Et la technologie aidant, nous savons maintenant que l’œuvre du mal entreprise par l’homme peut détruire l’ordre de la vie même

Publié le par Michel Durand

François Cheng, Cinq méditations sur la mort autrement dit la vie, Albin Michel, 2013

Les objecteurs de croissance et autres écologistes évoquent régulièrement l’idée de « limites ». Le refus d’accepter les limites inhérentes à toute existence conduit à une impasse, celle-là même vers laquelle se dirige l’inconscient le libéralisme croissanciste.

François Cheng risque d’être étranger à ce monde militant. Pourtant, ces pensées semblent en être directement inspirées.

Je suis heureux de vous présenter ces trois extraits. Invitation à lire l’ensemble des cinq méditations en se laissant prendre par la beauté de l’écriture poétique. En 2008 j’avais eu l’occasion de parler des Cinq méditations sur la beauté.

En fait, je pense avoir souvent évoqué François Cheng. Voir également ici.

La beauté est mystère parce que l’univers n’était pas obligé d’être beau. Or il se trouve qu’il l’est, et cela semble trahir un désir, un appel, une intentionnalité cachée qui ne peut laisser personne indifférent. Le mal est mystère également. Si ce mal se présentait à nous sous la seule forme de quelques défauts ou ratages, dus à la difficile marche de la vie, nous l’aurions plus ou moins accepté. Mais, chez les hommes, il atteint un degré si radical qu’il frise l’absolu : quand l’ingéniosité humaine est au service du mal, sa cruauté ne connaît pas de limite. Et la technologie aidant, nous savons maintenant que l’œuvre du mal entreprise par l’homme peut détruire l’ordre de la vie même. Ces deux mystères, qui interfèrent avec notre conscience de la mort, se dressent devant nous comme les défis incontournables que nous avons à relever. p. 78

« Tu ne tueras pas » est un commandement implicite valable dans toutes les cultures. Encore gagne-t-il à être formulé à haute voix. C’est le cas de la tradition hébraïque où ce commandement est un ordre sacré venu d’En-Haut. Toute société humaine est fondée sur quelques interdits fondamentaux, le premier étant l’interdit de l’inceste, mais « Tu ne tueras pas » est le plus fondamental. Aussi, moins de trente ans après la monstrueuse tuerie de la Seconde Guerre mondiale, lorsque j’ai entendu retentir parmi nous le désinvolte « Il est interdit d’interdire ! », j’ai pris peur. Bien sûr, il faut lutter contre tous les interdits oppressifs et injustes. De là à faire table rase de toute limite, il y a une marge, celle-là même qui sépare la civilisation de la barbarie. Car c’est la loi de la vie qui libère, et non le n’importe quoi. Confondre la vraie liberté, garante de la dignité humaine, avec un laisser-aller qui serait régi par le seul principe de plaisir relève d’une méprise mortifère. Ce qui m’a fait le plus peur à l’époque, c’est que je n’entendais nulle part les grands intellectuels s’élever pour dénoncer cette ineptie. À lire attentivement plusieurs « maîtres à penser » dont on admirait la superbe intelligence, on s’aperçoit que leurs pensées aboutissaient à la même conclusion : « Tout est permis. » Comment ne pas penser alors à Dostoïevski qui, à la fin du XIXe siècle, effrayé par le nihilisme naissant, avertissait : « Si Dieu n’est pas, tout est permis. » p. 94-95

Nous avons besoin de nommer Dieu, parce que nous nous situons résolument dans l’ordre de la vie et que nous méditons sur notre condition limite, la mort. Nous avons besoin de dialoguer avec lui, de l’interroger sur les possibles issues. Est-ce trop prétentieux de nous poser en interlocuteur de Dieu, en supposant même qu’il nous a peut-être créés pour cela ? Ici ne manque pas de se faire entendre la voix de ceux qui nous rappellent notre conscience d’un monde isolé et perdu après la révolution copernicienne. L’effroi, on s’en souvient, s’est emparé de l’Occident lorsqu’il a découvert que la Terre n’était pas au centre de l’univers, qu’elle n’était pas la favorite de Dieu, qu’elle n’était qu’une parcelle du système solaire. Effroi qui s’est amplifié lorsqu’on a su que ce système lui-même n’était qu’une parcelle minime d’une immense galaxie, laquelle n’est qu’une parcelle presque négligeable d’un ensemble sans mesure composé de milliards d’autres galaxies. Aujourd’hui encore, en prenant vraiment conscience de cet état de fait, comment ne pas rester bouche bée ? Toutefois, la stupeur passée, on peut se demander : « la Terre n’est pas le centre ? Dans ce cas, où est le centre ? » Pour ceux qui sont formés par la vision du Tao, dont le mouvement est circulaire et où tout se relie et se tient, l’univers peut-être en en continuelle expansion, il reste tenu par un Souffle qui circule et ne lâche pas. Si une telle vision est valable, tout point rejoint le Tout. Là où il y a un œil ouvert, là est le centre. p. 120-121

 

Publié dans Anthropologie, Art

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