Ce qui est vécu avec les mineurs isolés dans les lieux de répit ouvert par des Lyonnais me fait penser à la vie des jeunes au Prado du 19e s

Publié le par Michel Durand

Ce qui est vécu avec les mineurs isolés dans les lieux de répit ouvert par des Lyonnais me fait penser à la vie des jeunes au Prado du 19e s

Je me suis rendu avant-hier dans le squat «Maurice Scève » (Lyon 4) où se trouvent plus de100 personnes dont de très nombreux mineurs migrants non accompagnés.

Non accompagnés, ils le sont à plusieurs titres. Non accompagnés dans la rencontre de gens qui viennent d’horizon différent, de cultures différentes, de langues inconnues.

Non accompagnés, ils le sont face à des orientations idéologiques libertaires qui prônent l’autogestion spontanée alors que, surtout les plus jeunes venant d’Afrique occidentale, ils sont éduqués à obéir à la parole des anciens.

Voici ma question : peut-on utiliser des migrants en errance dans la ville et de les introduire dans le laboratoire d’une nouvelle gestion libre de la société ?

De nombreux bénévoles apportent des vêtements, de la nourriture, des matelas et couvertures. Tout cela est indispensable.

Mais il faudrait plus. Il faudrait passer du temps avec, parler avec eux. Les écouter.

En cet instant, dit-on, il y aurait trop de tâches urgentes à accomplir. Assurer l’eau, l’électricité. Il n’y en avait pas quand je suis passé. Il faut tenir propre les locaux. Or, ceux qui ouvert le squat et qui, de fait, le gère par leur présence permanente, estiment que les jeunes se laissent vivre. « Ils ne mettent pas la main à la pâte ». « Ils attendent qu’on les assistent ».

Les jeunes avec qui j’ai pu parler aimeraient qu’il y ait des activités possibles durant la journée, des espaces de dialogues. Avec Forum réfugiés, certains ont visité, je crois, le Musée des Beaux Arts (place des Terreaux). J’ai trouvé que c’était une bonne idée. Mais on m’a répondu : « les musées, en Afrique, c’est pas vraiment ce qu’on aime ; c’est pas dans nos habitudes ». Et voilà, « on reste là, sans rien faire toute la journée ; je ne veux pas jouer tout le temps au ballon ».

Dans cette ligne, avec un bénévole du quartier, qui a une formation dans le théâtre, on a parlé de monter quelque chose à la suite d’un groupe de parole. « La direction » du lieu a répondu que cela serait envisageable effectivement quand tous les problèmes matériels seraient réglés ».

C’est alors que j’ai pensé au père Chevrier et à ses compagnons et compagnes du XIXe siècle travaillant à l’éducation humaine et religieuse de la Cité d’urgence de Camille Rambaud, la cité de l’Enfant Jésus.

L’équipe et Antoine Chevrier ont choisi de quitter ce lieu où les questions matérielles les empêchaient d’agir efficacement à l’éducation des enfants. Pour conduire leur mission, après avoir loué quelques petits locaux, ils louèrent et achetèrent la salle de bal du Prado dans le quartier de la Guillotière. Antoine précisa les indispensables conditions pour bien répondre aux besoins des enfants. Voilà un texte auquel je pense et qui m’a guidé dans la rédaction de cette page. Certes, il faut bien situer ceci dans le XIXe siècle.

Dans une lettre à Camille Rambaud, A. Chevrier, se comportant comme un père pour ses enfants, un grand frère, écrit : «  Nos petits frères ont bien besoin de soins et surtout les nouveaux que l’on a gardés de la dernière série (période de 6 mois ou les jeunes sont sortis de la rue et éduqués) ; il faut s’en occuper un peu plus, autrement ils ne prendraient nullement un bon esprit, étant en contact souvent avec les étrangers ils pourraient perdre plutôt qu’y gagner et ne rempliraient que machinalement leurs devoirs de la maison qu’il faut leur faire aimer et apprécier ; j’ai donc pensé que les réunir pour leur parler de leurs devoirs serait très urgent, c’en était arrivé au point que plusieurs ne faisaient même plus leurs prières du matin et du soir et ne venaient plus à la messe ; pour remédier à cela, je les réunirai le soir à 9 h ½, dans ma chambre, au bureau, je leur ferai faire la prière en commun et je pourrai alors leur donner quelques avis de temps en temps, et leur faire une petite lecture spirituelle. Ce sera, je crois, le meilleur moyen de leur être utile et de leur inspirer quelques bons sentiments religieux. Sans sortir de la Cité il y a beaucoup à faire pour Dieu.

Vivre avec les gens et les aimer. Voilà la première condition pour dépasser les obstacles. Mais reconnaissons que « vivre avec » ce n’est pas facile, ni même possible en toutes circonstances. Je me sens bien limité, ainsi par l’âge, pour vivre dans le squat « Maurice Scève » ; mais, n’est-pas une façon de fuir ?

l'abbé Pierre est né à Lyon dans cette rue

Enfin, je prolonge ma méditation - pensant au fait que les jeunes guinéens, ivoiriens… nous appellent papas, mamans-  avec cette autre page d’Antoine Chevrier puisée dans J. F. Six (p. 235-236) :

« Nous devons être pour eux des pères et des mères, avoir pour eux le cœur d’un père et d’une mère. Nous sommes auprès d’eux les représentants de Jésus-Christ, et combien sont rares ceux qui le comprennent et savent s'y conformer dans la pratique. On trouve, parmi ceux qui dirigent les enfants, des mercenaires, des maîtres, des maîtresses, des chefs, des commandants ; mais des pères, des mères, des pasteurs, des hommes qui savent attendre, prier et souffrir, très peu, presque point... Nous leur servons de père et de mère. Un père, une mère font tout par amour, et c'est ce qui adoucit leur tâche si laborieuse. Ils ont soin de leurs enfants, ils veillent sur eux, ils pensent à eux, avant de penser à eux-mêmes, ils se font leurs serviteurs, ils s'occupent de tous leurs besoins, de leur nourriture, de leur logement, de leur vêtement. Leur cœur les remplit de précautions et de prévoyance. Demandons à Dieu des cœurs de pères et de mères pour conduire et aimer nos enfants ».

Antoine Chevrier écrit J. F. Six, « est un père pour les jeunes habitants du Prado. Il est très proche d’eux ; de caractère gai, il aime ou discuter ou s'amuser avec eux : « J'ai constaté, témoigne le père Duret, chez un certain nombre d'anciens enfants du Prado le bon souvenir qu'ils avaient conservé de la maison et de leur première Communion et de l'influence salutaire qu'elle avait exercées sur leur vie et sur leur mort. Je fus appelé un jour auprès d'un malade de La Guillotière. C'était un garçon de trente-cinq ans qui avait connu le père Chevrier, et avait fait sa première Communion au Prado, dans les premières années de l'œuvre. Il avait, depuis sa sortie, parcouru bien des pays et exercé bien des métiers, tour à tour manœuvre, saltimbanque, lutteur, portefaix, etc. Il me parla du père Chevrier en termes émus, me raconta des détails touchants de son intimité avec le Père durant son séjour au Prado : « Nous voulions profiter davantage de lui et le garder plus longtemps en récréation avec nous, parce que nous l'aimions beaucoup et un jour, pendant le dîner, je quittai le réfectoire pour aller clouer la porte de son confessionnal. Il ne m'a pas puni, mais il m'a bien grondé, me faisant promettre de ne plus recommencer. »

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