Une nouvelle politique portée par une vision large et qui ne se laisse pas soumettre aux puissances financières nous est nécessaire

Publié le par Michel Durand

José Arrigi

José Arrigi

Merci à Robert qui a diffusé à ses amis le contenu de cette page. D’accord ou pas d’accord avec cette pensée, reconnaissons unanimement qu’elle invite à une réelle réflexion. Ce n’est que dans un contexte éclairé en toutes directions que le discernement s‘avère possible.

 Note du traducteur :

…Je te joins Arregi qui regarde Bergoglio (le pape François) par-dessus l'épaule de Boff. Boff c'est le capucin, militant des luttes de libération et censuré pour cela, si près des P.O.

Arregi, c'est le franciscain, mystique et poète, qui pense que le Dieu de Jésus est au bout de toutes les voies spirituelles (son évêque a peu apprécié).

Tous répètent cette pensée du pape : il faudrait que le politique et le souci du bien commun aient le pas sur la finance...

 

José Arregi, professeur franciscain basque (interdit d’enseigner par son évêque)

Au Printemps 1225 à Assise. François a 44 ans, tout son corps souffre, ses yeux sont presque aveugles. La fraternité pauvre et itinérante dont il avait rêvé, il y a 20 ans, est devenue un Ordre très puissant, installé au cœur de la culture bourgeoise. Son rêve a échoué. Il se sent seul. Et sent la mort venir. Elle l’atteindra un an et demi plus tard. Mais là, dans son  découragement extrême, il dit : Oui !... Son dernier lambeau d'amertume se dilue. Maintenant, il se sent libre de tout, et complètement frère de  tous ses frères. Frère de  sœur Claire qui est à ses côtés, de soeur notre mère la terre, du soleil et de l'eau, du feu et de la mort. Et dans les profondeurs de son être, de tous les pores de son corps blessé, jaillit ce chant de louange dans la langue romane de sa belle Ombrie : "Laudato si", "Loué sois-Tu". Et avec ces mots comme refrain, il compose le « Cantique de Frère Soleil », témoignage unique de la langue italienne naissante. Et de son âme unique… Il meurt en chantant comme l’alouette au ciel d'Assise.

"Loué sois-tu !" C’est le titre de la première lettre encyclique du pape François. Dans toute l’histoire, la première sur l’écologie, étonnamment prophétique. Lumineux Évangile pour aujourd’hui en langage écologique. C’est ce Poverello d’Assise qu’il voit comme modèle et l’on parierait bien que les lignes maîtresses et les pages les meilleures, fréquentes, ont la marque… de Frère Léonardo Boff, un fils de Saint François que Jean-Paul II avait condamné à se taire ! (l’Esprit, lui, ne se tait pas et ne cesse de souffler).

Cet Esprit nous ouvre les yeux pour que nous puissions voir. Et que voyons-nous ? Le panorama est désolant : surchauffe de la planète, changement climatique, contaminations massives, surproduction d’ordures, civilisation du déchet, perte de la biodiversité, transformation du merveilleux monde des océans en cimetière marin, imminente pénurie d’eau potable pour les plus pauvres, disparition de cultures millénaires. Jamais nous n’avions maltraitée et démolie notre maison commune comme en ces deux derniers siècles.

La terre, notre maison, semble se changer toujours plus en un immense dépôt d’ordures, en même temps que l’on jette un tiers des aliments produits. Si quelqu’un peut observer de l’extérieur notre société planétaire il doit s’affoler de ce comportement qui parait parfois un suicide. Et toutes ces prédictions catastrophiques ne peuvent plus maintenant être considérées avec mépris et ironie. (… Noter que toutes ces phrases comme celles qui vont suivre, je les recueille littéralement dans l’Encyclique, dans un autre ordre et sans guillemets).

Quelles sont donc les causes profondes de ce panorama désolant ? C’est la planétarisation du système (paradigme) technocratique, qui est : la technologie au service des plus puissants et riches. C’est la spéculation financière.

Ce sont les intérêts économiques des corporations transnationales. C’est l’usage intensif des combustibles fossiles, pétrole et gaz. Et le pillage des ressources par une vue immédiate de l’économie. C’est la soumission de la politique à la finance. L’idée d’une croissance illimitée, le mensonge d’une quantité infinie des ressources de la planète. Et la conséquence la voici : la clameur de la terre et la clameur des pauvres, un même cri qui nous réclame une autre marche. Nous voici dans une croisée planétaire des chemins, grave.

Pouvons-nous, encore, faire quelque chose ? Nous pouvons, nous devons, chercher un nouveau commencement. Nous avons absolument besoin d’une écologie intégrale. (Et ici, je pointerai mon unique critique de l’écrit papal : est-ce cohérent avec cette écologie intégrale de continuer à voir l’être humain comme centre et couronnement de toute la création, et d’ignorer le très grave problème de surpopulation de la planète ? Cela me parait deux sérieuses lacunes de cette encyclique, splendide par ailleurs).

Une nouvelle politique portée par une vision large et qui ne se laisse pas soumettre aux puissances financières nous est nécessaire. Il faut aussi des organismes internationaux et des organisations civiles qui fassent pression pour que les gouvernements successifs ne se vendent pas à des intérêts illégitimes, locaux ou internationaux. Il faut donc une réelle autorité politique mondiale.

Nécessaire…

- une économie qui subordonne la propriété privée à la destination universelle des biens.

- un modèle circulaire de production qui remplace l’utilisation de combustibles fossiles par des sources d’énergie renouvelables, et qui assure les ressources pour tous et pour les générations futures, car la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront.

- une croissance soutenable pour tous, qui exige décroissance en certaines parties du monde, car le niveau actuel de consommation des pays et des classes les plus riches est insoutenable pour tous.

- Et, ne pas oublier, que les pays les plus riches ont une dette écologique très grave envers les pays plus pauvres.

Nécessaire, aussi un nouveau style de vie, qui soit plus sobre, capable de vivre dans la joie avec peu. Il faut une éthique écologique fondée sur la reconnaissance que toutes les créatures sont reliées, et que chacune doit être estimée avec affection et admiration. Nous tous, êtres vivants, nous sommes nécessaires les uns aux autres, les humains comme les champignons, les algues, les vers, les insectes ou les serpents et toute la variété innombrable de micro-organismes.

Nécessaire, une spiritualité qui découvre le mystique dans une feuille ou un chemin, dans le rocher ou le visage du pauvre, qui contemple le sol, l’eau, les montagnes comme des caresses de Dieu (ou de La Vie… ou du Mystère qui Est).

Tout cela sera-t-il plus que paroles, rêves et beaux désirs ? Cela dépend de nous : « agis comme François d’Assise ! ». Il suffit d’un homme bon pour que renaisse l’espérance, dit le pape François. L’injustice n’est pas invincible. L’amour donne mouvement au soleil et aux étoiles. L’amour peut davantage. Que nos luttes et nos préoccupations ne nous enlèvent pas la joie de l’espérance. Marchons en chantant.

 

Traduction sur ‘redes cristianas’- Madrid,  par René Sournac

Publié dans Anthropologie

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Blaise 01/08/2015 19:04

Je propose une lecture : "Traité de co-naissance au monde et de soi-même", de Paul Claudel. Nous ne naissons pas seuls, nous dit en substance Claudel; nous co-naissons. Tous les êtres de la création nous sont nécessaires, y compris les plus infimes. Et tous nous avons du prix pour Dieu, nous jouons notre rôle dans ce poème qu'est la Création. Tout se tient; tout est solidaire.

Blaise 01/08/2015 18:44

C'est peut-être la première fois qu'une encyclique papale cite - fut-ce en note de bas de page - un penseur musulman. Voilà une bonne chose pour le dialogue islamo-chrétien.

Blaise 01/08/2015 16:53

Ce que j'ai particulièrement apprécié dans cette encyclique, c'est que François ne tourne pas autour du pot : il y a bel et bien des rapports de pouvoir, des faibles et des puissants avec leurs intérêts contradictoires. Jusqu'à présent, les encycliques sociales n'insistaient pas trop sur cet aspect ténébreux de la réalité sociale. Peut-être pour ne pas donner l'impression de verser dans le marxisme. Plus probablement par souci de dégager un consensus. La question du pouvoir, de la domination et la nécessité de lui opposer des limites parcourt l'ensemble du texte, sous toutes ses facettes.

S'il y a une vertu typiquement chrétienne, c'est bien l'humilité. Dieu lui-même dans la Personne du Christ est "humble de cœur". Et pourtant le désir de dominer autrui ne s'est jamais relâché, y compris sous le masque du désintéressement le plus pur. Chrétiens et non chrétiens, nous sommes logés à la même enseigne.