Revenir à une fête du 8 décembre à la bougie, populaire, sobre et décroissante

Publié le par Michel Durand

Revenir à une fête du 8 décembre à la bougie, populaire, sobre et décroissante

Appel du 9 décembre (2015)

A l’annonce par Ville de Lyon de la suppression des manifestations techniques, beaucoup de personnes se sont réjouies. Certaines ont évoqué l’origine religieuse et mariale du 8 décembre. D’autres non. Beaucoup ont exprimé leur joie de retrouver, ce 8 décembre 2015, le 8 décembre d’avant. Ainsi, les initiateurs du collectif de l’appel du 9 décembre : « Nous sommes un petit groupe à nous être rassemblés autour d'un texte sur la fête des lumières avec l'idée de lancer un "appel du 9 décembre" pour l'abandon définitif de cette manifestation, version tapageuse et commerciale, et revenir à une fête du 8 décembre à la bougie, sobre et décroissante ».

Le texte a été distribué dans les rues le soir du 8 décembre. Il circule sur la toile

8 Décembre 2015 – Quai de Saône, Lyon – Photo : Vincent Laganier

8 Décembre 2015 – Quai de Saône, Lyon – Photo : Vincent Laganier

Source de la photo.

8 décembre 2015, sobriété à la bougie.
Les lyonnais ont illuminé le centre-ville avec beaucoup de lumignons le 8 décembre 2015. Du jamais vu depuis le début du festival des lumières en 1999
!

Collectif du 9 décembre

Appel du 9 décembre – Manifeste signé par un collectif d'habitants de l'agglomération. 

La Fête des Lumières a été annulée. Cette année, nous avons été simplement invités à poser des petites bougies sur nos fenêtres. Une pause qui nous rend a rendu la ville et l'esprit d'une fête passée. Rêvons d'un avenir où cette grosse opération commerciale tapageuse ne serait plus qu'un souvenir et un symbole des temps mauvais que nous traversons.

Nous sommes nombreux à nous souvenir d'une fête simple et magique. Pour les enfants, un geste simple, au cœur de l'hiver, placer de petites bougies sur sa fenêtre, et voir toute la nuit sa chambre animée par les ombres projetées. Voir aussi depuis chez soi, les voisins éclairer leurs fenêtres et plus tard, adolescents, sortir dans la ville voir comment celle-ci était transformée par ce geste mille fois répété. La dimension religieuse était alors très discrète, et ce geste à la portée symbolique universelle pouvait être partagé par toutes les familles, quelles que soient leurs références culturelles.

Ce temps est révolu. Le 8 décembre a disparu, effacé par la Fête des lumières. Un état d'esprit mercantile a transformé la fête en une gigantesque opération de communication. Perdu le sens symbolique de ce jour unique. Enfuie l'âme de cette fête spontanée. Étouffé le sens de ce geste simple et désintéressé d'éclairer la nuit de l'hiver par une petite flamme.

La nuit d'ailleurs s'est transformée et la ville elle-même a changé. Les anciens quartiers populaires de Lyon sont devenus les décors de lieux de divertissement où des millions de gens déambulent, atones, devant des gadgets lumineux lors de la Fête des lumières. En même temps qu'elle peignait ses façades en rose, s'éclairant le soir comme un arbre de Noël géant bavant dans la nuit et occultant la voûte céleste, la ville n'a cessé, depuis les années 70, de rejeter les plus démunis à sa périphérie. La surexposition de certains lieux centraux, événements, personnes, la violence du contraste renforce l'épaisseur de l'ombre alentour. C'est toute une diversité sociale qui est mise à mal par ce traitement. Les complexités, les tensions, les dynamismes de la confrontation sont occultés, la perception des phénomènes subtils émoussée, tout comme la vue des étoiles et de la Voie lactée.

Notre agglomération est un espace social où se jouent toutes les injustices et les tragédies du monde et où les mêmes logiques sont à l’œuvre. D'année en année, l'écart se creuse entre les plus nantis et les plus démunis. La violence née de cette rupture s'exprime quotidiennement pour qui veut bien la reconnaître. Nos quartiers sécrètent un noir désespoir et lâchent leurs âmes perdues comme d'autres lieux déshérités du monde.

La politique culturelle, globalement, n'a fait qu'accompagner et masquer ce mouvement. Plutôt que de donner à voir et à comprendre le monde que nous habitons, elle organise le non voir. Des événements occupent l'espace social dans une surenchère pour capter l'attention des médias. C'est le règne du grand, du tonitruant, du clinquant alors que survivent dans l'ombre, de plus en plus difficilement, les micros structures qui irriguent le champ social. Au fil des années, le pouvoir s'est concentré au sein de quelques grosses institutions où de nouveaux seigneurs, en connivence avec les grands médias, règnent en maîtres, monopolisant le pouvoir de dire le monde en s'arrogeant des salaires indécents. Leurs réalisations, le plaisir qu'ils se donnent en les faisant, n'intéressent en rien les milliers de gens autour qui se sentent réduits au silence et à l'invisibilité.

Les industries culturelles sont devenues des machines à illusions qui carburent de plus en plus fort pour maintenir une certaine image de la France - pays des droits de l'homme, de la liberté d'expression, de la culture et de la douceur de vivre … une image dans laquelle nous souhaiterions tous pouvoir nous reconnaître, mais de plus en plus mise à mal par la réalité. C'est une image à laquelle ne peut plus s'identifier depuis longtemps une large part de la population, qui dans son quotidien vit exactement le contraire. Le monde culturel est happé, souvent à son corps défendant, par cette logique de communication. Son éclat est utilisé pour faire écran, c'est à dire tout à la fois masquer la violence d'une société mise à mal par un capitalisme destructeur, et renvoyer une image d'une France de l'aisance et de la liberté, une  fiction dans laquelle les acteurs principaux sont ceux-là mêmes dont le travail est de la fabriquer et de l'entretenir.

En 2016, n'essayons pas de repartir comme si rien ne s'était passé. N'oublions pas. Les attentats du 13 novembre 2015 sont les conséquences de politiques résultant de l'aveuglement des élites. Gardons de ce moment tragique décence et humilité. Arrêtons l'emphase et la surenchère. Faisons place au silence et à la nuit, les sens en éveil.  

Réapproprions-nous cette fête. Nous ne sommes ni passéistes ni nostalgiques, au contraire. Cette débauche de lumière artificielle est un symbole qui appartient à un autre temps. La petite flamme dans la nuit noire est un symbole universel qui porte une vision d'avenir avec une promesse d'attention portée à notre planète.  

Nous sommes un groupe d'habitants de Lyon et sa région. Si vous vous retrouvez dans cette analyse, merci de signer cet appel et d'envoyer vos textes, vos idées. Rejoignez-nous pour créer localement une force de réflexion collective au service d'autres symboles et d'autres politiques.

Le collectif du 9 décembre : 

Jean-claude Alérini, cafetier ; Zahia Arkadjouje, militante associative ; Jean-françois Aubry, ex instituteur ; Sophie Barboyon, comédienne,  conteuse, et professeur de théâtre ; Bernard Bouché, militant associatif et syndicaliste ; Sarah Bradley, étudiante ; Mathilde Buhot, chargée de mission handicap, militante engagée ; Valentin Carron, régisseur ; Denis Casssiau, musicien ; Gaspard Charreton, technicien du spectacle ; Maud Charrel, danseuse et comédienne ; Christine Chastang, ancienne chargée de mission à la chambre de commerce de Lyon ; Isabelle Charbonnier, retraitée ; Jacques Deries, photographe, militant associatif ; Béatrice Dubell, réalisatrice ; Dalila Fraihia, auxiliaire de vie, militante associative ; Geneviève Gandy, ancienne directrice de médiathèque ; Ben Garcia, technicien du spectacle ; Romain Goujon, travailleur itinérant ; Clément Jourdan, étudiant, musicien ; Dominique Laidet,  Comédien ; Alain Lecluse, informaticien, militant associatif ; Jordy Martin, musicien ; Antoine Meunier, étudiant et photographe ; Gabriel Meunier, ex enseignant ; Gilbert Meynier, professeur d'université émérite ; Malika Mihoubi, costumière ; Lucie Minaudier, étudiante, musicienne ; Brigitte Molto, infirmière en psychiatrie ; Théo Das Neves musicien ; Juliette Ponce, étudiante ; Christèle Rifaux, musicienne, chef de chœur ; Marianne Thivend,  Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, militante associative ; Claire Terral, comédienne ; Hyo Teylouni, étudiant, musicien ; Pierre Thivend, militant associatif ; Jean Baptiste Veujoz, musicien, chef de choeur,  travaille dans le réseau des MJC et de l'éducation populaire ; Pierre Marie Villaumé, étudiant.

 

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