Sans le temps quotidien de l’oraison, on risque de vivre en permanence sous la pression de toutes les demandes pastorales

Publié le par Michel Durand

Chartres, portail  nord, prière de contemplation

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Voici un texte publié dans la revue du Prado de France (N° 130) qui dit totalement ce que je pense. Tout en reconnaissant que je risque d’être très loin de cette authentique attitude du priant, je suis heureux de le faire mien et de vous le donner à lire.

Le 20 juin dernier, à la chapelle du Prado de Limonest, M. a fêté ses 50 ans de ministère en livrant ce témoignage aux séminaristes présents... En acceptant que celui-ci soit repris dans ce n° de PPF, il a tenu à garder l'anonymat ; mais certains le reconnaîtront certainement !

La place centrale de L'ORAISON dans une vie de prêtre

Lorsque je suis rentré dans cette maison en 1ère année de séminaire, il y a 57 ans, le recteur de l'époque - le Père Berthelon - nous avait très rapidement fait comprendre que l'oraison était le moment le plus important et le plus fécond de notre journée de prêtre. Je me souviens très bien que, sur le coup, je n'étais pas très rassuré et même un peu méfiant. Pour moi, le mot même d'oraison me faisait un peu peur. Il évoquait quelque chose d'austère, d'ennuyeux, une perte de temps. Je ne voyais pas très bien la différence avec la méditation.

« Ne vous compliquez pas la vie », nous avait dit le P Berthelon. « Ne cherchez pas trop les méthodes, c'est d'abord un temps d'amitié, comme un ami qui parle à un ami. Vivez ce temps dans une grande liberté, à votre rythme, comme vous pouvez, gratuitement. Soyez très libres pour l'horaire, la durée, mais que ce soit, si possible, régulier. »

Au bout de 50 années de ministère presbytéral, il serait bien illusoire et prétentieux de vouloir dresser un quelconque bilan. Ce n'est d'ailleurs pas notre affaire à nous. De même, ce serait bien naïf de proposer une ligne de conduite, mais lorsque je regarde ce demi-siècle, je peux affirmer en toute simplicité, que ce qui m'a permis personnellement de tenir sereinement dans les moments difficiles, d'être heureux et comblé tout au long de ce ministère de prêtre, c'est entre autres, cette pratique quotidienne de l'oraison depuis le séminaire.

Je dois dire tout de suite que je n'ai aucun mérite, car, pour moi curieusement, cela a toujours été le meilleur moment de la journée, et surtout la tâche que je considérais comme prioritaire. Pourquoi ? Je ne sais pas trop. Il y a certainement plus qu'une habitude et un réflexe, même si nous avons été bien « formatés » au départ. Je crois tout simplement que c'est peut-être un don de Dieu, à travers le Père Chevrier et le Prado, et je veux en rendre grâce au Seigneur avec vous. « Nul ne vient à moi si le Père ne l'attire ». Oui, merci Seigneur. Merci pour ce temps que tu nous donnes d'être, chaque jour, avec toi, dans l'amitié.

Ce serait une fausse route de considérer le temps de l'oraison comme un simple exercice de piété qu'il faut faire parmi bien d'autres activités pastorales, toutes aussi importantes les unes que les autres. En réalité, c'est bien autre chose ; c'est d'abord un rendez-vous avec Quelqu'un, dans le silence et la solitude, même si parfois c'est assez aride ou « au radar ». L'oraison, c'est d'abord un temps gratuit, le temps de l'Autre, le temps pour l'Autre, avec l'Autre et en l'Autre, autrement dit le temps du Christ, le temps pour le Christ, avec le Christ et en Lui.

L'oraison, c'est une relation, une conversation personnelle avec Quelqu'un, au plus intime de nous-mêmes et je dois vous avouer que je suis toujours un peu gêné pour en parler.  On n'aime pas trop parler de ce qui nous touche au plus profond de nous-mêmes. Dans son petit traité sur l'oraison, le Père Chevrier a des paroles très fortes... même si le langage est de son époque, la réalité reste toujours la même.

« L'oraison, nous dit-il est le fondement de la vie spirituelle. Elle est la communication de l'âme avec Dieu. Elle est à l'âme chrétienne ce que la nourriture est au corps. Sans oraison, il n'y a pas de vie chrétienne, point de connaissance de Jésus Christ. »

« L'oraison est, dans un sens, plus nécessaire que la communion. Sans oraison, la Sainte communion ne produit pas d'effets en nous. Il est donc très important de faire oraison, de converser avec Dieu. »

Voilà ce que le P. Chevrier enseignait à ses séminaristes !

Le Père Chevrier dit encore : « Les disciples de Jésus Christ vivent d'amour de Dieu. Pour eux l'affection et l'amour remplacent tout le reste. Leur esprit et leur cœur sont unis à Dieu. Ce sont les amants de Notre Seigneur. »

Les amants de Notre Seigneur. Le Père Chevrier n'hésite pas à utiliser des mots qui parlent aujourd'hui encore. En clair, l'oraison c'est un rendez-vous d'amoureux, une affaire d'amitié. « Pierre m'aimes-tu ? » : c'est la première condition posée à Pierre par le Christ ressuscité, avant de lui faire paître son troupeau.

Que deviendrait un couple qui ne prendrait pas le temps de se rencontrer régulièrement et gratuitement ? Très vite ils risqueraient de vivre en parallèle, sinon en étranger. Jésus a choisi ses disciples pour être avec lui et pour les envoyer prêcher. Après 50 années de ministère, je peux modestement affirmer par expérience que si un prêtre n'est pas d'abord un amoureux du Christ et des gens, il sera peut-être un animateur chrétien, un spécialiste de la pastorale, un prestataire religieux, mais pas forcément un disciple et un apôtre du Christ à la manière du Père Chevrier.

Au mois de mars dernier, le P. Ramzi, archevêque chaldéen à Téhéran, nous parlait ici-même des dangers de l'activisme pour un prêtre. Le Pape François dit la même chose, quand il parle de la maladie du « marthalisme », comme Marthe. On peut être très dévoué, compétent, efficace, mais on risque de vivre en permanence sous la pression de toutes les demandes pastorales. On s'épuise, on ne sait plus où donner de la tête. On oublie alors de prendre le temps de se tenir humblement aux pieds du Seigneur, comme Marie, qui avait choisi la meilleure part. Cela fait pourtant partie, en priorité, de notre ministère de prêtre et nous aide à revenir en permanence à l'essentiel.

Voilà simplement ce que je voulais vous partager, en frère ainé : « Mettez l'intérieur d'abord, l'extérieur viendra toujours. Mettez l'extérieur, vous n'avez rien fait du tout » nous a dit le Père Chevrier.

Prendre le temps de l'oraison, c'est, comme Marie, choisir la meilleure part, c'est mettre l'intérieur d'abord.

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