Le moment est venu de nous limiter et de nous restreindre : arrêter la croissance, diminuer la consommation, réduire la production et vivre

Publié le par Michel Durand

E.Lasida. Maître de conférences à l'Institut Catholique de Paris où elle dirige un Master intitulé « Economie solidaire et logique de marché »

E.Lasida. Maître de conférences à l'Institut Catholique de Paris où elle dirige un Master intitulé « Economie solidaire et logique de marché »

 

Elena Lasida désormais parle, sinon d’objection de croissance, de la décroissance, du moins de l’importance de reconnaître la réalité des limites de la terre dans  son offre de matières premières. Je dis “désormais”, car je me suis entretenu avec elle au téléphone à  propos des colloques organisés par Chrétiens et pic de pétrole. Ceci, il y a au moins 3 ans, et elle ne me semblait pas disposée à intervenir. Alors, nous avons tenu la conférence sans sa participation.

Le texte ci-dessous, publié dans la Lettre aux communautés de la Mission de France mai-juin 2014 (L.A.C.), me ferait dire que si je lui reposais, aujourd’hui, la question de sa participation, sa réponse serait positive.  Sauf, défaut de ma part pour lui exposer clairement notre projet.

Je remercie Robert, Prêtre du Prado, prêtre ouvrier retraité, qui m’a passé l’article.

Les nuits sont enceintes

Elena Lasida. Professeur à l'Institut Catholique de Paris, chargée de mission à la commission épiscopale Justice et Paix France :

Edgard Morin finissait un article paru dans « Le Monde » du 8 janvier 2011 par ce proverbe turc : « Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra ». La crise écologique qui traverse aujourd'hui notre planète ressemble à une nuit profonde qui menace d'enfoncer l'humanité dans une obscurité de plus en plus profonde. L'épuisement et la dégradation des ressources naturelles qui constituent la base de nos cadres de vie (nos maisons, nos aliments, nos transports, etc.) remettent profondément en cause notre modèle de développement et notre représentation du progrès. Nos sociétés se sont construites autour d'un imaginaire collectif associé à la croissance indéfinie. La crise écologique met aujourd'hui en évidence le fait que cet imaginaire n'est pas tenable car nos ressources ne sont pas illimitées. Le rêve d'infini autour duquel s'est construit le vivre ensemble laisse la place au constat tragique de notre finitude.

Comment penser l'infini dans un monde fini ? Comment imaginer l'aube au plein milieu de la nuit ? La crise écologique n'est pas seulement un problème technique pour nos systèmes de production. Elle remet profondément en cause notre représentation de l'avenir. La promesse de vie associée à l'idée d'une prospérité toujours croissante est remplacée par la menace d'une mort assurée. La crise écologique confronte l'humanité tout entière à l'expérience de la vie et de la mort. C'est un problème existentiel, non seulement parce qu'il affecte nos conditions matérielles de vie, mais parce qu'il interroge le sens même de la vie.

La vie et la mort sont au fondement de notre existence. La mort constitue l'horizon de notre vie, car nous sommes des êtres mortels. Et le mystère qui entoure la mort fait de cet horizon une réalité qui suscite autant l'angoisse que l'espérance. Mais la mort n'est pas seulement présente à l'horizon de chacune de nos vies : nous frôlons la mort et nous en faisons l'expérience tout au long de notre histoire. La disparition de personnes qui nous étaient chères, l'échec de projets auxquels nous tenions, la rupture de relations constitutives de notre vie sont différentes formes de mort, qui peuvent nous bouleverser autant que l'horizon de notre propre mort. Face à la mort physique, relationnelle ou à celle d'un projet, on peut réagir de manières très diverses. Une attitude possible est celle de nier la mort, c'est-à-dire de refuser la perte en cherchant très vite à combler le vide. Nier la mort, c'est faire comme si tout continuait, c'est échapper au deuil et de ce fait, exclure la possibilité de toute nouveauté. L'attitude contraire est celle de nier la vie : on plonge dans le fatalisme et la résignation. Nier la vie, c'est se laisser entraîner par l'abîme, entrer dans le cercle vicieux du défaitisme : « De toutes manières, on n'y peut rien ». Entre ces deux attitudes extrêmes et totalement opposées, il y a place pour un entredeux. Entre la négation de la mort et la négation de la vie, il y a une place pour affirmer la vie, non pas en niant la mort, mais en la traversant. Il s'agit de transformer la perte en un espace où puisse émerger un nouveau possible. C'est le vide qui fait jaillir du radicalement nouveau. Ce nouveau ne vient pas combler le manque, il déplace et fait découvrir quelque chose d'autre qui n'existait pas avant. Dans cet entre-deux, la mort n'est pas niée, mais traversée ; la vie n'est pas assurée, mais espérée. La vie attendue n'est pas connue d'avance : on sait seulement qu'elle ne sera pas identique à celle qui a été perdue. Il y a donc bien un deuil à faire et une séparation à vivre, mais cette perte est vécue comme une promesse de nouveauté.

L'écologie est une question de vie et de mort

L'écologie est une question de vie et de mort, et par conséquent, on peut retrouver les trois attitudes qui viennent d'être évoquées :
- La négation de la mort se retrouve, certes, parmi ceux qui refusent de voir la gravité des problèmes auxquels nous sommes confrontés, mais elle apparaît surtout chez ceux qui, conscients du problème, attendent la solution technique miraculeuse qui nous permettra de continuer à vivre comme auparavant. C'est l'attitude de ceux pour qui la recherche technologique finira par trouver les ressources énergétiques renouvelables pour remplacer les ressources en voie d'épuisement. Le progrès technique a fait preuve, tout au long de l'histoire, d'avancées impressionnantes et inimaginables. Si nous pensons, par exemple, aux nouvelles technologies dans le domaine de la communication et de l'information (internet, téléphone portable, multimédia), nous avons bien raison de faire confiance aux progrès techniques à venir, car il s'agit là d'une véritable révolution technologique. Pourtant, cette confiance absolue dans la technique constitue une manière de nier la mort et de refuser le deuil d'un certain mode de vie.

Car ce qui est en cause aujourd'hui, ce n'est pas seulement l'état de la technique mais,  plus  fondamentalement, notre  manière de vivre. Si la voiture est aujourd'hui l'une des principales causes de pollution, il ne s'agit pas seulement de trouver une source d'énergie autre que le pétrole pour la faire fonctionner mais, plus fondamentalement, d'interroger nos modes de vie complètement dépendants de la voiture. L'organisation de nos villes, l'éloignement entre les lieux d'habitation et les lieux de travail, les pratiques de loisir sont totalement tributaires de la voiture. La mobilité et la capacité de déplacement sont devenues, dans nos sociétés, des valeurs absolues et cela souvent au détriment de la qualité de présence, de relation et de temps pour soi. Les problèmes environnementaux auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés sont sans doute l'occasion idéale pour revisiter nos modes de vie. Le progrès technique sera indispensable, mais penser que le problème est uniquement d'ordre technique est une manière de nier la mort et, donc, la possibilité de renouvellement de nos modes de vie.

- Si certains nient la mort, d'autres nient la vie : les discours fatalistes et apocalyptiques ne manquent pas dans ce domaine. On entend partout dire que si nous continuons à consommer et à produire comme nous le faisons actuellement, nous allons « droit dans le mur ». La mort ici n'est pas niée mais, bien au contraire, elle s'impose comme une réalité écrasante. Elle est associée à la menace et à la peur, utilisées pour nous contraindre à changer de comportement. Elle apparaît comme la conséquence logique de notre attitude prédatrice à l'égard de la nature et, de ce fait, associée également à un discours culpabilisateur.

Dans ce cadre fait de fatalisme, de peur et de culpabilité, il n'y a pas de place pour la vie. Il s'agit juste de survivre et d'éloigner, autant que possible, cet horizon de mort. Nous avons gaspillé et gâché nos ressources, le moment est venu de nous limiter et de nous restreindre : arrêter la croissance, diminuer la consommation, réduire la production afin de faire durer le plus longtemps possible ce que nous avons et qui risque de disparaître. Dans cette approche, on nie la vie car elle est conçue seulement en termes de continuité et de prolongation. Pourtant la vie a certes besoin de continuité, mais également de renouvellement. Une vie sans nouveauté, même si elle perdure, est une vie condamnée à mort par sa rigidité. Face à la mort, nous croyons sauver la vie en nous accrochant au déjà connu afin de ne pas le perdre, mais ce faisant, nous tuons toute possibilité de vie nouvelle.

Risquer une perte pour accueillir du neuf

- Entre ces deux attitudes extrêmes qui opposent la vie et la mort, on peut en concevoir une troisième qui essaye au contraire de les articuler. On reconnaît la menace de mort et on accepte de risquer une perte, non pas pour faire durer le même, mais pour faire émerger du radicalement nouveau. La menace de mort devient ainsi promesse de vie nouvelle.

Utiliser moins sa voiture personnelle peut constituer non seulement un sacrifice qu'on est prêt à faire pour préserver l'environnement, mais également et surtout une occasion de découvrir d'autres valeurs associées à d'autres formes de déplacement. Le covoiturage, par exemple, permet d'établir et de tisser des relations qu'on n'aura jamais tout seul dans sa voiture ; les transports en commun permettent d'utiliser le temps de déplacement pour lire, ce que l'on ne peut faire quand on conduit ; la bicyclette permet de faire de l'exercice en même temps qu'on se déplace. Ces quelques exemples nous disent qu'un autre mode de déplacement peut être porteur d'un autre « style » de vie : une vie avec moins de rapidité mais plus de relation ; une vie avec moins de mobilité mais plus d'enracinement, une vie avec moins de productivité mais plus de temps pour soi. Il ne s'agit pas d'éviter la perte, car il va bien falloir perdre quelque chose : du confort, de la vitesse, de la mobilité. Mais cette perte permettra de faire une expérience de vie nouvelle : avec plus de relation, plus de présence, plus d'harmonie. La nouveauté est radicale et elle ne se réduit pas au changement de quelques habitudes quotidiennes. Elle suppose une autre expérience du temps et de l'espace : le temps de l'attente et de la surprise plutôt que celui de l'immédiateté et du contrôle ; l'espace habité plutôt que l'espace dortoir. La mort n'est pas niée mais traversée, la vie n'est pas assurée mais attendue.

Voir le risque écologique comme une chance

Le risque écologique auquel notre humanité est aujourd'hui confrontée pourrait ainsi constituer une chance. Premièrement, une chance pour revisiter notre espérance ; ensuite une chance pour réentendre une promesse ; enfin, une chance pour reconsidérer la vie et la mort :

= Revisiter notre espérance : espérer non pas la solution miracle qui résoudrait tout mais faire le pari d'un nouveau possible et risquer une perte afin qu'il puisse émerger.

= Réentendre une promesse : non pas la promesse d'une vie connue d'avance mais celle d'une vie meilleure, à faire jaillir. La promesse non pas comme un but à atteindre, mais comme ce qui met toujours en marche.

= Reconsidérer la vie et la mort : non pas comme des opposés qui s'excluent mutuellement, mais comme des contraires qui ensemble rendent possible l'acte créateur, lequel fait surgir du radicalement nouveau.

L'écologie est une question de vie et de mort : elle détermine les conditions matérielles nécessaires pour maintenir la vie mais, plus fondamentalement, elle pose une question humaine essentielle, celle du sens de la vie. Réduire le risque écologique à une question de ressources naturelles, c'est rater une occasion historique : celle de redéfinir la qualité de vie en fonction de ce qui nous donne vraiment envie de vivre, celle de redessiner nos modes de vie en fonction de ce qui constitue pour nous, véritablement, une « vie bonne ».

« Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra ». La crise écologique nous donne aujourd'hui l'occasion de féconder nos obscurités et de nous ouvrir à l'inattendu. Certes, nos sociétés se sont construites autour du rêve de la sécurité absolue et de la prospérité indéfinie. Nous avons aujourd'hui une chance unique de revisiter la création de nos communautés humaines sur la base, non pas d’un avenir connu d’avance, mais sur celle d’un nouveau possible. Les nuits sont enceintes, préparons- nous à accueillir l’inattendu d’un jour nouveau.

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Chrisitane 01/08/2014 14:32

Je signale une émission avec Jean Salem sur son livre Epicure et le plaisir lien ::http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4871118
sur le désir infini particulièrement vers 51 mn, mais on peut tout écouter !

Michel Durand 02/08/2014 18:05

Merci Christiane pour votre commentaire. En appeler aux penseurs grecs et romains pour rappeler l'importance de placer des limites à nos désirs afin de vivre avec bonheur est une belle preuve que les réflexions actuelles des décroissants ne relève pas d'une idéologie à la mode. Je recommande également l'écoute de cette émission fort agréable et instructive.
http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4871118