Soutenir lucidement un ami, c’est aussi le critiquer quand il le mérite

Publié le par Michel Durand

Soutenir lucidement un ami, c’est aussi le critiquer quand il le mérite

Il y a quelques temps j'écrivais la phrase d'un jeune homme : " des jeunes de notre communauté (humaine) tuent avec haine pour défendre un message d'amour. Cherchons l'erreur".
Je pense aujourd'hui à ces phrases de Christian Bobin qui nous placent assurément sur le chemin où se trouve la solution de l'erreur.

L’âme vidée d’elle-même par la modernité. 

Christian Bobin, Ressusciter, folio, Gallimard, 2001

La terre se couvre d’une nouvelle race d’hommes à la fois instruits et analphabètes, maîtrisant les ordinateurs et ne comprenant plus rien aux âmes, oubliant même ce qu’un tel mot a pu jadis désigner. Quand quelque chose de la vie les atteint malgré tout – un deuil ou une rupture -, ces gens sont plus démunis que des nouveau-nés. Il leur faudrait alors parler une langue qui n’a plus cours, assurément plus fine que le patois informatique.
p. 51

Quand la vie quotidienne parle de Dieu avec plus de vérité que les paroles du prêtre.
La seule fois où j’ai douté de la parole de mon père c’est quand, devant la crèche de Noël qu’il avait bâtie lui-même –une grotte en plâtre bosselé, couverte de coton pour figurer la neige, placée sur un meuble dans l’entrée de la maison-, il a rassemblé ses enfants pour leur parler, avec une voix cérémonieuse, du « petit Jésus ». Il y avait quelque chose de gênant dans ces mots, comme s’ils mettaient dans la lumière ce qui ne supportait que la nuit. La vie quotidienne de mon père parlait suffisamment de Dieu sans qu’il soit besoin de le nommer. Expliquer ces choses ne peut que les affaiblir. Ce qui n’était chez mon père qu’une adorable maladresse et n’a eu lieu me semble-t-il qu’une seule fois, est une véritable infirmité chez les gens d’Église : chaque fois que j’entends un prêtre –en dehors de la messe- me parler de Dieu avec une voie veloutée, j’ai l’impression de me trouver devant quelqu’un qui prépare un mauvais coup et qui cherche à m’endormir avec des manières sucrées.
Page 102-103

Richesse et oubli de Dieu
Ce milliardaire américain bénissait Dieu avant chaque repas pour les bienfaits dont il avait comblé sa famille. Il croyait à un Dieu intéressé à nos succès et les favorisant. Il ne faisait que suivre la folie d’une époque où rien n’est adoré que la force. Il y a toujours eu des pauvres et des riches. Il y en aura toujours. La nouveauté de notre temps, c’est que les pauvres y sont tenus responsables de leur malheur et, comme tels, méprisés. Pendant des siècles on a pensé que Dieu se tenait, pâle et silencieux, auprès de ceux qui n’avaient aucun bien. Cette pensée donnait à la pauvreté une vibration d’icône. Elle l’illuminait comme une flamme placée derrière une fleur. Aujourd’hui on ne le pense plus et il n’y a plus de mots pour dire cette présence infatigable de l’amour. Dieu comme les pauvres est tombé dans l’oubli.
Page 112

Le diable sans aucun doute aime ce qui est fluide, rapide et lisse. Il raffole de l’électronique et de ce qui peut nous rendre la vie plus facile jusqu’à nous faire oublier de la vivre. S’il y a un enfer, et il y en a un, et nous y sommes, il nous y aura menés gentiment, par légères poussées, sans aucun drame. Escamoter le réel, c’est son charme. Le diable est un jeune homme moderne, ouvert et sympathique. Certes, on pourrait lui reprocher d’aimer l’argent d’un amour immodéré, mais ce serait oublier que l’argent permet à ceux qui le possèdent d’ignorer la rudesse de la matière, et le diable, on ne le sait pas assez, déteste la matière autant qu’il déteste Dieu : l’angélisme est sa vraie nature.
p. 122

J'invite aussi à lire le billet de Jean-Claude Guillebaud de cette semaine dans La Vie

 

Publié dans Anthropologie

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