Je fais de mon trajet maison-boulot, une vacance quotidienne

Publié le par Michel Durand

Je fais de mon trajet maison-boulot, une vacance quotidienne

Gwendolyn, la jeune quarantaine, est une adepte de la bicyclette de longue date. Avec son époux et ses deux enfants, ils partent chaque été en vacances à vélo et sillonnent la France en empruntant les voies-vertes le long des cours d’eau et des canaux… C’est aussi pour elle un moyen de déplacement idéal en ville : non seulement pratique, rapide, économique et écologique, mais aussi source d’inspiration !
A l’occasion de son pot de départ clôturant 16 ans de travail dans la Politique de la Ville à Vaulx-en-Velin, elle raconte comment ce trajet quotidien pour aller au travail est devenu un temps essentiel de respiration, de contemplation et de méditation…
A travers quelques morceaux choisis au fil des saisons et des années, elle décrit avec poésie sa promenade urbaine à travers la Métropole lyonnaise, du centre à la périphérie. Une invitation à cultiver ce goût de vacances tout au long de l’année... 

Témpoignage publié dans la revue du Prado Quelqu'un parmi nous, Août 2016             

Tout commence Place Croix Paquet, Lyon 1er, après avoir laissé les enfants à l’école. Et oui ! Fini le temps de célibataire où nous étions avec Mariane non seulement collègues de travail à Vaulx-en-Velin mais aussi colocataires un peu plus haut sur les Pentes de la Croix-Rousse ! L’Amour rencontré à 29 ans est venu tout bousculer. Et hop, c’est comme d’emprunter ce passage souterrain à l’entrée du tunnel de la Croix-Rousse, tout va très vite : on s’engage à deux, on suit la pente heureuse de la vie familiale, et puis, on n’a pas le temps de réaliser et nous voilà à la sortie avec des enfants âgés déjà de 10 et 7 ans !

A l’entrée du tube doux, qui est devenu une vraie autoroute pour les deux-roues, je croise une maman avec une ribambelle d’enfants tout emmitouflés. C’est bien, pas besoin de pédibus formalisés : tout le monde vient à pied et se connait dans ce quartier le plus dense d’Europe ! 

Je m’élance sur le Pont Tassigny. En plein cœur de l’hiver, il arrive qu’un épais brouillard enveloppe le Rhône. Un véritable paysage à la Turner. Se sentir reliée par ce grand fleuve du Léman à la Méditerranée donne des ailes pour fendre l’air froid. Il est aussi des matins lumineux, où la colline de la Croix-Rousse s’illumine : les hautes fenêtres de Canuts scintillent au soleil levant, éclaboussant le fleuve de mille feux. La magie originelle du 8 décembre est comme réanimée au petit matin de ces jours les plus courts de l’année…

Après avoir franchi la porte majestueuse des Enfants du Rhône, je m’abandonne à la contemplation du lac aux eaux encore endormies. La traversée du parc est de toute beauté lorsque l’horizon s’empourpre à l’Orient. Dans la brume légère qui recouvre la grande plaine, on aperçoit de fines silhouettes évanescentes des adeptes du Tai-Chi. Y’a pas à dire, la Tête d’or est un petit bijou de paysagisme qui a tout d’un grand parc londonien !

Au printemps, un concert joyeux m’attend à l’orée du bois. Les oiseaux s’en donnent à cœur joie pour la générale. Aux premières loges, la famille girafe. Une colonie d’oies cendrées s’est carrément installée au milieu de l’allée centrale. Vite, un écureuil retardataire monte au pigeonnier. Je tends l’oreille et m’émerveille à l’écoute des mélodies que je n’avais pas captées la veille. Le théâtre de verdure s’étoffe lui aussi de jour en jour. Les géants tout nus se parent progressivement de leurs attributs. Dame nature travaille la nuit, et d’un coup de génie, ciselle les feuilles de chênes, d’érables, de hêtres, de tilleuls et de marronniers. Je croise l’amie Muriel qui conduit sa jument tirant une montagne de plants avec l’équipe de jardiniers. Je suis tentée de rester leur donner un coup de main, mais d’autres missions m’appellent !

Passée la voûte du TGV, y’a jusqu’à une quinzaine de deux biclous qui se pressent aux heures de pointe dès les premiers beaux jours. Rien de comparable bien sûr, avec l’expérience pékinoise où l’on se retrouve à une centaine de petites reines aux carrefours. Mais, indéniablement, les temps changent ! Les gilets jaunes qui nous comptabilisent depuis des années à chaque entrée du Parc doivent être en capacité d’objectiver cette évolution exponentielle depuis 4-5 ans !

J’entre dans le campus de la Doua. Les odeurs matinales du resto U me ramènent tout droit à mes années estudiantines, de Clermont, à Paris puis Lyon en passant par Birmingham et Le Cap. Ce n’est pas sûr que la bouffe de collectivité ait beaucoup évoluée! Je crois halluciner en voyant un drôle de véhicule déboucher du Double Mixte. C’est une voiture de Google Earth avec une caméra sphérique sur le toit! Pour moi la géographe, c’est comme de voir une apparition ! Il faut dire qu’ils ont du boulot de réactualisation dans le coin, tellement le campus s’est densifié ces dernières années…

Dernière ligne droite le long du tramway puis du cimetière militaire. Il suffirait de dérouler la moquette de gazon entre la double rangée de platanes pour prolonger la ligne T1. Mais il faudra encore attendre quelques années pour continuer à  faire la course à cet endroit avec les rames du ver soyeux ! Je suis à mi-parcours. Pendant des années, je savais si j’étais à l’heure ou pas, en croisant sur la piste, M. Godeau, réglé comme un train suisse, toujours à l’heure pour prendre son poste à l’INSA !

Au rond-point de Croix-Luizet, le petit campement de Roms a été évacué du terrain coincé entre le périphérique et la bretelle d’autoroute. L’accès est désormais fermé par un remblai. Qu’est devenue cette famille à qui j’avais remis des sacs de vêtements ? J’ai le bide serré en franchissant le canal, et pédale plus fort dans la montée. Les paroles fortes de Cédric Van Styvendael, le Directeur Général de l’office HLM Est Métropole Habitat, à l’adresse de la Maire de Vaulx-en-Velin résonnent juste en moi : « on ne peut pas fermer des portes, avant d’en ouvrir d’autres » !

En haut du pont, le skyline du territoire de « Vaulx la Grande Ile » se détache à l’horizon, désormais sans les immeubles de la Luère et des Echarmeaux démolis le 2 juin dernier. Sous le ciel d’été, l’Anneau bleu fait presque rêver. Mais, n’est-ce pas un mirage que de croire que l’avenir sera meilleur avec moins de tours et de barres ? La pente m’entraîne à contre-sens des automobiles peinant à rentrer dans l’agglomération, à la queue-leu-leu voire au point mort : Ne se trompe-t-on pas à engager de nouvelles démolitions, alors que la file d’attente du logement social n’a jamais été aussi longue ?

A l’angle d’un atelier de menuiserie tout de guingois, j’emprunte la secrète entrée de la rue Douaumont. C’est là que l’architecte-urbaniste Albert Amar imaginait dans un premier temps faire passer le futur axe structurant du quartier Saint-Jean. Difficile de se projeter dans ce tissu urbain mêlé de petites boîtes, de pavillonnaire et d’immeubles qui sortent de terre. Que de la promotion privée. Je salue Mme Sialve, la présidente de la copropriété du François Ouest, qui cultive sa parcelle de jardin à la fraîche. Droit dans le mire, se dresse la tour n°7 du chemin Grand Bois. Pourquoi pas en faire le totem du renouveau du Mas du Taureau si l’ambitieux projet lumière, à la fois artistique et participatif, venait à être déployé sur la peau des bâtiments réhabilités ?  

J’aperçois les réparateurs de Vélo’V qui sortent de l’atelier CycloCity avec leur carriole attelée à leur monture ! Ces deux chevaliers-servant portant les armoiries du seigneur JC Decaux ont eu la galanterie de me dépanner les fois où j’ai eu un pépin à vélo! Passé l’angle de la rue, trois silhouettes sortent d’une voiture et traversent devant moi, pour se rendre à l’école coranique flanquée sur la mosquée de la rue du Mail. La journée s’annonce chaude, ces toutes jeunes filles aux visages d’anges sont néanmoins toutes voilées de la tête au pied. Je me remémore ma propre fille Elise, une fois où l’on passait par là en rentrant du Planétarium. Elle avait 3-4 ans et s’étonnait : « Maman, pourquoi les garçons et les papas, ils ont des robes ici ? ».  C’était l’heure de la prière !

Me voici à Vaulx-en-Velin. Plusieurs chemins s’offrent à moi pour faire mon petit tour de terrain. Cela fait partie de missions de Gestion Sociale et Urbaine de proximité. Je laisse à ma droite Pierre Dupont dite « la favela », pour inspecter s’il n’y a pas de nouveaux encombrants sur les terrains en friche depuis la démolition des immeubles du « Petit Pilat ».

Sur la résidence Malval, tout est bien en ordre : les poubelles sont toutes bien propres et rangées, les charriots de nettoyage devant la dernière allée indiquent que les gardiens ne sont pas loin... Je tape la bise à Sliman et Saïda, fidèles à leur poste. Eux sont à la tâche depuis plus de deux heures déjà ! C’est l’automne, le vent se lève, quelques gouttes commencent à tomber. Je me dépêche de gagner mon bureau, à l’Espace Frachon, où mes collègues me réservent un chaleureux accueil en me voyant arriver toute échevelée…

Certains m’ont demandé un jour ce que je prenais comme produit pour garder mon enthousiasme et mon entrain, quelque soit le temps dehors et le moral des troupes en interne. Certes, il y a l’effet des endomorphines. Je crois bien être devenue accro à ces véritables  hormones du bonheur, produites par l’hypophyse et l’hypothalamus dès que l’on fait un peu  d’exercice physique! Mais, j’ajouterai ici qu’il y a également le souffle de l’Esprit. Le vent souffle où il veut… mais particulièrement là où l’on prend le temps de vagabonder !

En dressant un bilan sur 16 ans, j’ai calculé qu’à raison de près de 20 km aller-retour, cela fait au total plus de 75 000 km dans les mollets ! C’est l’équivalent de ce qu’a parcouru une famille avec ses deux enfants à travers 55 pays, d’après un blog de voyageurs cyclistes. Voilà donc un bon entraînement s’il nous prenait de partir pour un petit tour du Monde à vélo au-delà de nos trois semaines estivales!

Tout cela pour témoigner que ce parcours vélo pour aller boulot, je ne l’ai pas vécu comme un exploit sportif, le nez dans le guidon. Non, au contraire ! Cela a toujours été un espace de liberté, qui permet de ré-enchanter le quotidien, de méditer et de rêver à l’avenir : bref, une vraie vacance pour démarrer la journée sur le bon pied et maintenir son engagement dans la durée !

Gwendolyn

 

Publié dans Témoignage

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