L'argent, au lieu de rester serviteur, devient le maître. L'argent serviteur, c'est la finance qui relie des personnes

Publié le par Michel Durand

L'argent, au lieu de rester serviteur, devient le maître. L'argent serviteur, c'est la finance qui relie des personnes
Celui qui rédige ce titre (Jacques Bichot, je pense) ne me semble pas être un proche des militants casseurs de pub ou autres objecteurs de croissance adeptes de la décroissance ; décroître en avoir(s) matériels, financiers, virtuels ou réels, pour croître en valeurs spirituelles. Ce qu’il écrit n’en n’a que plus de valeur. Je remercie l’ami qui m’a communiqué cet article, n’étant pas moi-même familier de ce type de littérature des milieux de la finance.

Les "produits financiers" négociables sur des marchés ont remplacé les relations financières entre agents qui permettent de coordonner leurs actions.

Les chrétiens ont pour désigner ce phénomène une expression assez heureuse : ils disent que l'argent, au lieu de rester serviteur, devient le maître. L'argent serviteur, c'est la finance qui relie des personnes, des entreprises et des administrations pour leur permettre une action souplement coordonnée. L'argent maître, c'est celui qui fait lui-même des petits, au lieu de faciliter la production de biens réels et de liens entre les hommes.

LE CERCLE.

La finance contemporaine est devenue un commerce de "produits financiers", elle oublie la relation humaine entre créancier et débiteur et l'affectio societatis qui fait de l'entreprise autre chose qu'une machine à cash. Cette évolution s'est révélée être catastrophique. Le relationnel doit réinvestir la finance.

Jacques de Larosière a été, entre autres responsabilités, directeur du trésor, directeur général du FMI, et gouverneur de la Banque de France : peu d'hommes ont une expérience équivalente de la finance et de son rôle dans l'économie. Quand il écrit dans Les Échos du 2 avril que "la relance de la titrisation en Europe devient urgente", sa recommandation a du poids. Elle contribue à justifier une façon de faire consistant à transformer des relations financières en produits financiers, c'est-à-dire à faire des engagements entre agents des sortes d'objets que l'on peut acheter et vendre sur des marchés.

Or, cette chosification des relations financières a joué, et continue à jouer, un rôle déterminant dans les malheurs qui s'abattent depuis trois décennies sur les économies des pays développés et ipso facto sur leurs populations. En raisonnant systématiquement en termes de "produits financiers" et en adoptant les pratiques qui correspondent à ce concept, nous nous sommes tiré une balle dans le pied. Ce qui suit va, sinon le démontrer – cela nécessiterait de longs développements – du moins poser le problème, en espérant que des praticiens et des "sages" comme Jacques de Larosière se mettront à y réfléchir.

Tout financement est une relation entre deux entités. Quand ce financement est très volatile, comme un dépôt à vue dans une banque, le titulaire du compte n'est pas souvent un prêteur conscient et volontaire, mais néanmoins il ne devrait pas oublier que son débiteur peut faire faillite, et de ce fait il ne serait pas mal venu qu'il s'intéresse un peu à ce que fait sa banque grâce au crédit qu'il lui accorde. Cet intérêt porté à son débiteur s'accroîtra logiquement s'il possède sur lui des créances plus stables, prenant la forme de comptes d'épargne, de comptes à terme, de bons ou obligations. Et s'il envisage d'emprunter, ce sera une raison de plus pour raisonner en partenaire de cette firme avec laquelle il réalise une pluralité d'opérations. Tout cela est vrai que le client de la banque soit une entreprise ou un particulier.

Nous avons là une finance personnalisée, c'est-à-dire que les créances ne sont pas des "actifs financiers", des biens assimilables à des objets de valeur, des substituts de métaux précieux ; il s'agit de relations nominatives entre deux agents. Le métier d'un banquier est précisément d'entretenir avec son client, débiteur ou créditeur, une relation suivie comportant des échanges d'informations, des opérations multiples de remboursement et d'emprunt. Les créances de la banque ou sur la banque ne sont pas à proprement parler des "actifs financiers", terme qui suggère l'anonymat, mais des relations de coopération destinées à être profitables aux deux parties.

Garry Marshall, dans son film Pretty Woman, où il conclut que l'argent est fait pour permettre à un entrepreneur de construire "de bons gros bateaux"

Garry Marshall, dans son film Pretty Woman, où il conclut que l'argent est fait pour permettre à un entrepreneur de construire "de bons gros bateaux"

Ce que l'on appelle, fort improprement, la "désintermédiation" est le remplacement de ces relations personnalisées par des relations anonymes qui deviennent des biens négociables. Le vocabulaire est trompeur, car généralement un intermédiaire existe entre l'agent qui est au point de départ du financement et celui qui en bénéficie ; par exemple, un OPCVM ou un fonds de pension s'intercale entre le ménage qui épargne et l'entreprise ou l'administration qui a émis des actions ou des obligations. Le fonds détient ces titres et l'épargnant détient des parts du fonds.

Dans cette finance indirecte, le financeur ultime (épargnant, travailleur préparant sa retraite par capitalisation, etc.) ne sait pas quels agents bénéficient de son épargne : il possède simplement une part d'un portefeuille d'actifs financiers, des biens abstraits d'où la dimension humaine a été évacuée. Il n'est pas intéressé par les agents qu'il finance à travers le fonds : créances et titres de propriété sont pour lui des actifs impersonnels gérés par le fonds au mieux de ses intérêts – du moins est-ce ce qui lui a été promis et qu'il espère.

Cette manière de voir les choses va se retrouver chez les gestionnaires du fonds : chez eux, pas d'affectio societatis pour les entreprises dont ils ont fait acheter les actions par le fonds, pas de sentiment de citoyenneté à l'égard des États dont le fonds détient des obligations. Il n'importe même pas que les sociétés et les pays financés soient bien gérés et destinés à rester ou devenir prospères : la seule chose qui compte est de réaliser des gains se comparant honorablement à ceux des autres fonds, que ce soit en percevant dividendes et intérêts ou en engrangeant des plus-values de cession ou en pratiquant des opérations sur produits dérivés (qui permettent le cas échéant de tirer profit de la baisse d'un titre). Les titres ne constituent qu'une matière première qu'ils travaillent pour que le fonds en retire un revenu, dont eux-mêmes bénéficieront sous forme de primes.

Dans ces conditions, le portefeuille du fonds peut aussi bien comporter des actifs plutôt assuranciels ou spéculatifs, particulièrement des produits dérivés, qui sont à tort mélangés dans les statistiques avec les créances et les titres de propriété. Les hedge funds se spécialisent dans la constitution de tels portefeuilles, mais il n'est plus guère de fonds qui n'incorpore, souvent par effet de mode, un certain pourcentage de produits dérivés.

La finance est ainsi devenue un univers abstrait où il est de moins en moins question de réalités économiques et humaines telles que des infrastructures, des bâtiments, des outils de production, des moyens de transport, des circuits de distribution, des brevets, des savoir-faire, et des équipes. Destiné à organiser la production et la consommation, l'outil monétaire et financier s'est développé d'une façon qui l'éloigne de sa fonction véritable. Les "produits financiers" négociables sur des marchés ont remplacé les relations financières entre agents qui permettent de coordonner leurs actions.

Les chrétiens ont pour désigner ce phénomène une expression assez heureuse : ils disent que l'argent, au lieu de rester serviteur, devient le maître. L'argent serviteur, c'est la finance qui relie des personnes, des entreprises et des administrations pour leur permettre une action souplement coordonnée. L'argent maître, c'est celui qui fait lui-même des petits, au lieu de faciliter la production de biens réels et de liens entre les hommes. Garry Marshall, dans son film Pretty Woman, où il conclut que l'argent est fait pour permettre à un entrepreneur de construire "de bons gros bateaux" plutôt que pour réaliser des profits sans rapport avec la réalité, est peut-être le meilleur adaptateur cinématographique de la doctrine thomiste de l'argent ! À moins que ce ne soit a contrario Carol Reed et Graham Green, avec The Third Man, où du haut de la grande roue de Vienne un trafiquant de pénicilline frelatée explique que ces fourmis (les hommes) que l'on aperçoit en bas ne comptent guère : quelle importance si l'on en écrase quelques-unes ?

Quoi qu'il en soit, c'est le Richard Gere d'avant sa conversion par Julia Roberts qui triomphe aujourd'hui. Il suffit d'ouvrir une revue destinée à guider les épargnants ou une publicité cherchant à les appâter pour se rendre compte à quel point la réalité sous-jacente est perdue de vue. Le mot "sous-jacent" est d'ailleurs éclairant : une entreprise, un État, un stock de pétrole ou de blé, un bien immobilier, n'est plus que le sous-jacent d'un produit financier dont seul compte l'espérance de rendement et la volatilité.

La titrisation des crédits bancaires sert surtout à cette transformation de crédits relationnels, entre de vrais ménages ou de vraies entreprises, et de vraies banques, en des titres désincarnés – des "produits financiers". Les refinancements nécessaires pourraient s'effectuer sans recourir à cette technique déshumanisante qui a conduit à la tragique affaire des subprimes : les prêts interbancaires sont faits pour cela, et les banques centrales ont monté leur capacité à emprunter massivement aux établissements ayant des excédents de ressources clientèle pour prêter tout aussi massivement à ceux qui en manquent lorsque les banques, cessant d'avoir confiance les unes dans les autres, rechignent à se prêter directement les unes aux autres.

Et surtout, nous devrions prendre des dispositions pour développer la détention directe d'actions et d'obligations par les ménages. Il n'est pas sain que la quasi-totalité du financement des États par les ménages transite par l'assurance vie, et que les petits porteurs d'actions se raréfient. La finance est devenue une ploutocratie technocratique ; il serait bon qu'elle évolue dans le sens de la démocratie.

http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/finance-marches/finances/221195799/finance-anonyme-est-catastrophe

 

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