Agroécologie : qu'est-ce que cela remet en question dans nos sociétés, nos modes de vie ?

Publié le par Michel Durand

Agroécologie : qu'est-ce que cela remet en question dans nos sociétés, nos modes de vie ?
Agroécologie : qu'est-ce que cela remet en question dans nos sociétés, nos modes de vie ?

Je vous donne aujourd’hui à voir et à lire le travail du laboratoire de Chrétiens et pic de pétrole au cours de sa quatrième séance (6 février 2016). Je suis très content des rencontres de cette année dans la grande salle du Prado sise au 13 rue Père Chevrier à Lyon 7ème. Si tous les participants viennent avec plein de commentaires à faire, c’est tout simplement qu’avant l’échange en ce lieu (actuellement sous le regard de Joseph Folliet, “exposé” sur les murs) chacun a lu les textes qui cadrent l’échange. Un vrai laboratoire où chaque a son mot à dire. Mais on peut aussi sagement écouter.

En premier temps je vous donne le déroulé de la matinée – ce que nous avions à préparer à domicile, puis je recopie la contribution de Joseph, auteur du déroulé. C’est après en ayant suivi les liens de la première partie que vous entrerez dans le commentaire de Joseph. Textes également en documents joints.

laboratoire CPP du 6 février 2016

Agroécologie, Dictionnaire de la pensée écologique, PUF

Notre question :

« l'agroécologie est-elle une technique agricole alternative ou un nouveau paradigme ? »

Sentons-nous invités à y répondre, si nous le souhaitons, en écrivant un petit texte.

Donc, trois lectures :

1 – L’article agroécologie, signé Alexandre Aéri, PDF joint. À lire en priorité.
2 - Une introduction à la permaculture (8 pages bien aérées) par Agnès Sinaï de l'institut Momentum
3 - Un article de la revue SOS Faim (sorte d'ONG pas très politisée) qui fait le tour équilibré de la question, cf surtout l'article p 8 à 11

Certes, il sera certainement difficile de tout lire. Que chacun fasse son choix et nous mettrons en commun.
L'idée, c'est de dégager le concept, les pratiques et la philosophie générale que ça sous-tend.

 

Et un court article de l'Humanité sur les limites voire l'imposture de la promotion de l'agroécologie par l'État.

 

Nota : 

Notre dernière séance sera dédiée à la visite d'une exploitation agricole dans les monts du Lyonnais, où nous pourrons découvrir sur le terrain les enjeux du monde agricole français, avec la mise en perspective du producteur qui nous accueille sur le marché du lait.
Vous pouvez aussi regarder le film "Les moissons du futur" de Marie Monique Robin, ou aller écouter l'intervention de Benoit Dondo Bena, un jésuite venu témoigner de ses expériences d'agroécologie en Afrique centrale sur notre site.

Présence à Esprit civique, 5 novembre 2015
Présence à Esprit civique, 5 novembre 2015

Contribution de Joseph pour le Labo du 6 février 2016

Agroécologie : qu'est-ce que cela remet en question dans nos sociétés, nos modes de vie ?

 

A la base, ces 2 enjeux qui semblent contradictoires. La population mondiale extrêmement grandissante, et l'impact environnemental de l'agriculture dite conventionnelle, techniques agricoles à base d'intrants hydrocarbures et de produits phytosanitaires aux impacts risqués.

Pourtant, l'enjeu principal se trouve dans notre rapport aux techniques agricoles. L'agroécologie comme mouvement social et comme pratiques « marginales » vient se greffer sur des tendances de fond importantes pour faire face à notre monde de fou :

- la fin d'une foi démesurée dans la technoscience (les sciences orientées vers le développement des techniques)

- une remise en question radicale de nos modes de production, de nos modes de pensées, de nos modes de vie

Le rapport à la science et au débat scientifique :

Il est difficile de débattre avec des personnes formées, agronomes, agriculteurs, issus du sérail. Lorsqu'on n'est pas spécialiste, on a du mal à faire face, et pourtant reste cette intuition : comment une production agricole peut-elle fonctionner à long terme avec autant d'apports extérieurs ? Comment un écosystème peut-il réellement vivre dans des surfaces aussi spécialisées ?

L'association Sciences Citoyennes (par exemple) vient remettre en cause l'hyperspécialisation, le manque de transparence, dans l'élaboration de la science. À contrario, une autre association, l'AFIS, publie un site « pseudoscience » qui s'oppose à ces tentatives de rendre le pouvoir de l'élaboration scientifique au citoyen. La science est le fruit de réfutations perpétuelles et d'hypothèses invalidées, c'est le processus normal. On ne peut pas cracher dans la soupe, les techniques agronomiques modernes ont été source de productivité accrue.

Il nous reste cependant les certitudes suivantes : une partie croissante de la population n'a pas un accès suffisant à la nourriture (système de production-distribution), les 100 dernières années de foi en la technique n'ont pas résolu tous les problèmes de l'humanité, nous ne sommes pas capables de faire face aux catastrophes naturelles, les filières conventionnelles sont hyperconcentrés et ont une influence politique majeure alors que les paysans de circuits courts n'en ont aucune. Etc. Le débat est plus large que de simple question « agronomique » et nous, non-spécialistes, y avons aussi notre place, en toute humilité néanmoins.

L'article de Marjolein Visser est très intéressant en ce sens.

Rapport politique :

On l'a vu à la dernière séance, l'agriculture moderne se range complètement dans le giron du capitalisme. En rompant le métabolisme, elle initie la logique du profit et de l'accumulation au sein même de nos écosystèmes.

Il est intéressant de constater, au début du dossier de « Défis sud », la volonté affichée de ne pas faire « d'idéologie ». C'est pour moi une erreur majeure.

Puisque les systèmes agricoles ont des implications politiques, ils doivent aussi être analysés sous des rapports politiques : on le voit dans les inégalités des rapports nord-sud, dans les concentrations immenses de terre au Brésil, etc. Ce n'est pour rien que les opposants à ces conséquences politiques et économiques sont également promoteurs d'une manière de cultiver différente.

Tout ne se résume pas à une question technique. L'idée selon laquelle il faut juste passer d'une agriculture riche en intrants à une agriculture riche en connaissance est séduisante, mais simpliste. Il faut également remettre en cause notre volonté de toute-puissance sur nos écosystèmes.

L'article « sceptique » de Bernard Bodson est symptomatique d'une approche vraiment limitée. On y retrouve de nombreux signes du paradigme technicien cher à Jacques Ellul. À travers des expressions (« faire travailler le sol »), et cette idée : avoir le meilleur rendement possible. Que ce soit par des pratiques écologiques ou non, c'est aussi de cette notion qu'il faut sortir. Le paradigme technicien, c'est confondre le moyen avec la fin, c'est une société qui s'est donné comme finalité l'efficacité.

Cet article se conclut de manière assez lucide sur la limite de la pensée « à partir du moment où il y a consommation, on a besoin d'intrants sinon la plante épuise son potentiel de rendement » : mais quand nous ne pourrons plus insérer d'intrants ? Quand ces intrants nous auront définitivement tués, à quoi tout cela aura-t-il servi ? Sûrement pas à la gloire de Dieu.

Permaculture

L'article sur la permaculture vient un peu proposer et affiner cette idée qu'il ne nous faut pas uniquement des techniques agricoles différentes (ou bien un système de production différent, même si nécessaire), mais « une autre façon de concevoir le monde ». (On revient beaucoup à ce que nous disait Olivier Frérot la dernière fois).

Ma tentative de définition est la suivante : construire un système vivant (ferme ou société) qui minimise son besoin en apport énergétique extérieur et donc ses dépenses énergétiques productives.

Ce n'est donc pas qu'une technique agricole, mais un conglomérat de pratiques auquel on essaie de donner une cohérence énergétique. En permaculture, tout a de l'importance : la place de l'habitation du fermier par rapport à tels ou tels culture, pente, ensoleillement, pluie, localisation par rapport aux voisins, etc. Les permaculteurs parlent de « design » : on conçoit un système de permaculture après beaucoup d'observations et de tests. Il faut en permanence adapter les plants, les pratiques, pour minimiser la dépense énergétique.

Je trouve l'idée assez simple, puisqu'on peut s'imaginer le système le plus optimal,  qui utilise systématiquement ses déchets comme ressources, ingénieux, low-tech et résilient. On peut extrapoler, comme on tricoterait une écharpe, à plus large échelle. C'est une perspective décroissante de sortie par le haut !

J'ai eu l'occasion de passer 4 jours à la ferme du Bec Hellouin, qui fait office de ferme-école permaculturelle. L'exploitation est effectivement très intense (beaucoup de produit sur une surface limitée), mais il ne faut pas non plus trop idéaliser les différentes pratiques et l'impact de la philosophie sur le rendu final. En tout cas, la ferme a le mérite d'être très belle et agréable à vivre ! C'est une chouette finalité supplémentaire.

Pratiques individuelles

Ces lectures n'en parlent pas trop et c'est pourtant un des aspects à prendre en compte : adapter nos pratiques individuelles. Ça ne suffit pas, mais il faut le faire quand même. S'y connaître un peu en culture, rencontrer les paysans qui nous nourrissent, adapter son alimentation en fonction de là où l'on vit, de la saison, tenter d'être le plus conscient possible de nos impacts me semble être un bon début.

On aura probablement l'occasion de rentrer plus dans le détail pour des sujets plus terre à terre la prochaine fois : emploi, subjectivité des agronomes, rapports nord-sud et impact de la colonisation / mondialisation. Et rencontrer mon ami Florentin Dumas, qui se fera un plaisir de vous parler de sa vie de laitier, de son rapport au marché agricole, de ses collègues, de la FNSEA.

 

Commenter cet article