Histoire théologique qui raconte les démarches divines dans la lumière de la révélation qu'elles expriment

Publié le par Michel Durand

Arcabas, Visitation, polyptyque de L'Enfance du Christ, 11 toiles, 1995-1997, palais archiépiscopal de Malines-Bruxelles

Arcabas, Visitation, polyptyque de L'Enfance du Christ, 11 toiles, 1995-1997, palais archiépiscopal de Malines-Bruxelles

Pour la lecture d'évangile du quatrième dimanche de l'Avent, il est bon de reprendre les pages des études précédentes :  voir ici ; 1er dim. ; 2ème dim. ; et ici ; 3ème dimanche. 

Je propose maintenant l'étude exégétique de Boismard et Benoit tout en redisant qu'une fois pénétré dans la compréhension du texte (même indépendamment d'elle), il est bon de se laisser prendre par les paroles lues et entendues. Laisser descendre l'Esprit de Dieu, sa Parole afin qu'elle s'incarne en nous. Tel est le but de la contemplation, de la méditation. Faire en soi le vide afin que Dieu y trouve une place. Ne faut-il pas renoncer à une partie de soi-même ? à un esprit trop raisonnant et envahissant ?

L’Annonciation en Luc (1, 26-38)

Luc fait précéder 1'«Enfance de Jésus» d'une «Enfance de Jean-Baptiste» (15-25, 57-80). On a voulu y reconnaître un document qu'il aurait reçu des milieux «johannites» attachés à la mémoire du Précurseur, document hébreu ou araméen traduit ou qu'il aurait traduit, et qui exaltait Jean-Baptiste comme un précurseur immédiat de Dieu, voire comme le Messie. Tout en l'utilisant, Luc lui aurait opposé une «Enfance de Jésus» pour rétablir la supériorité de ce dernier. Ces vues ne s'imposent pas. Rien ne prouve de façon décisive l'existence de cet original sémitique ; les nombreux hébraïsmes du grec, s'expliquent suffisamment par la volonté d'imiter la langue des Septante. Jean-Baptiste n'est pas donné comme le Messie et si le «Seigneur» dont il doit être précurseur (1, 15-17) n'est pas identifié au Messie Jésus, c'est par un souci élémentaire d'éviter l'anachronisme ; aucun lecteur chrétien ne pouvait d'ailleurs se tromper sur la personne de ce «Seigneur». Il est certain que Luc a construit les deux «Enfances» de Jean-Baptiste et de Jésus de façon parallèle ; mais celle de Jésus, qui l'intéresse au premier chef, a dû être première dans son esprit, et celle de Jean-Baptiste a dû s'y ajouter comme un simple prologue, à l'instar des relations qui devaient exister entre Jean et Jésus adultes.

Le style des chap. 1-2 est typiquement lucanien. Luc aura rédigé à sa façon des traditions reçues oralement des milieux apparentés à Marie et à Elizabeth. À ces traditions il doit les informations qui constituent le fond de son récit : les noms de Zacharie et d'Élisabeth ; les circonstances de temps et de lieu : aux jours d'Hérode, dans le Temple, au cours d'un service liturgique qu'il évoque de façon succincte, mais exacte ; l'intervention divine qui accorde une naissance aux parents stériles et âgés ; le mutisme qui sanctionne une hésitation de la foi. Mais il raconte tout cela en recourant à des précédents vétéro-testamentaires, afin de suggérer la signification providentielle des événements dans le déroulement du plan divin : naissances merveilleuses d'Isaac (Gn 17, 15-21 ; 18, 9-15), de Samson (Jg 13) et de Samuel (1 S 1), apparitions d'anges à Gédéon (Jg 6, 11-24), à Daniel (Dn 8, 15-19 ; 9, 20-23 ; 10, 5-19) et à Tobie (Tb 12,14-15) : autant de modèles dont il s'inspire librement, non en les copiant servilement pour créer un récit fictif, mais en les choisissant et combinant selon les exigences d'une réalité historique qui le commande. Il n'oublie pas non plus ce que l'Évangile dira de la mission du Précurseur (LC 3, 4 ; 7, 27 ; Mt 17, 10-13) et que préparent les paroles de l'Ange. Histoire théologique, mais histoire, qui raconte les démarches divines dans la lumière de la révélation qu'elles expriment.

Annonce à Marie

Mt n'a pas de récit analogue, et son «Annonce à Joseph» (Mt 1, 18-25) est d'un genre littéraire tout différent. Dans le plan de Luc, cette «Annonce à Marie» vient en parallèle de l'«Annonce à Zacharie» et raconte comme elle une rencontre historique, mais de soi ineffable, avec les mêmes allusions aux préparations de l'Ancien Testament. La tradition qui est à la base de ce récit ne peut remonter en définitive qu'à Marie.

Après un salut (v. 28) qui évoque les appels prophétiques à la Fille de Sion (So 3, 14 s. ; Za 9, 9), la première partie du dialogue (30-33) expose la qualité davidique et messianique de l'Enfant à naître, en termes qui s'inspirent notamment de 2S 7,12ss. ; Is7, 14 ; 95s.; Mi 4, 7. Après une question de Marie (34) qui rappelle opportunément qu'elle est fiancée, mais vierge, et où rien n'oblige à voir l'expression d'un vœu, le dialogue rebondit en une déclaration qui en marque le sommet (35) : l'Enfant naîtra par une intervention directe de l'Esprit créateur, qui lui vaudra d'être Saint et appelé «Fils de Dieu ». Le dénouement attendu, mais libre est dans l'humble acquiescement de Marie au dessein divin.

Trois données essentielles de cette scène se retrouveront sous une autre forme chez Mt : la descendance davidique, la naissance virginale, la filiation divine.

La scène elle-même se passe à Nazareth, le sixième mois après l'annonce à Zacharie, c'est-à-dire. apparemment, encore «aux jours d'Hérode)) (1, 5). Nous aurons aussi à apprécier comment ces données de temps et de lieu peuvent s'organiser avec celles de Mt.

Visitation

S'appuyant comme les précédents sur une tradition orale, ce récit sert de charnière entre les deux « Enfances» de Jean-Baptiste et de Jésus. La rencontre entre les deux mères et leurs deux enfants illustre leurs situations respectives, qu'exprime bien le titre de Kyrios mis par Luc, au v. 43, sur les lèvres d'Élisabeth (LC est le seul des Synoptiques à désigner ainsi Jésus de son vivant au nominatif ho kyrios : 7, 13 ; 10, 1.39.41 ; 11, 39 ; 12, 42, etc.). La rédaction de la scène s'inspire-t-elle d'un précédent biblique ? et lequel ? On a songé aux deux enfants s'agitant dans le sein de Rébecca (Gn 25, 22 s.) ou encore à l'entrée de l'Arche d'Alliance dans Jérusalem (2 S 6, 2 ss,), Les paroles d'Élisabeth rappellent Jg 5, 24; Jdt 13, 18 ; Dt 28, 4...

L'important est que son enfant tressaille d'une allégresse messianique (voit l'usage de skirtaô en Ps 114, 4,6; Sg 19, 9 ; Ml 3, 20 ; comparé à LC 6,23), et c'est sans doute par ce début prophétique de sa carrière de Précurseur qu'il réalise la promesse faite pat l'ange à Zacharie (1, 15),

La localisation de la scène n'est pas claire. Si polin Iouda était mis par erreur pour « province de Juda », un araméen medinat Jehudah ayant été mal traduit, ce serait un indice positif en faveur d'un original sémitique. Mais cette explication n'est pas la seule possible : polin Iouda reprenant tèn oreinèn après meta spoudès donne l'impression que le texte est remanié et corrompu.

Magnificat

L'insertion de ce morceau poétique dans le récit en prose se manifeste d'une double manière : 1° par son introduction brève et stéréotypée : « Et Marie dit » , qui rappelle, par exemple 1 S 2, 1, autre cas d'un cantique inséré après coup dans un récit. On peut même penser que la rédaction primitive, ici comme là, comportait seulement : « Elle dit ». C'est ce gui aura permis à certains copistes d'expliciter le sujet en «Élisabeth», interprétation tout à fait invraisemblable, quoi qu'en aient pensé certains critiques, car ni Élisabeth ni Luc n'ont pu avoir le mauvais goût de conclure la rencontre de la Visitation par un éloge de la vieille cousine fait par elle-même ! 2° par sa conclusion (v. 56), où « avec elle » ne peut désigner Élisabeth qu'en se rattachant au v. 45 par-dessus l'hymne rajoutée.

Cette conclusion tirée du contexte est confirmée par le contenu même du cantique. Rien n'y fait allusion à la naissance messianique confiée à Marie, et l'«humiliation» (sens normal de topeinôsis plutôt que « humilité», cf. les LXX) s'applique mal à la jeune Vierge. Le cantique doit venir en fait du milieu des Pauvres, dont il chante les relèvements par Dieu. Il semble bien refléter un original sémitique. Sans doute mis d'abord sur les lèvres de la Fille de Sion, cette personnification qui chez les prophètes est l'épouse de Yahvé, éprouvée, humiliée, secourue et délivrée, donnant naissance au peuple messianique (Is 54, 1 ; 66, 7-12; Mi 4, 10 ; ]r 4, 31) et au Messie (Is 7, 14 ; Mi 5, 1-2), il convenait par ce biais à Marie, en qui Luc voit l'accomplissement typique de la Fille de Sion (cf. 1, 28 et 2, 35),

L'insertion du morceau poétique dans un récit en prose ne signifie pas que ce récit était un document préexistant reçu par Luc, mais seulement que celui-ci a composé par étapes : il a rédigé d'abord la scène de la Visitation (1, 39-45,56), il l'a complétée ensuite par l'hymne 46-55.

En suivant ces liens, vous aurez d'autres types de lecture et méditation.
Le Carmel ; Eglise Saint-Ignace (Jésuites) ; service biblique catholique ; Eglise de la Réunion

 

 

Publié dans évangile

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