Anthropologie

Dimanche 8 juillet 2007 7 08 /07 /2007 19:59
Voici le témoignage de Georges Gaillard

Georges Gaillard, dessin, sur les sentiers des cadoles


Combien de fois ai-je entendu depuis mon enfance et me suis-je moi-même dit : "tu perds ton temps" ?     
Mais je croyais naïvement que perdre son temps, c'était de s'ennuyer et de ne pas savoir quoi faire, ce que même enfant je n'ai jamais connu ayant toujours "quelque chose à faire" et n'ayant jamais assez de temps pour le faire.
Car "faire", de nos jours, c'est ne pas perdre son temps et dans le monde des affaires le temps perdu fait qu'on n'est "plus de son temps". Croissance, croissance ! Soyons de notre temps.
"Tu perds ton temps" à recoller cette vieille assiette, réparer ta chaussure percée ou le robinet qui fuit alors qu'il est tellement plus rapide de le changer et plus civique de faire marcher la consommation.
Tu perds ton temps à écouter cette personne seule qui te raconte la même chose pour la dixième fois.
Tu perds ton temps à descendre en ville à pied alors que ta voiture ou les transports publics t'y conduisent tellement plus rapidement
Tu perds ton temps à passer des heures à vouloir comprendre cet ordinateur qui se moque de toi.
Tu perds ton temps ce matin à lire ou prier alors que tant de choses attendent d'être rangées dans la maison.
Tu perds ton temps, au lieu d'aller dormir et te reposer, de distinguer le chant des grillons, des sauterelles et des courtilières et le cri des chauves-souris dans une nuit d'été.
Tu perds ton temps à remarquer qu'il y a trois variétés de libellules sur le bassin du jardin et que le bleu n'est pas de même nuance entre la grande et la petite pervenche.
O ! Temps perdu, ne te rattraperais-je jamais ?
Mais je n'irai pas "à la recherche du temps perdu" car finalement, libre ou obligé, où est donc le temps qui n'est pas perdu ?

Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Lundi 9 juillet 2007 1 09 /07 /2007 15:20

Toujours dans le numéro 67 d'Ecoute & Regards sur le temps libre :
Le fantôme de la liberté par yves RABi

Le fantôme de la liberté


Peut-on croire en la liberté de l'homme face à l'énigme du temps ? Dès que nous nous inquiétons de la nature de ce que nous nommons « temps » nous sommes saisis d'un vertige qui n'a de semblable que celui qui nous étreint à l'idée de l'infini.


Temps libre
Lorsque je prononce ces deux mots : temps libre, j'imagine immédiatement un espace enfermé entre deux murs, le mur d'avant et le mur d'après. Qu'est-ce que ce temps que l'on qualifie de libre ? Sinon une durée close par deux instants, celui du passé immédiat où j'étais en action, en activité, je faisais quelque chose, j'avais une occupation, j'utilisais mon temps et celui du futur proche qui succédera au moment que je vis à l'instant et où je serai à nouveau en action, dans un faire qui n'est pas celui dans lequel je suis ici et maintenant. Ce temps n'est donc pas libre puisqu'il est emprisonné entre deux durées !
" Qu'est-ce donc que le temps? Qui en saurait donner facilement une brève explication ? Qui pourrait le saisir, ne serait-ce qu'en pensée, pour en dire un mot ? Et pourtant quelle évocation plus familière et plus classique dans la conversation que celle du temps ? Nous le comprenons bien quand nous en parlons ; nous le comprenons aussi, en entendant autrui en parler. Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si quelqu'un pose la question et que je veuille l'expliquer, je ne sais plus. " (1)


Libérer du temps
C’est très souvent la préoccupation de celles et ceux qui sont esclaves de leurs activités quotidiennes. Pourquoi libérer du temps ? Pour pouvoir faire telle ou telle activité, pour se reposer, pour se divertir. Ce sera en fait libérer une parcelle de son temps pour l'aliéner à nouveau dans une autre occupation : un passe temps ! Cette obsession du temps libre n'est elle pas paradoxale ? Voudrait elle signifier que le temps que je vis est un temps prisonnier ? Prisonnier de quoi ? Prisonnier du présent, enserré entre ce passé qui me fuit et cet avenir que j'attends.
"On ne peut annuler le temps qu’en vivant l’instant intégralement , en s’abandonnant à ses charmes. On réalise ainsi l’éternel présent : le sentiment de la présence éternelle des choses. Le temps, le devenir - tout cela, dès fors, vous est indifférent.
Bienheureux ceux qui peuvent vivre dans l'instant, éprouver le présent sans faille, soucieux seulement de la béatitude du moment et du ravissement que procure la présence intégrale des choses ". (2)


Le divertissement
Nous cherchons frénétiquement à occuper notre temps à le "remplir", n'est-ce point parce que nous sommes effrayés par sa vacuité ? Le temps est vide, il convient de le remplir. Ne dit on pas d'un défunt : il a bien rempli sa vie ? Cela souvent pour signifier que ce mortel s'est efforcé de justifier son passage sur terre en accomplissant quelque bel et bon ouvrage : son œuvre, sa bonne œuvre. « Celui qui n'a pas fait un enfant, planté un arbre ou simplement écrit un livre n'a pas bien vécu », dit un proverbe chinois. Cette quête de l'œuvre, de l'action n'est elle pas une tentative de réponse à l'angoisse qui nous saisit lorsque nous pensons au sens de notre vie ? Le sens, c'est-à-dire l'axe de la flèche du temps qu'une main invisible trace depuis notre naissance jusqu'à l'instant de notre mort. L'effroi nous saisit devant la certitude que nous sommes mortels. Pour écarter la sentence de mort qui accompagne notre premier cri de vie, nous tentons de nous distraire de cette condamnation en nous divertissant. Ce sont les passions, le travail, les jeux, la recherche des honneurs ou des plaisirs qui sont autant d'alcools et de drogues où nous tentons de puiser l'oubli de notre destinée humaine.
"La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d'en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort. "(3)


Temps libre et temps perdu
Reproche fréquent du parent à l'enfant: "Tu perds ton temps, tu as perdu ton temps ... ". Pourquoi, à quelle occasion le père s'adressant à son fils, la mère s'adressant à sa fille, leur assènent-ils ce jugement sans appel ? C’est le plus souvent lorsque l'enfant, laissé un moment la bride sur le cou, a préféré s'amuser plutôt que d'étudier, faire ses devoirs, apprendre ses leçons. Reproche aussi que se donne parfois l'adulte à lui-même, insatisfait d'un échec, d'une entreprise qu'il n'a pas su mener à bien, distrait qu'il a été par ce qu'il estime a posteriori, être des futilités. Ce temps libre, ce temps de liberté, que l'un comme l'autre ont cru pouvoir employer comme bon leur semblait, est devenu du temps gâché, temps perdu. Comme si nous nous donnions l'obligation de consommer notre temps avec parcimonie : il s'agit de ne pas gaspiller cette ressource qui s'épuise au fur et à mesure que nous avançons dans la vie. Honte à celui s'arrête en chemin pour contempler, pour s'amuser, pour rêver ! Si nous acceptons de nous donner du temps pour la contemplation, le jeu, le rêve, si nous voulons bien nous libérer du temps pour nous extraire de nos activités qui seules justifient à nos yeux notre raison d'être, ce sera pour nous allouer un moment que nous qualifierons improprement de "temps libre ". Un temps qui n'est en fait qu'en liberté surveillée, borné qu'il est par la limite qui sera la reprise de la routine que nous croyons être notre vraie vie !
"Une saison pour tout, un temps pour tout désir sous le ciel
Un temps pour faire naître, un temps pour mourir, un temps pour planter un temps pour arracher
Un temps pour tuer, un temps pour guérir, un temps pour détruire, un temps pour bâtir
Un temps pour pleurer un temps pour rire un temps pour le deuil, un temps pour danser ... "(4)

Bibliographie.
Les citations en italique sont de

1. Saint Augustin, Les confessions. Livre XIV, Paris, Gallimard, Pléiade, 1998.
2. Cioran, Sur les cimes du désespoir. L'absolu dans l'instant. Paris, L'Herne, 1990.
3. Pascal, Pensées, Pocket, 2004.
4. Ancien Testament, Qoheleth, 3, Bayard 2001.

Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Mardi 10 juillet 2007 2 10 /07 /2007 17:09
Dans la suite des témoignages précédents, je vous présente ici "Réduction du temps de travail", article rédigé par Georges DEVERS, dans le numéro 67 de Écoutes & Regards

La notion de temps libre est nécessairement jumelée avec celle de temps travaillé. Sous la poussée des travailleurs et avec le soutien du gouvernement, la diminution de la durée du travail a été effective, progressivement.

En voici les grandes étapes:
-1848, durée de 84 heures hebdomadaires
-1936, 40 heures
-1982, 39 heures
-2002, 35 heures.

Il y a donc eu toujours, par degrés, une réduction du temps de travail.
L'objectif n'a pas toujours été vu de la même façon, et on a pu insister davantage sur les conditions de pénibilité du travail - ce qui a amené à des lois sur les comités d'hygiène et sécurité - et, plus fréquemment maintenant sur l'aménagement du temps de travail, avec des" pauses ", des arrêts comme les congés payés, ou les RTT actuels. En ce qui nous concerne, je vais présenter deux exemples qui nous ont marqués.


40 heures en 1936
Le gouvernement socialiste, dit de Front Populaire, dirigé par Léon Blum, fait voter, à la suite de conflits prolongés et de discussions avec les syndicats et le patronat, la loi sur les 40 heures et les congés payés. Les plus anciens se souviennent de la première présence de leur père auprès d'eux pendant une semaine d'août, et des vélos et tandems sur les routes C'était une étape d'autant plus marquante qu'elle arrivait après des conflits ouvriers et des guerres meurtrières. Malheureusement, cette période s'est terminée brutalement par l'arrivée des Nazis en Allemagne et par l'intensification de l'effort de réarmement avant la guerre de 1939-1945.

35 heures en 2002
Avec l'arrivée du gouvernement Jospin, une nouvelle étape sera franchie avec le vote de la loi sur les 35 heures. La situation était différente, ce n'était pas le plein-emploi, au contraire, on naviguait autour de 3 millions de chômeurs ; il fallait donc créer des emplois, alors que, jusque-là, licenciements et départs en préretraite, mais aussi baisse des embauches maintenaient vaille que vaille un taux de chômage moyen.
Les 35 heures ont permis de créer quelque 250 000 à 350 000 emplois, selon les sources...
Mais cette loi à modifier les horaires de travail : 35 heures, c?est 5 jours de 7 heures, mais aussi, bien d'autres modes de calcul, par branche, entreprise, administration... ; peu à peu, les horaires ont été établis à la demande, par exemple certains cadres qui préféraient remplir davantage leur semaine de travail, obtenir des "repos compensateurs" et aboutir ainsi à un horaire moyen annuel de 35 heures par semaine. Il s'est donc établi une formule souvent individuelle de réduction du temps de travail (RTT), grâce à laquelle les loisirs se sont développés, devenant une industrie comme une autre. Mais pour les ouvriers, les avantages sont moindres, les horaires restent plus stricts et les gains presque nuls.
La durée de 35 heures n'a jamais été abolie mais aménagée, et cela au gré des gouvernements et des idéologies, mais on ne peut pas nier que cette formule a boule versé les conditions et le droit du travail (en bien ou en mal). Le recul est trop faible pour un jugement sûr. La vie en 2007 n'a vraiment plus rien à voir avec celle du XIXe siècle! Le recul est trop faible pour un jugement sûr. La vie en 2007 n'a vraiment plus rien à voir avec celle du XIXe siècle !

La RTT, aujourd'hui, un bienfait pour certains
60 % des parents concernés par les 35 heures de la loi Aubry ont répondu positivement à la question "Considérez-vous que la loi sur les 35 heures vous a permis de mieux concilier votre vie familiale avec votre vie profession¬nelle ?", posée dans le cadre d'une enquête. Cette étude a été réalisée au cours de l'année 2000, et la synthèse publiée en janvier 2003.
Il en résulte que le niveau de satisfaction est d'autant plus important que l'organisation du temps de travail est régulière et les horaires maîtrisables et prévisibles. Cependant, ces résultats montrent que ce sont surtout les salariés travaillant dans des secteurs dits "protégés" et qui bénéficiaient, antérieurement à la loi, de conditions avantageuses qui retirent le maximum de bénéfice quant aux effets de la RTT sur leur vie familiale. Mais les insatisfaits restent tout de même nombreux. Quels sont-ils ? Il s'agit des salariés pour qui le travail sur la base de 35 heures a entraîné une irrégularité des horaires d'une semaine à l'autre et le raccourcissement des délais de prévenance qui compliquent l'organisation du travail mais aussi celle de la vie privée.Ces derniers expriment même parfois une certaine déception. Car le fait de fractionner les heures de RTT, quand c'est le cas, plutôt que d'octroyer des journées ou demi-journées, reste un facteur de dégradation de la vie professionnelle. De même l'intensification du travail dans les entreprises qui n'ont pas embauché et la fatigue qui s'ensuit réduisent la disponibilité pour la vie familiale.
En fait, ce sont ceux qui sont parvenus à imposer leurs horaires ou les négocier, notamment par l'intermédiaire de leurs syndicats, qui s'avèrent les plus heureux en la matière. Il reste cependant assez difficile de dresser un bilan global des effets de la loi sur les 35 heu¬res sur la vie familiale et privée. Et ce, en raison des disparités existant en matière d'organisation du travail et de l'application de la RTT selon les secteurs professionnels et la taille des entreprises concernées.
La condition de l'homme s'améliore. Ce temps de RTT permet à certains un épanouissement dans un environnement humain, mais il crée un écart, hélas, important avec les salariés plus modestes

Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Mercredi 11 juillet 2007 3 11 /07 /2007 17:35
Toujours de Écoutes & Regard, voici Pratiques Nouvelles , de Pierre CHION

Occuper son temps libre. Et le mieux possible. Cela implique d'avoir les possibilités culturelles et financières. Dans ce domaine, tous ne sont pas logés à la même enseigne.

« Mais que font donc tous ces gens-là ? »
La même remarque me vient, quand, heureux retraité, je déambule dans les rues du centre de Lyon. À toute heure de la journée, et tout le long de la semaine, une foule impressionnante, souvent pressée, parcourt la cité. Retraités sans doute, ménagères «au foyer», mais aussi adultes dans la force de l'âge. Il en est, hélas, qui sont chômeurs. Mais, les autres ? Sont-ils en RTT ? En congé, en vacances ?
Le temps disponible après le travail s'est considérablement allongé. De 44 heures par semaine et deux semaines de congés annuels à mes débuts dans l'industrie, je suis passé en fin de carrière à 37 heures par semaine et 6 semaines de congés ; depuis la loi des 35 heures ce temps libre n'a cessé de grandir. Certes il existe - j'en connais - des personnes, qui pour améliorer leurs conditions de vie font des heures supplémentaires, ou travaillent dans plusieurs «ateliers ». Ils ne sont pas légion cependant.
Ces heures libres font les délices d'une autre partie de la société : commerçants, marchands de loisirs, locations de vacances : de petits exploitants agricoles remettent en état une grange, un vieux corps de bâtiment qui devient un gîte rural, très apprécié des citadins privés d'oxygène, en redonnant de la vie à la campagne.
Mais une remarque banale s'impose : la satisfaction que l'on peut retirer d'un loisir est cependant liée à son statut social : riches et pauvres ne sont pas sur la même planète. Dans une étude de la Caisse nationale d'Allocations Familiales, on relève quelques réflexions de populations à bas revenus:
- Un loisir, c'est fait pour passer le temps contre l'ennui.
- J'ai tellement de problèmes que je ne pense même pas à une activité de loisir [ ... ]. Vous êtes enfermé dans une pièce avec vos soucis qui vous passent par la tête.
Et les salariés du secteur privé ou en CDD n'ont pas la même satisfaction retirée du temps libre que ceux qui bénéficient d'un emploi à vie!


Pratiques culturelles
Les contraintes ci-dessus dépassées, à quoi peuvent être dépensées les heures « libérées» ? Une dominante s'impose : la télévision, nouvel opium du peuple. Celle dont le PDG de TF1 a dit récemment que son but consistait seulement à créer un temps de cerveau disponible pour enregistrer la publicité. Toutes tranches d'âge confondues, presque 2 h 30 sont utilisées chaque jour devant l'écran. [Aux USA, il s'agit de plus du double !J
La lecture vient au second plan, loin derrière. Pour elle, il apparaît bien évidemment, tout ce que les habitudes culturelles des lycéens ou des étudiants doivent non pas à l'école, mais à leur héritage culturel transmis par la famille. La musique: la différenciation des goûts musicaux met simultanément en jeu la position sociale, le niveau d'étude, l'âge et le sexe. La musique de variété a la préférence absolue mais on observe un rappro¬chement entre variété et classique, l'une est plus acceptée par l'autre.
Citons, car elles utilisent une partie non négligeable du temps libre, la photographie, la peinture, l'écriture. Enfin le micro-ordinateur est en passe de prendre, à mi-chemin du loisir et du travail, une place prépondérante en «pillant» le temps libre disponible chez ceux qui y sont «accros ». Activités de loisirs, jeux vidéo, jeux en réseau, téléchargement de fichiers. Mais pour plus d'un utilisateur sur cinq, l'ordinateur constitue une pratique à caractère esthétique ou culturelle: dessiner, écrire, traiter images et sons. L'aspect «chronophage» de l'usage de l'ordinateur, le fait qu'il possède un goût d'apprentissage et de mise à niveau permanente contribue néanmoins à le transformer, avec ses périphériques, en une activité en soi comme en témoigne le développement d'une presse spécialisée, Internet, les clubs, les forums de discussion...

Bibliographie
- P. Coulangeon, Sociologie des pratiques culturelles, La découverte
- D. Mothé, Le temps libre contre la société, DDD

Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Jeudi 12 juillet 2007 4 12 /07 /2007 17:38
Dans le dossier sur le Temps Libre, publié par Écoutes & Regards, N ° 67, Mai-juin 2007, J'ai publié l'article suivant.

Si vous souhaitez l'ensemble des écrits sous ce thème : Temps Libre, adressez-vous à Ecoutes & Regards 34 rue Franklin, 69002 Lyon ; Tél 04 72 38 29 21

Le fruit du travail, le repos.


Premier mai. Fête du travail ! Il n’y a pas de meilleure journée pour écrire un article sur le repos. En effet, ce jour est plus la fête des travailleurs que celle du travail, sinon, ce jour, on travaillerait à en mourir pour voir accroître le dieu capital. Mais, en réalité, l’homme meurt s’il ne se repose pas. Autrement dit, le repos est le but de l’activité laborieuse. Celle-ci doit s’interrompre quand elle n’est plus nécessaire.
Depuis la fin du moyen âge, l’homme d’occident s’efforce d’accroître ses richesses. Il multiplie les inventions trouvant de nombreux encouragements dans les progrès techniques qui lui facilitent ses tâches quotidiennes. Certes, il est heureux que l’homme se place dans le monde dans le monde en tant que créateur. Il correspond ainsi à sa vocation de fils de Dieu conçu à son image. Les géniales créations humaines ne s’opposent pas à l’unique création divine mais collaborent à son achèvement. C’est ce que déclarent les optimistes textes de Vatican II sur l’activité humaine. Pourtant, comme l’enseigne Jésus lui-même, il y a des limites dans cette infinie succession de progrès. Du reste, après avoir parcouru divers passages de la Bible, nous le savons, Dieu, le septième jour, se reposa et demanda que tout être vivant observe un confortable temps de repos. Il y a même eu le projet d’une année sabbatique, mise de la terre en jachère, qui ne fut, hélas, jamais réellement appliqué. Je dis hélas, car à quoi sert d’entasser productions sur productions quand, n’étant pas partagées, elles n’aboutissent qu’à enrichir le capital. Écoutons Jésus. Il y avait un homme riche dont la terre avait bien rapporté… Il se dit : « je vais démolir mes greniers, j’en bâtirai de plus grands et j’y rassemblerai tout mon blé et mes biens »… Dieu lui dit : « insensé, cette nuit même on te reprendra ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l’aura ? » Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s’enrichir auprès de Dieu » (Luc 12, 16…21).
L’arrêt bienfaisant à cette illusion de l’enrichissement infini renouvelé en des formules telles que « enrichissez-vous » ou  « travaillez plus pour gagner plus », réside dans le repos.
Non certes, le repos oisif, paresseux, boulimique, comblé de diverses consommations, repos passif de boisson et de  nourriture sans oublier les « aliments » virtuels que nous proposent instantanément les techniques informatiques, mais un repos actif où son propre corps est entièrement investi. Un repos offert au loisir.
J’emploie le mot au singulier pour le distingué des loisirs qui appartiennent à la société de consommation.
Les loisirs dont je parle n’ont rien à voir avec l’adjectif oisif qui signifie être désœuvré, inactif, paresseux à l’image du riche propriétaire terrien qui agrandit ses réserves pour s’assurer un avenir de « bombance » (Luc 12,19). Le loisir recherché est le but du travail. Celui-ci, accompli pour répondre aux besoins de l’homme inséré dans une famille, une société solidaire et fraternelle, s’arrête pour laisser place à une autre type d’activité : rencontre, méditation solitaire, lecture, écriture, contemplation, prière etc… autant d’action qui, matériellement, ne rapporte rien. Nous pourrions, ici, évoquer les multiples faces de la vie culturelle, tant nécessaire à l’épanouissement humain.
Ne rien faire de financièrement productif et ne pas s’ennuyer est le sommet de la vie humaine, car c’est la preuve  de la richesse intérieure. Les pensées, les connaissances, les souvenirs, le goût du beau comble l’instant d’un heureux temps de repos, de loisir (otium). En conséquence, la culture de l’esprit doit être profondément et constamment entretenue.
Vivre de la vérité du travail humain, c’est savoir s’arrêter de produire afin de jouir du temps offert. Otium s’oppose à negotium (négoce), loisir aux affaires. N’est ce que vivent les moines quand ils ne travaillent que 6 heures par jour ? Cela suffit pour subvenir aux besoins de tout le groupe. Tout le reste, hormis le repos biologique, temps de sommeil, est consacré à l’épanouissement convivial de la vie spirituel.
Il est vrai que dans nos pays industrialisés, vivre cette béatitude est difficile. Le silence est trop absent, les contraintes urbaines trop stressantes, le climat social peu propice à la contemplation d’actes gratuits. Mais, est-ce vraiment impossible ? les parenthèses qu’offrent le temps des vacances à la campagne, les séjours sous la tente, l’aménagement de son appartement désencombré d’objets inutiles distrayants, le temps de retraite auquel on s’est sérieusement préparé… sont autant d’occasions pour vivre pleinement le loisir.
Certes, ce mode de vie qui est une forme d’objection de conscience au néo capitalisme, entraîne un certain appauvrissement. Est-ce un  mal ? Au contraire, c’est un bien. On constate que le pouvoir d’achat des occidentaux baisse. N’est-ce pas justice vue, la misère des pays marginalisés par la surconsommation des pays riches ? Vivre une pauvreté volontaire permet d’augmenter le temps de loisir et son enrichissement spirituel tout en nous préparant à un plus juste partage des biens élémentaires de consommation. Le repos actif est la clé de la porte ouverte sur demain.

Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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