Suivons ce mot d'ordre : réquisitionner les logements vides pour réveiller les préfectures et le ministère du Logement !

Publié le par Michel Durand

Suivons ce mot d'ordre : réquisitionner les logements vides pour réveiller les préfectures et le ministère du Logement !
Suivons ce mot d'ordre : réquisitionner les logements vides pour réveiller les préfectures et le ministère du Logement !

Source des photos : Iibération ; Wn.com

Toulouse est-elle la ville où l’esprit de résistance à l’injustice se concrétise facilement ? En son centre sont nés les cercles de silence il y a plus de 7 ans. Actuellement, les travailleurs sociaux manifestent leur résistance en occupant des logements vides pour les donner aux sans-abris. Marie-Dominique me communique par courriel cette info :
Il y a un reportage très intéressant dans la revue "la Vie" de cette semaine sur l'hébergement, à Toulouse, de tous les sans-abri. Les travailleurs sociaux débordent d'imagination ! Ils enfreignent la loi pour répondre aux situations d'urgence et ça marche grâce aux collectifs et associations de lutte contre le mal-logement. Ils réquisitionnent les logements vacants propriété de l'État ou d'administrations permettant de loger des familles ou des mamans seules avec enfants.
Le problème est le même dans toutes les grandes villes de France : combien de personnes chaque soir sont à la recherche d'un toit ?
- Chaque jour, je rencontre des familles qui me demandent un endroit pour dormir, encore cet après-midi, une institutrice qui me demande pour une maman albanaise avec trois enfants qui sont scolarisés dans son école, le père vient d'être renvoyé au pays ! Elle n'a plus de logement et ils sont obligés de rester dehors…
Nous, à Lyon, ne pouvons-nous pas nous unir pour agir comme à Toulouse ? C'est un droit d'avoir un abri ; la préfecture étant incapable de vouloir répondre aux besoins, c’est à une résistance constructive d’en fournir les moyens.
Mais, oui, Marie-Dominique, nous sommes capables de prendre les moyens pour qu’un accueil digne soit offert à toute personne dans le besoin. Des coordinations se mettent en place. Seulement, tout cela est bien trop lent. Aussi, je ne peux cacher ma jalousie de voir qu’à Toulouse les résultats positifs sont déjà obtenus.

C’est pour nous donner des idées et du courage que je place sur cette page le dossier de La Vie. Des logements pour les sans-abris. Bien vivre solidarité.

Chaque année, à l'entrée de l'hiver, le sujet est d'actualité. Depuis l'appel de l'abbé Pierre en 1954, l'accablante réalité nous est rappelée : des gens meurent dans la rue, dans le froid et dans l'indifférence de beaucoup. Même cet appel a fini d'émouvoir. Or des appartements demeurent vacants, et les réponses des pouvoirs publics pour enrayer cette problématique sont largement en deçà des besoins croissants. Dépassés par les appels, les travailleurs sociaux sont aujourd'hui prêts à enfreindre la loi pour répondre aux situations d'urgence. Avec un mot d'ordre : réquisitionner les logements vides pour réveiller les préfectures et le ministère du Logement ! À Toulouse, des collectifs et associations de lutte contre le mal-logement s'emparent ainsi d'appartements propriétés de l'État ou d'administrations, permettant de loger des familles ou personnes seules. Dans cette enquête, Laurent Grzybowski met en avant comment la Ville rose (près de 450 000 habitants en 2013), dont la population croît rapidement, est devenue pilote en matière d'accueil des sans-abri. Des idées germent pour leur venir en aide. Adaptées à leurs nouveaux profils et modes de vie, ces initiatives devraient démontrer leur efficacité dans ta durée.
Véronique Durand

L'immeuble était inoccupé depuis trois ans. Il aura suffi d'une journée pour l'investir. Sans violence et sans effraction. « La porte de derrière était ouverte, nous avons juste eu à la pousser pour pénétrer dans les lieux », raconte Sébastien Oget, membre du Collectif d'entraide et d'innovation sociale (Cedis), qui regroupe à Toulouse plusieurs associations de lutte contre le mal-logement. « Nous avons ensuite trouvé les clés de l'entrée principale et des appartements, soigneusement rangées dans un tiroir. Le reste a été un jeu d'enfants. » Situé au numéro 1-3-5 de la rue d'Alès, dans le centre de Toulouse, ce bâtiment Art déco, qui appartient au ministère de la Défense, a longtemps hébergé des familles de militaires. Laissé à l'abandon après la fermeture de la caserne voisine, il abrite, depuis l'occupation des lieux au mois de juillet, une trentaine de familles qui vivaient jusqu'ici dans la rue.

« Ce n'est pas un squat, c'est une réquisition ! », explique fièrement Sébastien Oget, qui n'en est pas à son coup d'essai. Alors que le nombre de sans-abri a doublé ces cinq dernières années dans la Ville rose (plus de 8 000 selon les dernières statistiques de l'Insee), les associations ont décidé de passer à l'offensive. « Devant l'inertie des pouvoirs publics, nous ne pouvions plus rester passifs en attendant des décisions qui n'arrivent jamais. L'État a besoin d'avoir en face de lui des interlocuteurs déterminés. C'est la raison pour laquelle nous avons créé le collectif. Pour repérer puis occuper les bâtiments publics vacants, afin d'y loger des familles que nous accompagnons jusqu'à ce qu'elles trouvent un logement. Grâce à nos actions, la préfecture et le département ont pris la mesure du problème. »

Un « problème » mis sur la place publique en décembre 2014, lorsque les employés du service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) de Toulouse, qui gère notamment le 115, se sont mis en grève pour dénoncer le manque de moyens du dispositif d'accueil hivernal. « Les capacités d'hébergement en Haute-Garonne restent très en deçà de ce qui existe dans les autres départements de même taille », déplore Bruno Garcia, coordinateur de la veille sociale, le 115 local. « Nous refusons en moyenne 9o % des demandes. Cela veut dire que sur les 250 personnes que nous avons chaque jour au téléphone, au moins 200 restent sans réponse de mise à l'abri ! » Un chiffre qui a doublé en un an. Et encore ! « À cause de l'encombrement de la ligne, nous ne pouvons répondre qu'à 10 ou 15% des appels composés. Beaucoup de gens qui vivent dans la rue renoncent à nous joindre. » Une situation intenable, très dure à supporter par des travailleurs sociaux dépassés par le nombre d'appels à l'aide.

Les acteurs sociaux s'indignent

Face à cette situation critique, la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars) s'est fendue d'un communiqué, pendant les fêtes de Noël, demandant une ouverture de « toutes les places disponibles, sans attendre les grands froids, en garantissant la non-remise à la rue forcée des personnes le matin ». Sur le long terme, la Fnars réclame surtout une loi de programmation de logements très sociaux. D'après elle, « il faudrait en construire 60 000 par an ». Nous sommes loin du compte. Du côté du ministère du Logement, l'heure semble être à la prise de conscience. Mais il y a déjà tellement eu d'annonces et de promesses non tenues que les associations restent sceptiques. « Il faut changer de logique, ne cesse de répéter la ministre Sylvia Pinel. Ouvrir des places en fonction des besoins et non pas en fonction des températures. » Cette dernière s'est engagée à maintenir les places hivernales ouvertes jusqu'au 31 mars, même en cas de hausse des températures.

Depuis décembre 2008, à Toulouse, le Groupement pour la défense du travail social (GPS) se bat contre les atteintes portées aux usagers du secteur social, menant de multiples actions en ce sens. « En 2012, 27 personnes sont mortes dans la rue à Toulouse, contre 7 ou 8 les années précédentes. Il se pourrait bien qu'elles soient encore plus nombreuses les prochaines années », affirme Virginie Garnier, assistante sociale, membre du GPS. La raison ? Des demandes en hausse et un budget pour l'urgence sociale en baisse. Mais le problème n'est pas que quantitatif, il est aussi qualitatif. « Aujourd'hui, il n'y a plus de profil type pour être à la rue, commente Bruno Garcia. La figure du clochard à l'ancienne a quasi disparu. Il s'agit maintenant de femmes ou de mineurs isolés, de travailleurs précaires, d’étrangers sans papiers, de jeunes sans-emploi ou désocialisés, de chômeurs longue durée ou de familles avec enfants. » Un mot d’ordre donc : « Face à la diversité de ces publics, il faut diversifier les solutions et trouver des alternatives. » En voici quelques-unes, imaginées par les travailleurs sociaux de Toulouse.

Aménager des camionnettes

Récupérer des véhicules d'occasion, type Trafic ou J5, et les aménager pour en faire des lieux d'habitation. Cette idée a germé dans l'esprit de Sébastien Oget, militant associatif, qui constate que beaucoup de jeunes de 18 à 25 ans, n'ayant pas droit au RSA, pourraient trouver là une « alternative à la rue ». Les jeunes concernés participeraient eux-mêmes à l'aménagement de ces camionnettes, avec l'aide de personnes compétentes. « Ces petites maisons ambulantes leur permettraient de ne plus vivre dans des squats ou sous la tente, tout en ayant un moyen de transport qui leur donnerait la mobilité nécessaire pour faire les marchés ou accomplir un travail saisonnier. » Cette solution, qui pour l'instant n'a jamais été mise en œuvre, aurait le mérite de sortir les jeunes de la rue, à condition qu'une aide leur soit accordée pour passer leur permis et payer l'assurance.

« Cela reviendrait deux ou trois fois moins cher que l'hébergement d'urgence, dont le coût moyen est de 12 000 € par an et par personne. » Les jeunes en difficulté pourraient trouver là un moyen valorisant de se stabiliser, sans rester enfermés dans un territoire. Comment trouver ces camionnettes ? En s'adressant aux grandes entreprises publiques et privées, qui renouvellent régulièrement leur parc automobile, ou en faisant directement appel à la générosité des particuliers. « Il s'agirait bien entendu d'une solution transitoire, précise Sébastien Oget. Aucune personne n'a envie de vivre pendant dix ans dans un camping-car. Mais tous les jeunes que je rencontre sont prêts à tenter l'expérience pendant quelques années. »

Des maisons en bois

Cette solution est déjà mise en œuvre dans plusieurs régions de France. À Toulouse, Bois et compagnie a réalisé un prototype d'habitation légère et démontable. Cette association à vocation sociale entend démontrer qu'il est possible de créer un habitat de qualité, écologique et économique, à partir de rebuts (palettes, portes, fenêtres, chutes de bâches, papier publicitaire, pneus ou cagettes). À Bordeaux, Emmaüs-Gironde s'est lancé il y a six ans dans la construction de logements pour les sans-abri. Cette activité à la fois utile et rentable (avec un chiffre d'affaires de 1,5 million d'euros en 2013) a déjà permis à l'association, via les communautés de communes et les bailleurs sociaux, de loger des centaines des personnes en difficulté. Aussi bien des célibataires que des familles, puisque les maisons d'un format minimum de 28 m2 peuvent atteindre jusqu'à 120 m2. Emmaüs a ainsi déjà répondu à de nombreuses situations d'urgence : femmes battues, familles à la rue, accidents de la vie... L'association participe à plusieurs programmes de résorption de squats ou pour des gens du voyage en voie de sédentarisation.

Des lieux communautaires

Les gens qui vivent dans la rue n'ont pas tous les mêmes capacités ni les mêmes chances de s'en sortir. Certains ne s'adressent même plus au 115 : composer ce numéro, rappeler et rappeler encore sans se décourager est une règle de base à laquelle les plus précaires ne sont plus capables de se plier. À Toulouse, des travailleurs sociaux scandalisés par l'augmentation du nombre de morts dans la rue ont décidé de squatter il y a quatre ans un bâtiment public inoccupé. Avec l'aide de sympathisants, en dehors de leur temps de travail, ils ont ouvert un lieu d'accueil, la Maison Goudouli, pour une quinzaine d'exclus. Les règles de vie sont adaptées au public concerné : lieu à taille humaine, ouvert 24 heures sur 24, sans limitation de durée, allers-retours avec la rue possibles, consommation d'alcool et état d'ébriété tolérés ainsi que la présence d'animaux. Rien à voir avec la plupart des lieux d'hébergement d'urgence, où règnent promiscuité, vols et conflits. Depuis décembre 2014, l'État et la Fondation Abbé-Pierre les subventionnent, ce qui a permis l'embauche de travailleurs sociaux et d'animateurs, dont certains résident à Goudouli sept jours sur sept. Des professionnels de santé interviennent ponctuellement. La mairie fournit la nourriture pour les deux repas journaliers et une convention d'occupation a été signée avec la préfecture. Les repas sont pris en commun. La présence continue sur place des bénéficiaires permet le suivi sanitaire - la plupart prennent des médicaments pour des problèmes de trouble mental et/ou physique -, l'ouverture de droits et parfois une baisse de la consommation d'alcool.

Des espaces autogérés

Lorsque des sans-abri en aident d'autres, cela peut faire des miracles. Le groupe Amitié Fraternité de Toulouse a été fondé il y a 20 ans par des SDF qui en soutiennent d'autres. Cette association propose notamment un accueil de jour pour des personnes en précarité. Son objectif ? Réunir en un même lieu des gens d'horizons différents autour d'activités culturelles et sportives, afin de les aider à se réinsérer dans le monde du travail. Il s'agit aussi d'accueillir, d'écouter, d'accompagner chacun dans son projet, tout en lui permettant de cultiver ses talents. Les activités sont diverses, de l'atelier peinture à la poterie en passant par le jardinage, le travail du bois, la couture et le sport en salle. Le but n'est pas tant d'atteindre un niveau d'excellence, mais de se faire plaisir et de retrouver un lieu où partager, où communiquer, afin de mieux se projeter. L'association a également mis en place un projet appelé Habitat différent. Des groupements de trois ou quatre maisons qui peuvent recevoir les personnes souhaitant être hébergées de façon temporaire ou permanente. Un lieu de vie où chacun s'adapte aux profils de vie de son voisin, avec la présence de permanents pour accueillir et préserver une ambiance communautaire au quotidien.

Les chiens des sans-abri

En France, très peu de centres d'hébergement d'urgence acceptent les animaux. Or nombre de sans-abri sont accompagnés d'un ou plusieurs chiens. S'ils veulent bénéficier d'une nuit au chaud, d'un repas ou même d'une douche, ils sont obligés d'abandonner leur compagnon. Une séparation impossible pour la plupart, qui voient en celui-ci un lien social, une sécurité, une source de chaleur dans la nuit, une responsabilité valorisante et surtout « quelqu'un » sur qui ils peuvent toujours compter.

À Paris, la péniche le Fleuron, gérée par l'Ordre de Malte, accepte les sans-abri avec leurs animaux. L'association Lianes, près de Strasbourg, propose un contrat : en échange de la garde de l'animal et d'une participation aux soins vétérinaires, le sans-abri s'engage à chercher un emploi et un logement. Elle organise aussi des pensions pour les animaux lorsque leurs propriétaires rencontrent des difficultés sociales ou des problèmes de santé.

Trop rares, de telles initiatives mériteraient d'être développées davantage. « En mettant bouta bout ces solutions alternatives, on pourrait faire en sorte que plus personne ne dorme dans la rue », affirme Sébastien Oget. Ce militant de la première heure habite, avec sa fille de 7 ans, dans l'immeuble de la rue d'Alès, où il joue le rôle de gardien. En lien étroit avec les familles, il se charge aussi de faire respecter le règlement que chacune a signé. Après quelques réunions en préfecture, comme par enchantement, des solutions de relogement pérenne, notamment des logements sociaux, leur ont été proposées... Plusieurs ont déjà quitté les lieux. Le principe de réquisition, une nouvelle solution alternative ?

 

« Trop de familles dorment dans la rue ! »

« À Toulouse, comme ailleurs en France, il y a beaucoup de logements vides appartenant à l'Étal ou à la mairie. Ils doivent être réquisitionnés, même si c'est pour l'instant illégal. Comment peut-on accepter que des familles entières dorment dans la rue ? Réunis au sein d'un collectif, les travailleurs sociaux de la ville sont solidaires de ces gens qui vivent dans la rue et de ceux qui cherchent à les mettre à l'abri. Si pour être humain il nous faut enfreindre la loi, alors nous choisissons d'enfreindre la toi. C'est hélas la seule manière de faire bouger le système. »

Virginie Garnier, assistante sociale à Toulouse

 

Publié dans Politique

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