Marie, belle adolescente au fin visage ? Ou femme du peuple bien ordinaire. Une occasion de parler de l’incarnation du Verbe en notre chair

Publié le par Michel Durand

Nativité de Paul Jossermoz, avant 2012, peinture réalisée sur toile selon la méthode du glacis

Nativité de Paul Jossermoz, avant 2012, peinture réalisée sur toile selon la méthode du glacis

 

La peinture de Paul Jossermoz est une nativité. Aucun doute à avoir. L’artiste l’a signifié au coin gauche, en bas. Son intention se veut réaliste ; c’est un accouchement. Pourtant, rien ne se présente comme une illustration de la naissance de Jésus dans une crèche, hors les murs de Bethléem. Le lit est confortable. Marie ne devait pas avoir de lit quand les bergers sont venus voir l’enfant. Il y a de nombreuses femmes. Rien ne prouve (sauf dans les évangiles apocryphes) que des “sages-femmes » étaient présentes. Les ruines grecques sont un apport qui s’explique avec l’histoire de l’art. Bref, il résulte que l’enfant naît en plein air, au milieu de civilisations diverses. Un monde est terminé, un autre naît. S’il n’y a pas misère, il n’y a pas tout le confort.  Cette naissance au bord du chemin est visible par tous. Marie est-elle belle ? Jeune fille sortant de l’adolescence et resplendissant de la finesse des traits de son visage ? Mais pourquoi serait-elle autre qu’une femme ordinaire ? 

Marie, belle adolescente au fin visage ? Ou femme du peuple bien ordinaire. Une occasion de parler de l’incarnation du Verbe en notre chair

Je reviens sur les autres femmes : piété, étonnement, admiration, extase ! La dévotion du berger est plus sobre ; Joseph, vraiment songeur. On retrouve tout cela dans le Protévangile de Jacques : « Et la sage-femme sortant de la grotte, rencontra Salomé et elle lui dit : " Salomé, Salomé, j'ai une étonnante nouvelle à t'annoncer : une vierge a enfanté, contre la loi de nature. " Et Salomé répondit : " Aussi vrai que vit le Seigneur mon Dieu, si je ne mets mon doigt et si je n'examine son corps, je ne croirai jamais que la vierge a enfanté " ».
Fiction plus que réalité !
C’est en lisant Royaume d’Emmanuel Carrère que j’ai repensé à cette œuvre qui fut donné à Confluences par son auteur en 2012. Elle est à ce jour exposée dans l’église Saint-Polycarpe de la Croix-Rousse (Lyon).
Une peinture religieuse est-elle conçue en se basant sur des modèles, des hommes et des femmes qui ont posé à la demande de l’artiste selon une scénographie calculée, ou bien dépend-elle exclusivement de l’imagination du créateur ? Je pense utiliser ces pages pour ma prochaine conférence à Saint-Bonaventure sur l’évolution de la peinture religieuse et/ou sacrée des premiers siècles à nos jours.

Lisons page 386 et suivantes.

 

Luc,l'Évangéliste, saint patron des artistes, dessinant la Vierge Marie tenant dans ses bras l'Enfant Jésus. Rogier Van der Weyden réalise cette peinture entre 1435 et 1440 pour la Guilde de Saint-Luc de Bruxelles

Luc,l'Évangéliste, saint patron des artistes, dessinant la Vierge Marie tenant dans ses bras l'Enfant Jésus. Rogier Van der Weyden réalise cette peinture entre 1435 et 1440 pour la Guilde de Saint-Luc de Bruxelles

« Luc était médecin mais une tradition, qui s'est mieux conservée dans le monde orthodoxe, veut qu'il ait aussi été peintre et qu'il ait fait le portrait de la Vierge Marie. Eudoxie, la ravissante épouse de l'empereur Théodose II qui régna sur Byzance au Ve siècle, se flattait de posséder ce portrait, peint sur bois. Il aurait été détruit en 1453 lors de la prise de Constantinople par les Turcs.
Dix-sept ans plus tôt, en 1435, la Guilde des peintres de Bruxelles a commandé à Rogier van der Weyden, pour la cathédrale Sainte-Gudule, un tableau représentant saint Luc, patron de leur corporation, en train de peindre la Vierge. Rogier van der Weyden, un des grands maîtres de l'école flamande, est un de mes peintres préférés, mais je n'ai jamais vu ce tableau en vrai car il est conservé au musée des Beaux-arts de Boston - où je ne suis jamais allé.
Je ne suis jamais allé à Boston, par contre j'ai à Moscou un ami très cher qui s'appelle Emmanuel Durand. C'est un grand type barbu, saturnien, grave et tendre, avec un pan de chemise qui dépasse en permanence de son pull et un vaste front de philosophe - il a écrit une thèse sur Wittgenstein. Ensemble, depuis quinze ans, nous avons partagé pas mal d'aventures en Russie et, dans des compartiments de train, dans des salles de restaurant désertes, à Krasnoïarsk ou Rostov-sur-le-Don, je lui ai souvent parlé de ce livre que j'écrivais. La femme de Manu, Irina, est orthodoxe et peintre d'icônes, lui-même est un des rares chrétiens de mon entourage. Après quelques vodkas, il commence volontiers des phrases qu'il ne finit jamais sur les anges et la communion des saints. Un soir, j'ai essayé de lui décrire le tableau de Rogier van der Weyden, en me plaignant de la difficulté d'en trouver de bonnes reproductions. J'aurais aimé en avoir une auprès de moi, veillant sur mon travail comme ces Madones dont ma marraine couvrait les rayonnages de son bureau. De retour à Paris, j'ai trouvé au courrier un gros paquet contenant la seule monographie disponible sur van der Weyden. Enfin, disponible, non : elle est épuisée, introuvable, mais Manu l'a trouvée et c'est une splendeur.
Malgré son poids, je l'ai emportée au Levron, où je suis parti cet automne-là marcher avec Hervé. J'avais le projet de travailler, quelques heures par jour, à un chapitre dont je n'avais qu'une idée confuse, mais qui devait tourner autour du tableau représentant Luc et la Vierge. En lisant de plus près le livre offert par Manu, j'ai appris que la figure de Luc est généralement considérée comme un autoportrait de l'artiste, et j'ai pensé : ça me va.
J'imagine aussi bien van der Weyden que Luc avec ce visage allongé, sérieux, méditatif. Que le premier se soit peint sous les traits du second, cela me plaît d'autant plus que, moi-même, je fais la même chose.
J'aime la peinture de paysage, les natures mortes, la peinture non figurative, mais par-dessus tout j'aime les portraits, et je me considère dans mon domaine comme une sorte de portraitiste. Une chose qui à ce sujet m'a toujours intrigué, c'est la différence que chacun fait d'instinct, sans forcément la formuler, entre des portraits faits d'après un modèle et des portraits de personnages imaginaires. J'en ai récemment admiré un exemple frappant : la fresque de Benozzo Gozzoli qui représente L’Adoration des mages et couvre les quatre murs d'une chapelle, au palais Medici-Riccardi de Florence.

Marie, belle adolescente au fin visage ? Ou femme du peuple bien ordinaire. Une occasion de parler de l’incarnation du Verbe en notre chair

Si vous regardez la procession des mages et de leur suite, vous voyez une foule de gens dont les figures nobles sont des personnalités de la cour des Médicis, la piétaille des passants pris dans la rue, et aucun doute n'est possible sur le fait que tous ont été peints d'après nature. Même si on ne connaît pas les modèles, on mettrait sa main à couper qu'ils sont absolument ressemblants. Une fois la crèche atteinte, par contre, on a affaire à des anges à des saints, à des légions célestes.
Les visages d'un seul coup deviennent plus réguliers, plus idéaux. Ils perdent en vie ce qu'ils gagnent en spiritualité : on peut être sûr qu'il ne s'agit plus de vrais gens.

Marie, belle adolescente au fin visage ? Ou femme du peuple bien ordinaire. Une occasion de parler de l’incarnation du Verbe en notre chair

On observe le même phénomène dans le tableau de Rogier van der Weyden. Même si on ne savait pas que saint Luc est un autoportrait, on serait de toute façon certain que c'est le portrait de quelqu'un qui existe. La Madone, non. Elle est merveilleusement peinte - à vrai dire, ce sont surtout ses vêtements qui sont merveilleusement peints -, mais elle l'est d'après d'autres Madones, d'après l'idée conventionnelle, éthérée, un peu mièvre, qu'on se fait d'une Madone, et c'est le cas de la plupart des Madones représentées par la peinture.
Il y a des exceptions : celle, incroyablement sexy, du Caravage de l'église Saint-Augustin, à Rome. On sait que le modèle était la maîtresse du peintre, une courtisane nommée Lena.
Van der Weyden lui aussi était capable de peindre des femmes sexy, à preuve l'extraordinaire portrait ornant la Couverture du livre que m'a offert Manu : un des visages de femme les plus expressifs et sensuels que je connaisse. Mais van der Weyden n'était pas un voyou comme le Caravage : il ne se serait pas permis de traiter ainsi la Sainte Vierge."

 

On observe le même phénomène dans le tableau de Rogier van der Weyden. Même si on ne savait pas que saint Luc est un autoportrait, on serait de toute façon certain que c'est le portrait de quelqu'un qui existe. La Madone, non. Elle est merveilleusement peinte - à vrai dire, ce sont surtout ses vêtements qui sont merveilleusement peints -, mais elle l'est d'après d'autres Madones, d'après l'idée conventionnelle, éthérée, un peu mièvre, qu'on se fait d'une Madone, et c'est le cas de la plupart des Madones représentées par la peinture.

 

 

Il y a des exceptions : celle, incroyablement sexy, du Caravage de l'église Saint-Augustin, à Rome. On sait que le modèle était la maîtresse du peintre, une courtisane nommée Lena.

 

 

 

 

Van der Weyden lui aussi était capable de peindre des femmes sexy, à preuve l'extraordinaire portrait ornant la Couverture du livre que m'a offert Manu : un des visages de femme les plus expressifs et sensuels que je connaisse. Mais van der Weyden n'était pas un voyou comme le Caravage : il ne se serait pas permis de traiter ainsi la Sainte Vierge.

 

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