Dans nos sociétés occidentales postmodernes, c'est le satanisme implicite qui est roi.

Publié le par Michel Durand

Dans nos sociétés occidentales postmodernes, c'est le satanisme implicite qui est roi.

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C’était le jeudi 18 octobre dans la crypte de l’église Saint-André, sous le sanctuaire où se tient la 11ème biennale d’art sacré actuel. Un sujet que nous connaissons bien avec certains membres de Confluences / Résurgence(s) puisque nous nous sommes déjà penchés sur ce genre musicale en 2011 ; en 2012 ; en 2014 en 2016

Maintenant, dans le cadre du programme de la BASA 2017, c’est Bertrand Monnier qui prend la parole. Il intitule sa conférence : Du métal à la lumière. Très bon exposé. Historique précis avec écoute d’extrait musicaux. 

Bertrand, curé à Verdun, se présente comme appartenant au très traditionnel monde catholique. La vielle France, pourrait-on dire. Figurez-vous, commente-t-il, j’ai toujours vouvoyé mes parents.

Nous écoutons d’abord Metal is for everyone de Freedom Call

 

Bertrand m’a communiqué les notes de son exposé. Je suis heureux, avec son accord, de vos le donner à lire.

La musique metal est très peu connue en France. Elle ne passe pas à la télé ni à la radio, et un concert dont l'affiche rassemble facilement deux à trois mille spectateurs en Allemagne parvient à peine à réunir deux ou trois cents personnes en France. C'est une musique qui pourtant touche une certaine tranche de la jeunesse, celle qui ne se retrouve pas dans le consumérisme de masse, la télé, le foot et le mac do.

Portrait du jeune qui accroche au métal

12-30 ans
athée (tendant vers le paganisme)
habitant principalement le nord-est, la Bretagne et la région parisienne
lecteur
geek et joueur
plutôt cultivé, surtout sur les questions mythologiques et historiques
de tempérament plutôt réaliste
très méfiant vis-à-vis de la société actuelle
très friand de débats d'idées sur les questions humaines

 

1. Le métal

Beaucoup de personnes qui ne connaissent pas le métal considèrent ce genre musical comme une grosse soupe. Du coup, regardons les ingrédients de cette soupe.

Le premier ingrédient est la musique classique.Un travail musical et technique particulièrement important, de grandes connaissances musicologiques. Beaucoup d’artistes reprennent des grands compositeurs classiques, et font même des reprises classiques en métal. Cela donne la dimension carrée et construite de la musique métal.

Le second ingrédient est le blues, qui suppose lui aussi un travail musical et technique, mais beaucoup plus viscéral, plus intuitif.

Le troisième ingrédient, venu avec le blues, c'est le principe de musique contestataire, sur laquelle il est nécessaire de rajouter le principe de surenchère. Dans le métal, il faut toujours faire plus fort, plus rapide, plus technique, plus sombre, plus macabre, plus gore, etc.. (en fonction des genres de métal).

Le quatrième ingrédient est la mythologie, la religion, l'histoire et la sociologie. Cela donne la plupart des thématiques propre à la musique métal. Il reste aussi le bon délire, avec son lot de chansons à boire et d'idées absurdes.

Le cinquième ingrédient est la nature, l'écologie, le refus de suivre la mode et revenir à l’état sauvage. C'est une thématique très peu connue en dehors du monde du métal, mais de plus en plus présente, tant sur le plan idéologique (vegan) que pragmatiques (concerts écolos).

Le sixième ingrédient, le plus important, sont les nouvelles technologies, qui ont permis de créer des sons nouveaux, très puissants, très prolongés. L'amplification des sons et leur dimension électrique ont donné ce son très particulier et très puissant que l'on a qualifié de métal, dans les années 70 pour la première fois avec le groupe Black Sabbath.

Puis,  nous écoutons un court extrait de Métal voyage au cœur de la bête

 

2. Les genres

Il y a de nombreux genres de metal, et ce nombre ne fait qu'augmenter avec les mélanges en tout genres. Au XX° siècle, on dénombrait quelques grands courants, comme le black, le death, le heavy, le power, le doom ou le thrash. Ensuite sont arrivés d'autres courants, comme le sludge, le neo, le stoner, l'electro, le pagan, le grind, le folk, etc.. Il faut encore rajouter des adjectifs, comme brutal, mélodique, atmosphérique, progressif, symphonique, gothique, alternatif, classique, speed, industriel, etc..

Bref, les genres se recoupent par centaines, ce qui démontre la richesse et la complexité de ce genre musical. C'est pourquoi, en réalité, quand on dit "j'écoute du métal", cela ne veut rien dire de très précis : entre le pagan death et le power mélodique, on ne peut pas dire que c'est la même chose.

Extrait de Pursuit of the viking d'Amon Amarth  

Extrait de  Mother Earth de Within Temptation

Dans le monde du métal, il est important de bien situer sa chapelle... et il y a aussi des guerres de clochers. Le métal n'est pas uniforme.

 

3. Puissance et authenticité

Pour beaucoup, le métal n'est pas une belle musique. C'est parce que les métalleux ne recherchent pas ce qui est joli : les bisounours et les barbies, les petites fleurs et les cœurs roses, très peu pour eux, merci bien. Les métalleux recherchent la puissance musicale, ce qui les place toujours dans cette logique de surenchère. Mais c'est aussi une recherche d'authenticité. Le métalleux ne cherche pas à plaire : il cherche à jouer ou à écouter la musique qui lui plaît. Tant mieux si cela plaît à beaucoup de monde, tant pis si peu s'y retrouvent.

Pour creuser la question du métal, il faut reprendre les repères que propose Nietzsche dans la Naissance de la Tragédie (1872). Il donne comme point de repère Apollon et Dionysus. Apollon propose un art que l'on contemple de l'extérieur, et Dionysus préfère un art qui se vit de l'intérieur. Pour comprendre le métal, il faut donc entrer à l'intérieur, c'est le même principe que la religion.

Une personne extérieure à la religion verra des gens qui s'agenouillent devant un bout de pain, et les trouvera ridicules. Mais vu de l'intérieur, de manière dionysiaque, c'est-à-dire avec le regard de la foi, les choses ne sont pas du tout pareilles, et sont beaucoup plus pertinentes. C'est la même chose avec le métal. Vu de l'extérieur, cela paraît effrayant, vociférant, tout aussi ridicules que ceux qui s'agenouillent devant un morceau de pain. Mais en réalité, le métal est une musique riche et complexe, que l'on écoute autant avec ses tripes qu'avec ses oreilles. C'est une musique qui se ressent autant qu'elle s'écoute. Notons qu'il en va de même pour le classique et le jazz, qui sont justement les parents du genre métal, ne l'oublions pas...

Extrait de In my sword I trust d'Ensiferum

 

4. Métal et religion

Le cliché principal du métal est la religion, avec le satanisme. Ce qui est peu mérité, voire pas du tout. En effet, les métalleux sont athées pour la plupart, avec une nette coloration païenne, avec les cultures nordiques. En revanche, la culture religieuse est très présente, dans une bonne partie de la scène métal, en particulier la culture religieuse chrétienne, avec les figures du diable, des anges et de Dieu. Mais cela n'a rien de réellement idéologique : le diable est plus utilisé comme une figure emblématique pour exprimer un mal être face à une société qui ne convient pas aux métalleux.

La religion, et plus particulièrement la religion judéo-chrétienne, avec son lot de mythes, offre au métal un vivier d'images très contrastées sur le combat entre les ténèbres et la lumière. Mais la musique métal se situe dans le registre romantique, c'est-à-dire du côté obscur et sombre, non pas par idéologie mais par catharsis : il faut exprimer ce qu'il y a de sombre en nous. Cela explique la couleur noire, omniprésente dans le monde du métal, mais aussi toutes les figures qui appartiennent à des archétypes nocturnes, (structures anthropologiques de l'imaginaire, de Gilbert Durand, 1969)

Bref, la musique métal est à replacer avant tout dans une logique de réenchantement du monde. Alors que la société est complètement désenchantée, avec les excès du consumérisme et de l'industrie, le retour du merveilleux avec la sortie au cinéma de grandes œuvres (Star Wars, le Seigneur des Anneaux, Harry Porter, Twilight, etc.). On se sert de la religion comme un support pour raconter des histoires, dans une sorte d'élan néo romantique.

Extrait de We trink your blood de Powerwolf

https://www.youtube.com/watch?v=aFH4lQuRd3s

 

5. Diabolus in musica

Sur le plan musical, la musique métal s'est inspirée des questions religieuses, et a joué son rôle diabolique en utilisant la quinte diminuée. C'était l'intervalle musical interdit, car il était légèrement dissonant et provoquait ainsi une certaine tension, un certain malaise, une certaine ambiance sombre. On retrouve cet intervalle dans les films d'horreur, pour insister sur une ambiance terrifiante.

Le chant guttural aussi rappelle les voix déformées des personnes possédées lors d'un exorcisme. Bien entendu, il va sans dire que dans le monde du metal, on utilise cette technique vocale pour exprimer la puissance. Et si cela fait peur à ceux qui sont à l'extérieur (en mode apollonien), c'est un bénéfice tout à fait jouissif. Les gens qui s'effraient ou qui râlent à cause de cette technique, qu'ils qualifient de hurlements ou de vociférations, jouent complètement le jeu des métalleux. C'est l'effet voulu. Précisons que cette technique ne s'acquiert pas facilement, et nécessite beaucoup de travail vocal.

 

Conclusion : retrouver le courage

Le metal est une musique puissante, qui vante avant tout la valeur du courage. Venu des peuples nordiques, elle incite à la puissance, l'honneur et le courage. Il faut en effet du courage pour surmonter les apparences terrifiantes, les voix saturées, les compositions

complexes, et un monde marginal. C'est un travail de l'oreille et de l'esprit. Mais à l'intérieur de ce monde, il y a beaucoup de respect de l'autre dans sa différence, une réelle fraternité, et la volonté de ne pas suivre bêtement les modes actuelles. 11 y a aussi la volonté de conformer sa vie aux valeurs de puissance, d'honneur et de courage, qui sont des valeurs peu reconnues actuellement. Celui qui fuit devant les metalleux, ou qui veut les convertir, ne récoltera qu'indifférence et mépris. Mais celui qui ose faire face, dans le respect et l'honneur du code du guerrier, pourra commencer à saisir un monde marginal.

Merci à toutes les personnes ce soir, qui ont fait preuve de ce courage pour faire face à une question effrayante et complexe.

Extrait de la conclusion de Robert Culat, l’Age du Métal :

Comment ne pas évoquer ici le cliché majeur de cette musique ? Le satanisme. Nous avons vu, chiffres à l'appui, que la grande majorité des métalleux s'intéresse d'abord à la musique pour elle-même, et rien qu'à la musique. Ce qui signifie que les concepts sont toujours secondaires quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Le satanisme touche en réalité une minorité de métalleux. Ce satanisme explicite que nous trouvons dans certains styles de métal est la pointe de l'iceberg. Car dans nos sociétés occidentales postmodernes, c'est le satanisme implicite qui est roi. Ce qui signifie que dans les choix de vie quotidiens, dans les actes, beaucoup de nos contemporains, indifférents ou athées, adoptent des « valeurs » sataniques sans même le savoir : individualisme, égoïsme, esprit de compétition, consumérisme, hédonisme, orgueil, licence sexuelle, avarice, mensonge et tromperies, etc. La liste serait trop longue ! Bref, entre un jeune métalleux qui se dit et s'affiche « sataniste » et un citoyen « normal » qui agit de manière égocentrique et hédoniste, nous avons à opérer un discernement. Le plus sataniste n'est peut-être pas celui auquel nous pensons spontanément... Les métalleux satanistes ne seraient-ils pas un bouc émissaire idéal pour notre société ? Il est plus facile de dénoncer quelques « marginaux » comme dangereux que de remettre en question les structures de péché qui gouvernent bien souvent nos sociétés contemporaines.

P. Robert Culat 2007

 

Pour finir : La quinte juste, Kaamelott, épisode 55 de la saison 2.   Je vous laisse chercher… c’es facile.

 

Bibliographie

BALDUCCI Corrado Mgr., Adorateurs du Diable et Rock Satanique, Téqui 1991
CULAT Robert P., l'Age du Métal, Camion Blanc 2007
DOMERGUE Benoît P., Culture Barock et Gothique Flamboyant, de Guibert 2000
DOMERGUE Benoît P., Culture Jeune et Esotérisme, Editions bénédictines 2007
DURAND Gilbert, les Structures Anthropologiques de l'Imaginaire, Dunod 1969
WALZER Nicolas, Anthropologie du Métal Extrême, Camion Blanc 2007
WALZER Nicolas, Satan Profane, DDB 2009
WALZER Nicolas, Du Paganisme à Nietzsche : se construire dans le Métal, Camion Blanc. 2010

 

 

Publié dans Eglise, Art

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