La fonction prophétique des artistes dans la société

Publié le par Michel Durand

Eucharistie d'ouverture de la 10ème biennale d'art sacré actuel : Demain 27 septembre 2015
Eucharistie d'ouverture de la 10ème biennale d'art sacré actuel : Demain 27 septembre 2015

Eucharistie d'ouverture de la 10ème biennale d'art sacré actuel : Demain 27 septembre 2015

 

BASA 2015, DEMAIN. Dimanche 27 septembre. Homélie de Gibert Brun, Arts, cultures et foi, à l’eucharistie accueillant les artistes exposants à la biennale.

Le récit extrait du livre des Nombres dans la 1ère lecture nous raconte un épisode de l’histoire du peuple de Dieu sur le chemin qui le conduisait vers la terre promise. La vie de nomades est difficile, on ne meurt pas vraiment de faim puisque la manne tombe du ciel chaque matin, mais on se rappelle les petits oignons qu’on avait en Egypte. On était captifs, mais on mangeait autrement mieux qu’ici en plein désert. On récrimine. Et puis on oublie vite que cette manne est un cadeau du ciel. Moïse est découragé et trouve que ce peuple est bien difficile à conduire. Il s’adresse à Dieu en ces termes :

« Pourquoi m’imposes-tu le fardeau de tout ce peuple ? Est-ce moi qui ai conçu tout ce peuple, est-ce moi qui l’ai enfanté pour que tu me dises : Comme un nourrisson porte ce peuple dans tes bras jusqu’au pays que j’ai juré de donner à tes pères ! Je ne peux à moi seul porter tout ce peuple, c’est trop lourd pour moi ! » 

Et la réponse du Seigneur à Moïse est la suivante : si ta tâche est trop lourde, il ne faut pas rester tout seul, et il lui propose de lui donner des collaborateurs. Le passage que nous avons lu est ce moment où Dieu donne des collaborateurs-prophètes à Moïse. C’est Moïse qui les choisit parmi les plus anciens du campement, ce sont des chefs de famille et c’est Dieu qui leur donne son esprit pour les envoyer en mission.

Moïse choisit donc 70 anciens et les convoque à la tente de la rencontre qui abrite l’arche qui rappelle l’Alliance entre Dieu et son peuple.  Sur les 70, 68 se présentent et deux réfractaires  Eldad et Médad manquent à l’appel. Le texte ne nous dit pas si ces deux-là étaient ou non en opposition à Moïse. En tout cas Moïse (comme Jésus dans l’évangile de Marc de ce jour) s’oppose à la fermeture du groupe quand Josué le fidèle serviteur vient lui dire que ces deux qui ont fait preuve d’indépendance se conduisent comme s’ils avaient reçu l’esprit. Il lui fait cette réponse : «  Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit en eux !» 

 

Les artistes n’ont-ils pas une fonction prophétique dans notre société ? N’ont-ils pas une manière de voir et de sentir les choses en avance sur demain ? Il y a certainement des similitudes entre artistes et prophètes, les uns et les autres sont des « écoutants » avec une sensibilité toute particulière pour écouter là où notre monde a mal, ou  pour nous montrer la beauté qui attendait d’être visible et que nous ne savions pas voir.

Un certain nombre parmi les artistes qui exposent dans cette Biennale ne se reconnaissent pas comme faisant partie de l’Eglise, et pourtant à travers leurs œuvres ils disent des choses que l’Eglise devrait entendre.

 

La parole des prophètes donne écho à la colère de Dieu qui ne supporte pas que l’on opprime les pauvres. C’est tout l’esprit de la lettre de Saint Jacques dans la 2ème lecture : « Malheur à vous les riches ! Vos richesses sont pourries ! Votre or et votre argent sont rouillés ! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie !... ». Au cœur du message des vrais prophètes il y a toujours ce rappel de l’alliance que Dieu a passé avec les plus pauvres de son peuple. Faire alliance avec Dieu et refuser de faire alliance avec les plus pauvres cela ne peut pas marcher ensemble.

 

L’évangile prolonge la réflexion de la première lecture : tout groupe tend à se refermer sur lui-même, et à poser un « nous », un « entre soi » qui isole très vite des autres qui pensent ou qui vivent différemment.

 Ainsi quelle est donc ce « nous » qui parle à travers la question de Jean, l’un des Douze ?« Maître nous avons vu quelqu’un chasser les démons en ton nom » Les apôtres se perçoivent-ils comme un groupe, un « nous »  rassemblé autour de Jésus  devenus les gardiens dépositaires du « Nom » de Jésus ? Dans le récit qui précède notre passage, ils étaient tout préoccupés de savoir qui d’entre eux était le plus grand. Dans ce chapitre 9 de St Marc il y a un ensemble de récits qui tourne autour de la question : quelle est donc cette logique d’un groupe qui tend à se refermer autour de ce qui le constitue, et que l’intervention de Jean vise à préserver ?  Quel est ce « nous » que les douze forment avec Jésus ? Ont-ils un sentiment de responsabilité quant à l’usage du Nom de Jésus. « Nous avons voulu l’empêcher parce qu’il ne nous suivait pas ». Cet homme donc se réfère à Jésus, mais il n’est pas du groupe institué pour cela.

La réponse de Jésus est sans ambiguïté : « Ne l’empêchez pas ». Il s’oppose à la délimitation et à la fermeture. Il montre que celui qui chasse les démons en se référant à son « nom » c’est bien le signe qu’il n’est pas propriétaire de l’énergie mise en action. Si cette action est réussie, si elle apporte un bien aux personnes, elle ne peut pas être aussitôt liée à une manière de parler mal de Jésus, un « mal-dire » sur Jésus, car ce dire serait en complet désaccord avec le faire et l’action qui vient de se dérouler. Son action parle à qui veut bien l’entendre de la source désignée par le nom de Jésus. « Il n’est personne qui puisse faire un miracle en mon nom et puisse vite parler de moi. Qui n’est pas contre nous et pour nous » Le mot miracle est le mot « dunamis » en grec. Ainsi le champ d’action de ce dynamisme bienfaisant déborde le cercle des douze qui suivent Jésus. Il ne s’agit plus de suivre ou de ne pas suivre, mais d’être pour ou d’être contre. Cela ouvre la perspective d’une participation assez diversifiée à l’œuvre qui s’accomplit au nom de Jésus.

Ainsi donc d’entrée de jeu des questions très actuelles sont posées par ce récit. Notamment celle des frontières de l’Eglise du Christ, ces frontières que l’Esprit Saint déborde largement. Rappelez-vous ce passage de la constitution pastorale de l’Eglise dans le monde de ce temps Gaudium et Spes du Concile Vatican II « Nous devons tenir que l’Esprit saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal ». Ceux qui seraient tentés de se sentir propriétaires des frontières de ce corps nouveau qu’est l’Eglise sont ici invités à ne pas prendre une position de savoir ou de force.

 

A la suite de ce récit prennent place un certain nombre de déclarations :

 « Celui  qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, il ne restera pas sans récompense ».

« Etre du Christ » c’est faire partie de ceux et celles qui vivent pour un autre qui partagent cette espérance enracinée en cet autre nommé Jésus. Ainsi un geste aussi naturel que de donner à boire à quelqu’un qui a soif, prend une valeur d’un autre ordre étant donné le « nom » auquel il fait référence.

 

 « Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui croient (en moi rajoute la traduction liturgique), mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une meule et qu’on le jette à la mer »

« Entraîner la chute » (skandalisein qui a donné le mot scandaliser) C’est la pierre qui fait chuter. La chute d’un de ces petits elle est grave parce que c’est celle de quelqu’un qui croit. Croire, c’est ce geste qui fait que quelqu’un se risque à sortir de soi pour s’appuyer sur un autre. Détourner de ce chemin là quelqu’un, c’est grave, et il faut soigner cela tout de suite et ne pas y aller par quatre chemins. C’est un traitement de choc, j’en conviens.

 

« Si ta main est pour toi occasion de chute, coupe là…Si ton pied est pour toi occasion de chute coupe-le… Si ton œil est pour toi occasion de chute, arrache-le… ».

La main, le pied, l’œil, membres et organes de notre relation au monde et aux autres. Qu’est ce qui fait tendre la main, qui fait marcher, qui attire le regard ? Tous ces membres et organes sont des figures du désir au cœur de notre structure humaine. C’est à cet endroit du désir qu’il y a comme un travail à faire sur soi. Le premier est d’abandonner le rêve d’être tout, le rêve de  totalité. Sur les chemins de la vie les humains que nous sommes ne sont jamais totalement unifiés. Il y a en nous parfois de quoi rater notre cible, de quoi rater notre vie. C’est saint Paul qui a dit le mieux cela quand il dit que l’humain est fait de ce tressage de deux voies, la chair et l’esprit. Et que la main qui peut être tendue vers l’autre, peut être aussi la marque de la prise, de l’avoir, de la possession, ou la figure de la quête, l’œil, peut être la source de la convoitise. Cette coupure dont parle l’évangile n’est jamais faite définitivement. Symbolique, elle est toujours à renouveler pour maintenir en nous la conscience du manque et de la division.

Pour résumer l’évangile de ce jour : Jésus prend soin de ceux qui le suivent. En les appelant à perdre quelque chose d’eux-mêmes, il les engendre à un autre regard et une autre écoute. La foi est cet autre regard et cette autre écoute qui perçoit dans les corps et les cœurs de ceux que nous rencontrons cette petite part qui appartient au Christ, qui est du Christ, et dont aucun de nous n’est propriétaire.

 

Cette messe voudrait donner le témoignage de notre amitié et d’une relation vécue en vérité avec tous les artistes qui exposent à cette biennale. L’Eglise apprend d’eux à rencontrer l’homme de son temps. Elle ne cautionne pas toutes les dérives d’un art contemporain qui porte parfois la marque d’une abstraction purement conceptuelle, avec un langage  qui fait parfois penser à celui de Babel. L’art doit être une échelle qui fait monter, en ouvrant à la dimension spirituelle de nos vies. Artistes vous êtes des serviteurs, et  ce mot de serviteur dit une belle manière de vivre la vocation artistique dans sa dimension humaine et spirituelle. Créer une œuvre, c’est faire exister ce qui est et demeure encore invisible. L’homme est créé pour créer, pour qu’il y ait de la liberté, de la diversité. « Dieu n’a pas créé des choses, il a plutôt créé de la création, quelque chose qui toujours a à s’inventer et à être inventé » (A. Gesché). La liberté créatrice de Dieu nous a confiés à nous-mêmes. Amis artistes, soyez remerciés pour cette liberté créatrice, vous nous rappelez que c’est Dieu qui est la source de cette puissance créatrice et qui la veut en nous.

Publié dans Art, Eglise

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tmvdb 29/09/2015 18:34

A ma TRES TRES TRES MODESTE mesure j'ai aussi, avec mon pinceau, tant envie de "dire des choses que l'Eglise devrait entendre"....
http://tmvandenbroucke.blog.free.fr/public/P1086249reduite.jpg
J'avais accompagné ce tableau d'un poème revisitant le texte de la Génèse :
Re-création

Au 5475 milliardième jour,
J’ai achevé mon grand œuvre.
J’ai redessiné les contours.
J’ai distendu la lumière,
Déguisé la nuit en lueur.
J’ai vaillamment fait la guerre
Pour voler l’eau douce-amère,
Piller l’océan dilaté.
J’ai noirci l’air que je respire,
Ignoré le ciel surchauffé,
Soumis la terre qui se déchire.
J’ai saturé de chimie
Le pauvre sol agonisant.
J’ai consciencieusement appauvri
Le bel éden luxuriant.
J’ai épuisé l’énergie
De la vieille roche-mère.
J’ai rayé l’espace infini,
Et squatté les luminaires.
J’ai dominé le bestiaire
En carnivore dévoreur.
Je suis l’unique possesseur
Du coûteux permis de pécheur.
J’ai a-servi la nature
Qui ploie et se désarticule.
J’enfle, j’enfle et je pullule.
Jadis, je fus le bon dernier
Divinement parachevé.
Aujourd’hui maître proclamé,
Hissé au sommet de l’échelle,
Alchimiste équilibriste,
Je brave les lois universelles,
Prive les petits de la manne,
Musèle les oracles sinistres.
Tout en haut de ma tour d’argent
J’ai gravement brûlé mon âme
Au piètre plagiat spirituel
Qu’est le vil clinquant du soleil.
Sous mes pieds plus rien n’importe.
Ma toute-puissance m’emporte,
Mon poids ébranle les fondements.
J’étais un sage de cent mille ans.
J’ai tout joué. J’ai tout perdu.
Je suis tombé, j’ai disparu.

Adam, homo sapiens-2050