La crise économique ne peut justifier notre absence d'humanité. Il est temps d'abandonner ces immorales politiques de la forteresse Frontex

Publié le par Michel Durand

Un bateau transportant des migrants arrive au port de Messine, en Italie, le 18 avril2015 (Giovani Isolino /AFP)

Un bateau transportant des migrants arrive au port de Messine, en Italie, le 18 avril2015 (Giovani Isolino /AFP)

 

Suite aux messages précédents, je place en ce lieu le contenu d’un courriel de Jacques Walter, pasteur de l’Église Unie France :

« Il est clair que l’Église est instrumentalisée, mais elle le veut bien. Accueillir et mettre à l’abri autant que nous le pouvons, c’est le b-a ba de la mise en pratique de l’Évangile. Mais, quand il s’agit d’une question de société, l’Église ne peut se substituer à la responsabilité de l’État et elle doit le dire et rappeler l’État à ses devoirs. Pas seulement en disant qu’elle ne peut faire plus, mais que les moyens de l’Etat doivent être dégagés pour faire face. Les institutions d’Église ont su mobiliser des milliers de manifestants à propos du mariage pour tous. Elles ne mobilisent pas à propos des gens à la rue.

L’État lui-même n’a pas les moyens...
C‘est vrai : il n’a pas les moyens “pour ça”. Il en a pour la modernisation de la bombe atomique. Il n‘a apparemment pas non plus les moyens de lutter contre la fraude fiscale. Alors, restent l’austérité  et les gens à la rue... 

La réflexion de Gaston Piétri que je signalais hier, me semble très d’actualité, aussi, je la recopie ci-dessous.
Je place aussi l’entretien de Bruno-Marie Duffé, ce matin sur Rcf.

J’ai également reçu grâce à Jacques un article de pascal Riché publié dans le bulletin électronique de l’OBS ce 20 avril à 6 h 09 :

<<  Les passeurs criminels ne sont pas les seuls responsables des naufrages en Méditerranée : ils sont la conséquence directe des politiques suivies en Europe sous la pression du discours anti-immigration.

Le nombre des noyés, dans le dernier naufrage en date, est monstrueux : 700 morts, l'équivalent de cinq A320. 700 personnes fuyant les horreurs de Syrie, d'Érythrée, ou d'autres régimes répressifs, à la recherche d'une vie meilleure... Leurs corps flottent désormais dans "notre" mer,  et une question revient, comme à chaque drame : pourquoi, l'Europe, continent prétendument le plus "civilisé", accepte-t-elle que tant d'hommes, de femmes, d'enfants continuent de mourir sur son seuil, devant sa porte fermée ?

Ces drames à répétition pourraient être évités, si l'Europe s'en donnait les moyens. Si elle accroissait les efforts de co-développement, si elle pesait de tout son poids pour forcer la résolution des conflits, si elle agissait pour aider la Libye à retrouver une stabilité, si elle se montrait plus généreuse avec les demandeurs d'asile, si elle organisait une surveillance digne de ce nom des eaux méditerranéennes... Mais elle ne fait rien de tout cela, malgré la succession de naufrages, malgré la liste des noyés qui s'allonge : Plus de 3.000 morts en 2014, soit l'équivalent de deux Titanics ; combien en 2015 ?

L'Europe est même allée jusqu'à réduire la voilure des opérations visant à sauver des vies : l'an dernier la mission de sauvetage italienne "Mare Nostrum", qui poussait son action jusqu'aux côtes libyennes, a été abolie au profit d'une opération européenne de surveillance des côtes, "Triton", bien moins ambitieuse... Mais l'on a jugé que Triton suffirait bien... Faire davantage, ne serait-ce pas donner une incitation supplémentaire aux candidats à l'aventure migratoire ?

Le reflet de notre vision de l'immigration

Criminelle, cette inaction n'est en réalité que le reflet de notre vision de l'immigration. En Europe, l'immigré est perçu comme une menace : s'il meurt avant de poser le pied sur le sol européen, c'est une menace en moins. S'il chavire et se noie, c'est un motif de dissuasion pour tous ceux qui songent, eux aussi, à s'embarquer... Voilà le non-dit de ces drames, voilà la raison plus ou moins consciente de notre indifférence face aux drames de la Méditerranée.

Même si ce n'est jamais assumé, ces corps qui flottent sans vie sont en réalité une part intégrante d'une politique, décidée sciemment, sous la pression des populismes grandissants. Apeurés par les réactions de leurs électorats respectifs, les gouvernements ont l'avalisée et l'appliquent avec cynisme.

Dans chaque pays, sous des formes différentes, la rhétorique anti-immigration prospère sous l'aiguillon de partis populistes : elle est portée par le FN en France, La Ligue du Nord en Italie, Ukip en Grande-Bretagne, Pegida en Allemagne... Elle est reprise par les grands partis de gouvernement, en toute inhumanité. Le gouvernement britannique a carrément déclaré qu'il ne participerait désormais plus aux opérations de surveillance, expliquant que celles-ci ne faisaient qu'encourager les migrations...

Le découragement du HCR

Pesante, violente, cette rhétorique anti-immigrés bloque les tentatives de retrouver et de sauver les migrants en Méditerranée, comme s'en désole le Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU. En Italie, la semaine dernière, lorsqu'on a appris que 400 migrants avaient chaviré, les opérations de recherches n'ont pas été à la hauteur et les responsables du HCR ont mis cet échec au compte de la période électorale. Abasourdi, Laurens Jolles, responsable du HCR en Italie a exprimé son découragement :

« Le niveau de la discussion, comparé à celui qu'on avait il y a 20 ans, est proprement incroyable. Cela n'aurait pas été possible dans le passé, la rhétorique raciste, la rhétorique d'intolérance. Dans les années 60, 70, 80, nous n'aurions jamais accepté cela ».

Il aurait pu ajouter que dans ces mêmes années, nous n'aurions sans doute jamais accepté le cynisme avec lequel nous traitons les réfugiés érythréens ou syriens, qui représentent la moitié des migrants tentant leur chance sur ces bateaux à destination de l'Europe. Les voies légales, pour accueillir ces personnes fuyant l'horreur, sont obstruées. La France se targue d'être présente "quand frappent à sa porte ceux qui lui font confiance pour les protéger contre l'injustice, contre l'oppression et contre la barbarie" (Bernard Cazeneuve, décembre 2014) : elle est le pays le moins généreux d'Europe pour ce qui est de l'asile des Syriens, si l'on rapporte à sa population le nombre de réfugiés...

Abandonner ces politiques de la forteresse

La crise économique ne peut justifier notre absence d'humanité. Il est temps d'abandonner l'ensemble de ces politiques immorales, ces politiques de la forteresse. Si l'Europe veut rester à la hauteur de son histoire et de ses valeurs, elle doit tout faire pour éviter de nouveaux naufrages, tout faire pour accueillir légalement les dizaines de milliers de familles qui frappent désespérément à ses portes, prêtes à mourir pour fuir leur cauchemar.

Article de Gaston Piétri, prêtre à Ajaccio, dans La Croix, 18-19  avril 2015 :

Salutaire limite

Devant l'attentat odieux qui a frappé une cible où se reconnaissait la liberté de notre presse, nous avons découvert à la fois la sauvagerie des agresseurs et leur volonté d'anéantir purement et simplement nos libertés démocratiques. L'indignation collective était tellement juste qu'introduire à ce moment-là quelque réserve sur la liberté d'expression paraissait justifier l'agression. Quelques commentaires cependant ont osé exprimer une interrogation sur une limite à respecter. On ne pourra pas indéfiniment éluder la question: la liberté est-elle de soi illimitée ?

Raisonnant sur la nature et l'extension de la liberté, il est fréquent de percevoir que l'on ne peut facilement parler en toute occasion à la fois de liberté et de limite. Ou c'est l'une ou c'est l'autre dira-t-on. La haine raciale certes ne peut se réclamer de la liberté d'expression, quand on sait qu'elle a conduit à Auschwitz. Mais le reste peut trop fréquemment se couvrir sans peine du manteau de la liberté. Parce que le présupposé est bien celui d'une impossible restriction, comme si restreindre l'exercice du droit à la libre expression était nier la liberté. À se demander si ne persiste encore dans les mentalités l'idée de Rousseau quant à un « droit illimité de l'homme à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre »? Serait-ce encore « il est interdit d'interdire »?

Et si la limite à l'inverse était la condition même d'un authentique exercice de la liberté? Et si elle était une limite instauratrice et non une voie obstruée. Ce n'est pas d'abord par ordre de l'extérieur, mais de l'intérieur même de sa dynamique qu'intervient la vraie limite de la liberté. Albert Camus plaidait pour « la pensée des limites », sûr que cette pensée se cache au plus intime de toute révolte vraiment humaine (voir L'Homme révolté). La démesure fausse par elle-même le jeu de la liberté. Or la limite concerne aussi les religions. Qu'on se rappelle l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen adopté le 26 août 1789: « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses… » Un seul butoir : « l'ordre public établi par la loi ». Mais qui avait le pouvoir d'inquiéter ? Dans le cas c'était la « religion dominante » qui était alors en France le catholicisme. Le débat montre l'ardeur de certains députés à défendre « la foi de la nation » mise en péril par la liberté d'autres confessions religieuses, à l'époque essentiellement le protestantisme. Qu'est-ce qu'une foi collective qui veut pour elle toute la place ?

Face aux régimes totalitaires, c'est au contraire la religion qui s'est revélée un rempart contre la confiscation des libertés essentielles. On l'a vu dans la dénonciation du goulag, comme dans le mouvement Solidarnosc. Ce qui manifeste que la limite n'est pas d'un seul côté. À vrai dire, et même quand les institutions religieuses sont en cause comme obstacles à la liberté, cette limite est inscrite pour nous dans l'homme créé à l'image de Dieu. Si l'Église par la reconnaissance de cette image de Dieu limite le pouvoir politique, à son tour le pouvoir politique et d'autres pouvoirs dans la société peuvent limiter une Église tentée d'imposer à tout prix sa volonté. Mais pourquoi les détracteurs des religions devraient-ils en toutes circonstances jouir d'un « pouvoir illimité »? Il faut avoir le courage d'aller jusqu'au bout de cette logique. Car il y va de la liberté elle-même parfois menacée de se détériorer par le fait de ses excès dans la dérision et le sarcasme pratiqués sans le moindre égard. Certes il y a des genres littéraires et la satire en est un. Mais ce fait n'explique pas tout.

Comme chrétiens, nous croyons en un Dieu qui lui-même s'autolimite. L'essentiel est qu'il le fait dans l'acte même de la création lorsqu'il fait place à l'homme en sa capacité créatrice. Quand Vatican II, dans Gaudium et spes, justifie l'autonomie des réalités séculières il le fait « en vertu de la création » (n° 36). Ce n'est donc pas pour s'incliner devant le diktat de l'État moderne ou de quelque organisation militante de type antireligieux ou anticlérical. C'est l'image de Dieu dans l'homme en société qui réclame cette juste limite, autant dire la création. Si nous allons jusque-là, nous évitons par là d'entrer dans le jeu des concessions que les forts accordent aux faibles, évidemment jusqu'à ce que la route s'inverse. La liberté n'est pas affaire de concessions.

Dietrich Bonhoeffer, avant de connaître l'aboutissement exécrable du régime hitlérien, écrivait: « L'Église limite l'État et l'État la limite. » Quand un État est honnête, il est normal qu'il contrecarre les prétentions de confessions religieuses à régir la société. En revanche les Églises ne sortent pas de leur mission quand elles rappellent à un État sans scrupule le droit des consciences. La limite ici doit être radicale lorsque sont en jeu des droits fondamentaux. Jusqu'à ce que se présente à l'État et aux élus ce que l'ancien chancelier allemand Helmut Schmidt pensait pouvoir désigner comme le « non délibérable ». Dans une démocratie il y a donc du « non délibérable ». C'est l'honneur de la liberté que de savoir la limite qui en fait une liberté censée capable de conduire l'homme sur le chemin du plein accomplissement de sa vocation humain.

RCF : Ils sont prêts d'un millier de personnes, expulsées de squats à Lyon. Des refugiés albanais, roms ou kosovars. Une partie d'entre eux n'a pas pu être relogée. La Coordination Urgence Migrant (CUM) lance un appel pour trouver des matelas, des couvertures et des produits de première nécessité. Vous pouvez déposer vos dons à la Maison diocésaine, 6 rue Adolphe Max, Lyon 5e, à partir du lundi 20 avril

Bruno-Marie Duffé, sur RCF le 20 avril 2014

Publié dans Politique

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