Les chrétiens s’habillent comme tout le monde, mange ce que les autres compatriotes mangent, vivent dans les mêmes maisons

Publié le par Michel Durand

Les chrétiens s’habillent comme tout le monde, mange ce que les autres compatriotes mangent, vivent dans les mêmes maisons

Il me semble que, dans le bassin méditerranéen, bien avant le christianisme, les gens avaient l’habitude de se saluer en se serrant la main, hommes et femmes. Cette façon de dire bonjour – toucher là, disait-on en France au XVIIe siècle- est apparemment universelle. Certains peuples se donnent une poignée de main à chaque fois qu’ils se rencontrent ; cela peut être plusieurs fois par jour. J’ai remarqué que si à la première salutation on se dit : « bonjour », dès la seconde rencontre on se contente de « re ». Re-bonjour ; et en avant pour une nouvelle poignée de main. D’autres civilisations, plus nordiques, ne pratiquent le serrement, le secouement, de mains qu’à l’occasion d’une nouvelle rencontre après un long temps d’absence. Pour le quotidien, un simple signe de la main suffit. Hello !

Mais tout ce que je dis là est bien relatif. Même d’une famille à l’autre, dans une société identique, le rituel de l’accueil peut changer.

Parlons aussi de l’embrassade. On s’embrasse quand on est de la même famille. Ce geste devient un signe de bonne entente, de familiarité. Dans mon enfance, les hommes ne s’embrassaient pas hors de la parenté étroite. Les femmes s’embrassaient. Aujourd’hui, et depuis plus de 20 ans, on voit des garçons s’embrasser. Je note que  des lycéens amis s’embrassent à la porte du lycée. C’était impensable à l’époque de ma scolarité. D’abord, on ne s’appelait pas par son prénom alors qu’actuellement, il est mal venu de s’interpeller du nom de famille. Une tendance demeure toutefois ; les garçons et les filles s’embrassent presque systématiquement même s’ils ne se connaissent pas, alors que deux garçons ne se donneront que la main. Mais on voit bien aussi des adolescents se faire la bise. Du reste, on téléphone mobile, la conversation se termine par « bises ». Je suppose au pluriel.

Notons enfin que dans la société maghrébine les hommes s’embrassent entre eux – ou se donnent l’accolade. C’est peut-être de cette influence que provient l’actuel comportement des hommes.

Mais vite, je dois arrêter cette observation somme toute bien aléatoire et sans grande importance. Le but de ma méditation, ce matin, n’est pas une analyse des façons de se dire bonjour, mais de voir comment l’introduction d’une religion peut modifier les coutumes.

J’affirme donc qu’avant le christianisme on se saluait de la même façon qu’après le christianisme. Pourquoi cette affirmation ? Les peuples païens devenus chrétiens ne modifient pas leurs habitudes. Il importe de relire souvent l’épitre à Diognète pour ne pas oublier que les disciples du Christ s’habillent comme tout le monde, mange ce que les autres membres de la même société mangent, vivent dans les mêmes maisons. Ils ne se distinguent pas des autres par des modes de vie extérieurs distinctifs. Le chrétien d’une société barbare  garde les us et coutumes de celle-ci dans la mesure où elles sont compatibles avec l’Evangile. Le message du Christ ne se prononce pas sur la façon de se saluer ou de manger. Voir l’Evangile de ce jour (Marc 7, 14-23) : C’est ainsi que Jésus déclarait purs tous les aliments. Il n’en est pas de même dans l’Islam où la loi religieuse impose des normes. Avant, le Christ, avant Mohamed, les Berbères se saluaient vraisemblablement comme hommes et femmes se disent bonjour aujourd’hui dans de nombreux pays méditerranéens. Or, voilà que l’Islam interdit à l’homme de toucher la main d’une femme qui n’est pas une parente. Dans la société marocaine, les relations homme-femme demeure très libres. Il me semble que les habitudes berbères restent très influentes. Pourtant, on s’aperçoit, par exemple au sein d’une famille, que la religion musulmane peut manifester sa présence : le père de famille ne voudra pas que l’on touche la main de son épouse pour la saluer ; cette dernière ne se présentera pas aux personnes étrangères, ou ne prendra pas la main masculine qui lui est tendu. L’influence des frères musulmans se fait sentir et se remarque par ce signe. On pourrait également parlé des vêtements féminins. Autre exemple. En Mauritanie, la femme, qui n’est pas cloîtrée, par exemple comme en certaine région d’Algérie, traditionnellement ne peut être saluée que d’un signe lointain de la main. Il m’est arrivé à Nouakchott, dans une rencontre officielle concernant le tourisme, que des femmes prennent la main que spontanément, européens nous lui tendions. Ces mêmes personnes nous expliquèrent, par la suite, que la religion ne le permettait pas et que si nous nous trouvions dans la rue au regard de tous, dans la République islamique de Mauritanie, elles n’auraient pas touché notre main masculine. Elles ne faisaient que s’adapter à la tradition occidentale ce qui n’était pas permis hors cadre professionnelle.

L’islam impose des lois qui mettent à part les personnes, qui créent des conditions de vie non universelle. Je le constate à chaque fois que je me rends dans la maison de la palmeraie de mes amis dans le M’Zab (Algérie), pays ibadite, où l’homme qui n’est pas de la famille ne peut croiser aucun regard féminin.

Enfin, il faut que je dise maintenant pourquoi ce récit m’est venu à l’esprit. Les chrétiens, parce qu’ils se mettent dans la suite du Christ, ne s’imposent aucun style de vie particulier qui seraient proprement chrétien. Ils vivent dans la société où ils sont nés comme tous les membres de cette famille humaine. Tel est l’enseignement de l’épitre à Diognète. Or, notamment en Amérique du Nord, il se trouve des théologiens, des Eglises qui prétendent que, parce que situés dans la suite du Christ, le chrétien doit se distinguer des autres membres de la société civiles par leurs vêtements, aliments et art de vivre. Je pense non seulement aux Amish, aux Quakers mais aussi aux Mennonites. Le théologien Hauerwas de cette Eglise, tout en posant de justes questions par rapport au libéralisme* estime que « seuls les individus qui partagent le même récit fondateur peuvent se comprendre pour agir ensemble » (P.-Y. Materne, p. 275). Les personnes qui ne partagent pas ce récit, puis les lois et coutumes qui lui sont rattachées sont exclus. Nous voilà sorti de l’universalisme du message évangélique. Lisons encore avec P.-Y. Materne : « On trouve chez Hauerwas cette tendance au verrouillage ecclésiologique qui ne rend justice ni à l’universalité de Dieu, ni à la capacité humaine de connaître Dieu. La thèse de Hauerwas revient en effet à dire « ubi ecclesia ibi Christus), alors que Metz considère l’histoire de la passion du christ comme une histoire universelle ».

J’applique ce type de réflexion à l’Islam qui ne voit de salut que dans l’adoption des us et coutumes issues de la législation coranique.

 

* Le libéralisme, dans ses différentes formes et versions, présuppose que la société peut être organisée sans aucun récit communément tenu pour vrai. En conséquence, nous sommes tous tentés de croire que la liberté et la rationalité sont indépendantes d’un récit – autrement dit que nous sommes libres à tel point que nous n’aurions pas d’histoire. Le libéralisme est de ce fait, particulièrement pernicieux au point de nous empêcher de saisir combien nous sommes profondément prisonniers de sa conception de l’existence. (Hauerwas Reader, 2001, cité par P.Y. Materne, p. 194)

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