Je peux prier en mon nom propre. Or, je sais que le malheur dont je demande d’être délivré n’est pas seulement le mien, il est celui de tous

Publié le par Michel Durand

Pour les membres d’une équipe Reliance, je me suis attelé à une présentation des Psaumes. Cela m’a donné l’occasion de relire introductions, notes diverses, commentaires. Heureuses relectures. Surtout, j’ai regardé ce livre de la Bible, le recueil des Paumes, avec plus d’attention.

Les Psaumes du nom de l'instrument de musique

Psalterion à archet

Psalterion à archet

Dès les premiers instants de ce nouveau regard, ma surprise fut grande. Comment se fait-il que je multiple quotidiennement les prières de l’Office du temps présent – la liturgie des heures- ce que nous appelions jadis le bréviaire parce que condensé de la longue prière des moines, sans m’engager complètement dans les poèmes lus ? Il semblerait qu’il n’y ait pas d’autres réponses que celles apportées par l’habitude, la routine, la paresse de la fonction, l’usure du  rite, la superficialité du geste liturgique, l’absence d’engagement personnel et profond… et je ne sais quoi encore.

Où est le cœur quand les lèvres sont, avec les psaumes, en position de prière ?

Pour ma défense, je maintiens toutefois qu’une prière seulement matérielle –le corps est bien là, mais l’esprit ailleurs- importe malgré tout plus qu’une absence totale de temps consacré uniquement à Dieu. Pourtant, l’avertissement de Jésus est fort : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter » (Mat 6, 7).

Je découvre nouvellement que la prière des psaumes n’est jamais un acte individuel. Or, n’en ai-je pas fait, par la force d’une situation de priant quotidien solitaire, une prière exclusivement personnelle ?

Assurément.

Par ailleurs, les réflexions portées par les objecteurs de croissance m’incitent à prendre en compte les interrogations adressées au libéralisme philosophique des Lumières. On a voulu mettre en avant l’individus pour le libérer de la tutelle du pouvoir patriarcale et hiérarchique. Ce fut un juste progrès. Mais, on est passé d’une négation du « je » à son exacerbation. La conception individualiste de l’homme qui peut se construire tout seul sans l’aide d’autrui est une aberration dont on n’est pas encore capable de discerner le piège. L’homme moderne se sent appelé à développer toujours plus ses potentialités vers un progrès infini et indéfini qui ne connaît aucune limite. Il ignore autrui, se sert de lui, plus même : le détruit dans son individualisme forcené. Merci aux anti libéraux-libertaires qui mettent le doigt sur ce point.

Jean-Claude Guillebaud, dans Je n’ai plus peur, parle de l’importance, l’urgence de « nous autolimiter, c’est-à-dire de refuser la démesure (l’hubris), qu’il s’agisse de la violence, de la possession, de la domination ou de la profanation productiviste de la nature » (p.133). Autant de réalité que l’homme post-moderne se vante de réussir fut-ce en écrasant (économiquement) son voisin sans aucune considération de devoirs sociaux. La solidarité n’est plus de mise face au libre développent de l’ego.

Cet individualisme propre à l’air du temps d’aujourd’hui que tous nous respirons, ne l’ai-je pas inconsciemment intégré dans mon fonctionnement de « priant » ? Quand je dis : « Seigneur ouvre mes lèvres », « Seigneur, viens à mon aide » n’est-ce pas un « je » individualisé, égocentrique, égoïste qui s’exprime ? Où est ma solidarité fraternelle avec tous les hommes de toutes les terres, qu’ils reconnaissent ou non l’unique Dieu Créateur ?

Je relis avec les commentaires de Paul Beauchamp, le psaume 77.

« J’ai dit : une chose me fait mal, la droite du Très-Haut a changé (v. 11).

Traduisons : cela fait mal, Dieu n’agit plus comme avant. Maintenant ce sont ceux qui refusent Dieu qui triomphent. Ceux qui le nient et commettent le mal, l’injustice, la violence, la possession, la domination ou la profanation productiviste de la nature, pour reprendre les mots de Guillebaud.

Qui est ce « je » - qui est celui qui dit : « j’ai dit » ? 

Ce n’est pas une voix sans corps, non située quelque part. une voix anonyme comme celle que l’on écoute à la radio. Encore moins une voix numérique comme celle qui répond au téléphone pour nous aiguiller vers le service dont nous avons besoin avant, éventuellement, de nous inviter à laisser un message dans le mécanisme piloté par ordinateur.

Qui parle ? Jadis on aurait dit « David » parce que la tradition d’Israël et du Nouveau Testament attribuent les Psaumes au roi David. « L’histoire nous a appris que cette attribution ne peut garder qu’une valeur symbolique : ce nom propre est le signe où tout Israël s’est reconnu, il rallie tous les chantres anonymes qui ont écris les psaumes ».

Qui parle ? Un homme du peuple d’Israël, un chantre, un poète qui montre l’art de traduire au nom de tous ce que le croyant en Dieu ressent devant les évènements vécus par tout Israël. « Ce peuple a eu tant d’occasion de dire qu’il ne voyait plus agir le bras de Dieu » ; la Bible en parle, les Psaumes le chantent sous forme de supplication et d’action de grâce.

« Moi, au nom de tous, j’ai dit : une chose me fait mal… »

Aujourd’hui, quand nous prions avec les psaumes, nous sommes invités à ne pas individualiser le « je » mais à le rendre communautaire. Nous nous unissons à tous les priants Dieu. Nous acceptons la longue expérience historique des malheurs vécus par Israël, sans oublier, certes les bonheurs, les merveilles de Dieu accomplis en faveur de son peuple. Nous faisons corps avec  ce peuple. « Un des effets de le prière des psaumes, écrit Paul Beauchamp, c’est que même le cri de la solitude n’est plus solitaire, puisqu’il fond beaucoup de cris en un seul qui se répète. » Associer notre cri priant au sein de notre solitude à celui du psalmiste, c’est dépasser notre isolement et nous unir à tous ceux et celles qui se tournent vers Dieu dans leur détresse avec la ferme espérance que Dieu mettra une fin à la volonté de domination de ceux qui en ont le pouvoir. Nous ne prions pas pour réussir à un concours en passant avant les autres. Nous en appelons à Dieu pour que se réalise la promesse qu’il fit jadis à Abraham : toutes les nations de la terre reconnaîtront que dans sa descendance il y a la bénédiction divine :

Je bénirai ceux qui te béniront… par toi se béniront tous les clans (les nations) de la terre (Gn 12, 1-3).

Cette promesse est en cours de réalisation. Par notre prière, dans la lignée des Fils d’Abraham, avec David, tous les chantres psalmistes, les prophètes, Jésus, Marie, Joseph, les apôtres… nous implorons pour qu’elle se réalise. Prier avec les psaumes, par les mots des psalmistes est une manière de prier « par Jésus-Christ, notre Seigneur, comme le fait l’Eglise à la suite d’Israël.

Prière solidaire loin de tout individualisme.

« Vers Dieu, je crie mon appel ! Je crie vers Dieu : qu’il m’entende ! » (Ps 77, 2)

Je peux prier en mon nom propre. Mais je sais que le malheur dont je demande d’être délivré, n’est pas seulement le mien, il et aussi celui de tous. « Le suppliant est habité par un malheur qui dépasse son cas individuel », écrit Paul Beauchamp. « L’horizon est plus large ». Dieu a accompli des merveilles – relisons toute l’histoire du salut d’Abraham à la résurrection de Jésus en passant par Moïse, qu’il délivre l’humanité du XXIe siècle de sa volonté de domination de toute la planète jusqu’à son total épuisement.

Le croyant que j’essaye d’être, c’est ainsi qu’il prie, par exemple, dans le silence des Cercles de Silence.

Publié dans Témoignage

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