Face à la Parole, se dégager d'une naïve recherche de recettes ; être attentif aux réalités mouvantes de notre société

Publié le par Michel Durand

G. Pietri

G. Pietri

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Gaston Piétri, L’Evangile n’est pas neutre

La Croix, 2-3 janvier 2015

Il me semble important de rappeler cet article.

Un récent sondage, publié par le magazine La Vie, montre une accentuation de la désaffection des catholiques par rapport à la politique. La question est celle de savoir si ce recul signifie un repli plus net encore sur ce que nous appelons la vie privée. Auquel cas les catholiques, le voulant ou non, donneraient raison en fait à la conception la plus rigide de la laïcité telle qu'elle a pu s'exprimer à nouveau dans les circonstances actuelles.

Si ce retrait par rapport à la politique s'avère réel et durable, il convient de chercher d'autres raisons qu'un intérêt exclusif pour la sphère privée. Nous sommes à un moment où les perspectives politiques ne sont guère lisibles. Navigation à vue, dira-t-on facilement. Les choix sont donc devenus problématiques. Et c'est bien dans ce sens qu'il faut entendre la constatation selon laquelle il y a désormais des chrétiens dans tout l'éventail des formations politiques. À se contenter de ce constat, on pourrait comprendre qu'ils n'exercent plus aucun discernement et ne s'inquiètent guère d'une vision chrétienne de l'homme. Et que du même coup ils neutralisent l'Évangile. Quand on relit le document de la Conférence des évêques de France publié en 1972 sous le titre « Pour une pratique chrétienne de la politique », la légitimation du pluralisme politique des chrétiens s'accompagne précisément d'une forte affirmation : « l'Évangile n'est pas neutre ». Même si nôtre contexte n'est plus celui des années 1970, pourquoi ne serait-ce pas encore le cas ?

Au temps de la déclaration « Pour une pratique chrétienne de la politique », deux idéologies sollicitaient l'adhésion des chrétiens comme de l'ensemble des citoyens. D'un côté une idéologie de type collectiviste d'où l'influence marxiste n'était pas totalement absente ; de l'autre côté une idéologie libérale dont les prémisses philosophiques n'étaient pas souvent avouées. Si l'on simplifie, cette bipartition du champ politique se résumait concrètement, pour des chrétiens, à un choix entre la priorité à la justice et la priorité à la liberté. L'Église ne se reconnaissait pas le droit comme Église de s'identifier à un camp plutôt qu'à un autre. Le chrétien en somme était amené, dans un camp comme dans l'autre, à introduire, dans son choix, l'exercice d'une critique constructive au nom de l'esprit de l'Évangile. Il pouvait y être aidé par un groupe fraternel soucieux à la fois d'un effort d'analyse de la situation et de fidélité au message évangélique. Faute de quoi il aurait fallu se réfugier dans un impensable isolat chrétien d'avance voué à une totale inefficacité.

Aujourd’hui, pris dans des mutations d'une ampleur inattendue, les chrétiens sont très souvent amenés à se fixer les uns sur des questions sociétales, d'autres sur des questions socio-économiques. Trop rarement ils portent à la fois ces deux types de préoccupation. Certes il existe des courants, mais sans grand-chose de commun avec les idéologies d'une époque pourtant récente. Les marchés financiers ne cessent de réduire la marge de l'action politique. Le terrorisme s'est introduit comme une permanente menace. Par ailleurs les poussées d'inspiration libertaire, dans les domaines de la sexualité et des modèles de famille, entraînent des bouleversements où les vraies et les fausses libertés sont parfois difficiles à démêler. Souvent les chrétiens, presque exclusivement dans la sphère des questions sociétales, tentent de se grouper en affichant leur identité confessionnelle. Ils prennent par là le risque d'appeler chrétiennes des options que d'autres, à partir de références non confessionnelles, se font aussi un devoir d'adopter, au titre d'une exigence de dignité humaine.

Que chacun soit par là amené de plus en plus fréquemment à un choix personnel, sans autre recours en définitive que sa propre conscience de croyant en Christ, ne devrait pas trop étonner. Faut-il l'imputer à l'individualisme ? Probablement. Mais alors il serait injuste de crier trop vite au narcissisme ou au nombrilisme. L'individualisme a aussi une tout autre signification. À la suite de certains anthropologues, Marcel Gauchet a pu souligner que l'émergence de « l'homme intérieur » est liée, dans l'histoire, à la reconnaissance d'un Dieu personnel. Pourvu que cette intériorité, d'où sortent nos décisions personnelles, soit habitée par l'Esprit de Dieu, confrontée à la Parole tout en étant dégagée d'une naïve recherche de recettes tirées d'une lecture littérale des textes, sérieusement attentive en toutes circonstances aux réalités mouvantes de notre société. Et c'est là précisément que « l'homme intérieur » pourrait être tenté de se réfugier dans un cocon religieux. Pourrions-nous espérer que, loin des enclos où l'on croit que la piété suffit à tout, une authentique intériorité sache contribuer à cette sagesse que réclame l'éclatement de nos référencés. Paradoxalement nous devrions aller vers une interrogation du genre de celle évoquée par Louis Lavelle et citée récemment dans un beau livre sur la relation entre juifs et chrétiens : « Comment la sagesse du cloître pourrait-elle devenir la sagesse du monde ? (1) ».

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(1)Juifs et chrétiens partenaires de l'unique Alliance, de Bruno Charme* (Éd. Parole et Silence].

 

Publié dans Témoignage, Eglise

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