Quand les artistes contemporains me donnent à sentir le sacré du monde

Publié le par Michel Durand

œuvre  de Muriel Desambrois, BASA 2O15 Lyon . DEMAIN

œuvre de Muriel Desambrois, BASA 2O15 Lyon . DEMAIN

Jeudi de cette semaine s’ouvre à Lyon la 10ème biennale d’art sacré actuel qui a pour titre « DEMAIN ». A cette occasion j’ai publié dans la revue trimestrielle  de Confluences cet article

Comment rendre compte de ce que vivent les plasticiens quand ils souhaitent, dans une sorte de réponse à une impulsion reçue en leur intériorité, montrer la dimension sacrée de nos corps ? L’humain n’est pas que matière. L’objet, même artistique, ne saurait être muséifié dans l’oubli du sens qu’il renferme. Quand cela est, nous nous trouvons irrémédiablement dans une adoration idolâtre de matières inertes. L’objet chosifié quoique magnifié, détourne de la valeur du sujet dans le refus d’en indiquer le sens.

Ce n’est pas à partir de théories en histoire de l’art que je souhaite parler de la dimension sacrée du corps qui est nôtre, mais en me mettant à l’écoute de ce que disent les acteurs et actrices en art plastique. Tout ce qui suit n’est donc que témoignages inévitablement chargés de subjectifs.

Je vous invite, alors que vous lisez cette page, à allumer votre ordinateur[1] afin de regarder l’œuvre dont il sera question. En effet, il suffit de se rendre sur la page que j’ai créée dans le blog en manque d’Église[2] pour visionner les œuvres évoquées ou décrites.

De l’art contemporain à l’art actuel : un art vivant

S’il m‘arrive de parler de l’art créé aujourd’hui, ce qui est fréquent, je m’efforce de ne pas employer le mot contemporain. En effet, ce dernier semble réservé à une expression artistique qui, au dire des historiens d’art, se serait arrêtée dans les années 70 ou 80. Alors, depuis 2002, la biennale d’art sacré contemporain (BASC), initiée par l’association Confluences en 1996, est devenue biennale d’art sacré actuel (BASA). A l’oreille, BASC sonne mieux que BASA, d’où mon regret face à ce changement de nom. Mais, coller à la réalité des productions  artistiques me semble plus important que la beauté des mots. Quoique l’un, accompagnant l’autre, soit de bon augure.

L’art contemporain devenu académique, officiel par choix politique, ne peut suivre les méandres de la sensibilité des artistes créant aujourd’hui. Il n’est donc plus actuel. Par ailleurs, ajusté aux commandes publiques en place sur le marché depuis Marcel Duchamp, la valeur de l’art est passée de la créativité artistique, sa valeur émotionnelle, au champ de la valeur marchande. La cote n’est plus poétique, mais boursière.

Par ailleurs, plusieurs experts en ce domaine m’ont informé qu’il ne pouvait y avoir d’art sacré contemporain. Pourquoi cela ? Tout simplement parce que nous ne sommes plus au XIIe siècle ou au XVIIe siècle. Ce ne sont pas deux ou trois artistes chrétiens, Rouault, Gleizes (déjà bien défunts) qui peuvent engendrer un courant digne d’installer durablement un art sacré contemporain. L’exception n’est pas Mouvement d’art sacré contemporain. Il faudrait la conjugaison d’une multitude de dynamismes créateurs. Or, ce n’est pas le cas. Au contraire ! Le contemporain n’est-il pas la sortie du sacré ?

J’estime que ce débat mérite d’exister et je l’entretiens volontiers. Pourtant, je ne prendrai pas ce chemin dans les pages à venir. Je précise toutefois que tout en prenant quelque distance vis-à-vis de l’art officiel, jamais je ne suivrai les positions d’Aude de Kerros[3]. Artiste exerçant son art par la gravure, connue pour ses nombreuses analyses du monde de l’art, cette essayiste estime que l’art contemporain impose son discours au curé qui ne peut que rester silencieux devant le spectacle d’églises profanées, violées. Le curé que je suis n’est pas témoin de cet envahissement par des artistes se consacrant entièrement à l’art contemporain. « Face à des fonctionnaires illuminés par la pensée conceptuelle, mystiques de la vacuité et de la transgression purificatrice, pense Aude de Kerros, les autorités ecclésiastiques ne semblent pas distinguer dans leurs rangs les grandes pointures. » Je ne peux répondre à cette dame qu’en l’invitant à rencontrer les artistes actuels,  en se mettant à l’écoute de ce qu’ils expriment par leurs œuvres sous le regard des hiérarchies ecclésiastiques où le débat existe assurément. Je ne peux souscrire au jugement de Jean-Claude Hullot : « La déliquescence liturgique post-conciliaire offre un magnifique terrain aux adeptes de l’Art Contemporain qui parviennent ainsi à intégrer des happenings au sein même d’une liturgie complaisante. »[4]

Il y a quelque temps, relisant plusieurs textes de la revue « L’art sacré » du milieu du XXe siècle, j’ai relevé que les frères dominicains Régamey et Couturier employaient l’expression d’art vivant pour parler des créations contemporaines. Cela convient bien et il me semble que nous devrions parler ainsi de l’art sacré d’aujourd’hui. L’art de ce jour, contemporain ou moderne, l’art actuel est vivant.

Mettons-nous, maintenant, à l’écoute des créateurs

Que nous annoncent-ils de ce que vivent les hommes et les femmes d’aujourd’hui ? En  un sens, n’est-ce pas ce que nous avons voulu savoir en mettant en chantier le thème de la fragilité pour la 9ème BASA ? L’homme est fragile. Qui en douterait alors que les décideurs, continuant à développer l’illusion d’une croissance permanente illimitée, expérimentent les limites de la terre.

Au-delà du beau

L’homme n’est pas que matière, force de travail, productiviste et consommatrice ou objet de jouissance. Ce chemin de l’économie libérale conduit vers le narcissique pervers. Non, l’homme est essentiellement une puissance spirituelle d’Amour, une volonté de rencontre, un élan fraternel.

Oui, l’homme se sait fragile. La déchéance de son corps, la mort en est le signe évident. Mais il n’a pas peur de sa réalité qu’il regarde sans détourner les yeux. Il est heureux de ne pas se voiler la face. Les artistes, par leurs œuvres, chacun à sa façon, nous le disent. Aussi, dans les salles et nefs du bâtiment-église Saint-Polycarpe où se développent les expositions de l’art sacré actuel[5], nous ne cheminons pas au travers d’œuvres exaltant les canons de la beauté platonicienne. Je le dis souvent : la beauté grecque n’est pas au rendez-vous, mais – redisons-le encore -, celle-ci n’est-elle pas que de façade ? Elle est mensongère. Tout comme l’argent.

Dans l’art actuel, le beau n’est pas recherché en soi. Art du sensible, l’art contemporain s’adresse à nos perceptions immédiates, touche ce que, spectateurs, nous sommes aptes à ressentir dans notre chair. Il appartient plus au domaine de l’affectif que de l’intellect. Il s’adresse à nos corps tout en sachant que le corps est animé par une mystérieuse réalité que les philosophes les plus anciens nomment l’âme.

Il importe que je rappelle ici l’origine des biennales d’art sacré actuel. L'espace Confluences se trouvait alors dans la rue Saint-Jean au service de la Pastorale des réalités du tourisme et des loisirs. Pour offrir aux visiteurs du Vieux-Lyon des choses à voir qui ne soient pas que des vieilles pierres, pour inviter au présent, nous avions ouvert un lieu d’exposition. Alors, de mois en mois, des artistes sont venus offrir à la vue de tous leurs créations. Ils sont venus dire, grâce à leur art, comment ils ressentaient leur existence. Avec grande générosité, ils ont ouvert au monde une page de leur intériorité. Ils demandèrent alors que l’Association Confluences prenne l’initiative d’une grande exposition, dans des lieux chargés de spiritualité, telle une église, pour qu’ils puissent montrer à tout public leurs créations chargées d’émotion spirituelle, sacrée.

Que de fois ai-je entendu dire par des artistes : je ne trouve pas de lieux où je puisse exposer mes œuvres que je considère très spirituelles ou, dit-on encore, que l’on trouve trop spirituelles, trop bibliques, trop religieuses, trop sacrées.

En ce sens, en sélectionnant des œuvres à proposer à l’une des biennales d’art sacré actuel comme commissaire, je ne fais que répondre à une demande spirituelle ; demande artistique qui plonge ses racines dans le siècle précédent avec la quête de l’art abstrait, le spirituel dans l’art, perçu comme une icône, une parcelle du divin sur terre. Kandinsky en témoigne[6].

Je précise. Spirituel ne veut pas dire obligatoirement religieux chrétien.

Il me plaît à ce propos de citer Jean-Paul II : « Devant le caractère sacré de la vie et de l'être humain, devant les merveilles de l'univers, l'unique attitude adéquate est celle de l'émerveillement… Les hommes d'aujourd'hui et de demain ont besoin de cet enthousiasme pour affronter et dépasser les défis cruciaux qui pointent à l'horizon. Grâce à lui, l'humanité, après chaque défaillance, pourra encore se relever et reprendre son chemin »[7]. L’Église a besoin des artistes, même quand ceux-ci affirment ne pas avoir besoin de l’Église.

Art du sanctuaire ou du parvis ouvert à tous ?

Il m’arrive souvent de remercier les créatrices et créateurs plasticiens. Je les remercie chaleureusement lorsque ce qui est donné à voir s’adresse particulièrement à la marge de l’Église. Il y a un art qui trouve sa place immédiatement dans le sanctuaire. C’est surtout cet art d’Église que les communautés chrétiennes sont disposées à acquérir dans leur désir de posséder des œuvres qui aident à prier. Mais, comme le disait souvent Robert Beauvery, exégète, directeur de la commission diocésaine d’art sacré pour le diocèse de Lyon, je rappelle qu’il existe (et doit exister) un art accessible aux personnes indifférentes ou non conquises par le mystère du Christ. Une expression artistique que l’on trouvera, non pas dans le parvis des Gentils, lieu qui rassemble des personnes déjà acquises à Dieu, mais sur les places, dans les atriums ou salles ouvertes à tout public en quête du sens premier de la vie.

Une création qui développe la fragilité et la force de l’humain, en montre l’espérance. Rappelons la vocation d’une Maison de Dieu, telle que le Rituel de consécration d’une église en parle. Il y est question de l’accueil dans le Temple d’hommes et de femmes blessés de diverses manières, venus confier au Tout-Puissant leurs épreuves. La Maison de Dieu est en effet comparable à un abri sûr que trouve le passereau pour s'y retirer, à un nid que la tourterelle choisit pour y placer ses petits en sûreté contre les prédateurs (Ps 83). L'homme y vient avec les peurs, les larmes, les cris, les révoltes que connaît son itinéraire quotidien dans la traversée de la vallée de larmes et sa quête permanente de sécurité.

A l’inauguration de la 9ème biennale, Fragiles, je disais : « Les œuvres offertes à notre regard nous donnent à entendre tout cela ». « L’homme est fragile et il se sait non vaincu », m’a témoigné un exposant.

Sacré ou spirituel ?

Je viens de m’exprimer sommairement sur l’art d’Église. Il me faut être plus explicite, notamment en situant sacré, saint, spirituel, religieux les uns par rapport aux autres. Entre ces mots quelles différences ?

Généralement, dans les milieux catholiques, le mot sacré est employé en référence à l’action liturgique. Par exemple, le rédacteur de la revue Croire, sur internet, donne cette définition, privilégiant la musique : « L’art sacré désigne les productions artistiques au service de l’expression du sacré. Il s’agit plus particulièrement de la musique ou du chant, mais aussi de l’architecture, de la sculpture et de la peinture. L’art sacré au sens strict implique la foi de l’artiste et se distingue de l’art “à sujet religieux” »[8].

Voilà qui est, à mon avis, bien trop restrictif.

Ecoutant les plasticiens, je ne peux que resituer le domaine de l’art sacré dans le vaste horizon de l’histoire humaine. Il y a du sacré depuis que l’homme s’est exprimé sur les parois des grottes, depuis l’émergence de l’humain.

Selon René Mignot, professeur d’Histoire de l’art, dans un raccourci joliment lyrique, Elie Faure[9] suggérait ainsi l’inhérence de l’Art à la Condition humaine : « L’homme a déjà l’arme, le silex éclaté, il lui faut l’ornement qui séduit ou épouvante, plumes d’oiseau ou chignon, colliers de griffes ou de dents, manches d’outils ciselés, tatouages, couleurs fraîches bariolant la peau. L’art est né. L’un des hommes de la tribu est habile à tailler une forme dans un os, ou à peindre sur le torse ou le bras un oiseau aux ailes ouvertes, un mammouth, un lion, une fleur. En rentrant de la chasse, il ramasse un bout de bois pour lui donner l’apparence d’un animal, un morceau d’argile pour le pétrir en figurine… Le mot décrit mal aux vieillards, aux femmes assemblées, aux enfants surtout, la forme d’une bête rencontrée dans les bois, et qu’il faut craindre ou retrouver. Il en fixe l’allure et la forme en quelques traits sommaires. L’art est né ».


[1] Je suis désolé de collaborer de fait à la division de l’humanité en deux camps : ceux qui ont internet et ceux qui ne l’ont pas.

[2] http  en manque d’eglise….XXXXXXXX

[3] Aude de Kerros, Sacré art contemporain : évêques, inspecteurs et commissaires, Jean-Cyrille Godefroy, mai 2012.

[4]http://www.polemia.com/sacre-art-contemporain-eveques-inspecteurs-et-commissaires-de-aude-de-kerros/

[5] Espace culturel Saint-Polycarpe, 25 rue René Leynaud, 69001 Lyon.

[6] Wassily Kandinsky, Du Spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier. 1969

[7] Lettre du Pape Jean-Paul II aux Artistes, 1999

[8] http://www.croire.com/Definitions/Vie-chretienne/Art-sacre

[9] Elie FAURE (1873-1937), Histoire de l'art, L'art antique. Introduction, 1909.

 

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