Les poursuites ne sont pas directement engagées pour “aide à l'entrée et au séjour” (délit de solidarité), il y d'autres chefs d'accusation

Publié le par Michel Durand

Les poursuites ne sont pas directement engagées pour “aide à l'entrée et au séjour” (délit de solidarité), il y d'autres chefs d'accusation

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Ce texte circule abondamment. Il mérite une lecture attentive.

Trois France face à l'accueil des migrants (Le Monde, 21 janvier 2017)

Avec la multiplication des poursuites judiciaires, le camp des « solidaires » s'organise de plus en plus

Il y a ceux qui défendent « le paysan de la Roya » et ceux qui fustigent son action auprès des migrants. Autour de l'emblématique Cédric Herrou, qui héberge des Africains qui ont traversé à pied la frontière italienne, se dessinent plusieurs France. Celle qui estime, à l'instar par exemple d'un Arnaud Montebourg, qu'il ne devrait pas être poursuivi pour avoir aidé des migrants. Celle qui, comme le président du conseil départemental des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti, assimile l'aide des citoyens de cette vallée à une « filière d'immigration clandestine ».

Cette ligne qui traverse l'échiquier politique renvoie à une scission profonde dans la société. Directeur du département opinion publique à l'IFOP, Jérôme Fourquet identifie même « trois France », à y regarder de plus près. « Dans le rapport aux migrants, nous ne sommes pas dans du bilatéral, estime l'auteur de Accueil ou submersion, regards européens sur la crise des migrants (Édition de l'Aube, 2016). Nos concitoyens se partagent en trois groupes avec d'un côté les inconditionnels de l'accueil ; de l'autre les opposants à l'entrée d'étrangers. Et entre les deux, un large pourcentage de la population qui estime que ce qui arrive aux Syriens, Africains ou Afghans est terrible, certes, mais dont la crainte du terrorisme, du chômage ou du déclassement brise leurs velléités d'accueil. »

La taille des groupes varie, mais le découpage, lui, perdure. Depuis quelques mois, toute   une série d'événements a
précipité le « coming out » des uns et des autres.

Des « pro » de plus en plus mobilisés

Du côté des « solidaires », l'accélération des comparutions en justice de soutiens aux migrants a précipité la mobilisation. Cédric Herrou, qui après son procès début janvier sera fixé sur son sort le 10 février, a de nouveau été placé en garde à vue, jeudi 19 janvier.

Mardi 17 janvier, l'un des Parisiens les plus présents sur les campements depuis 2015, devait être jugé, poursuivi pour « rébellion et violence sur personne dépositaire de l'autorité publique », pour avoir voulu éviter à des migrants d'être emmenés par la police. Renvoyé au 5 mai, ce procès est le second pour Houssama El Assimi qui avait déjà dû en septembre 2016 répondre de l'organisation d'une manifestation interdite avant d'être relaxé. Le 8 février, ce sera le tour de Ben Art Core, jeune photographe de presse jugé à Nice, poursuivi pour avoir incité et aidé des étrangers en situation irrégulière à passer en France. À Calais aussi des citoyens sont à la barre.

Même si le comptage est difficile, ils seraient « trente ou trente-cinq à être actuellement poursuivis », estime Valérie Osouf, militante parisienne. « Les mêmes ordres de grandeur que sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, à l'heure où Eric Besson était ministre de l'identité nationale », notent de concert plusieurs militants historiques. Comme le rappelle Violaine Carrère du Groupe d'information et de soutien des immigrés, « les poursuites ne sont pas toujours directement engagées pour "aide à l'entrée et au-séjour" » (article 622-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers), que les associations ont rebaptisé « délit de solidarité ». « D'autres chefs d'accusation se multiplient », ajoute la juriste.

Face à cette vague, une centaine de syndicats et d'associations ont signé le 12 janvier un texte rappelant qu' « on assiste depuis plusieurs mois à la recrudescence de cas où la solidarité est tenue pour un délit ». Les signataires y voient une volonté directe des « autorités » de « faire plier les citoyennes et les citoyens qui n'adhèrent pas aux politiques de non-accueil et de mise à l'écart des migrants ».

Plusieurs centaines de lettres commençant par « Monsieur le président, aujourd'hui, j'ai commis un délit de solidarité. Hier aussi. Et demain je le referai », ont été récemment postées pour l'Élysée. Agnès Tricoire, l'avocate qui a impulsé ces envois veut interpeller directement le chef de l'État. « Nous sommes des milliers à refuser la politique du pire, à refuser qu'un délit contre lequel nous nous sommes battus sous la droite nous soit renvoyé dans la gueule par la gauche », a-t-elle écrit à François Hollande. Un peu ce que veut aussi mettre en exergue le mouvement de soutien autour de l'association la Roya citoyenne, avec des gens aussi divers que les artistes Sanseverino, les chroniqueurs Nicole Ferroni et Guillaume Meurice ou Cécile Duflot.

Cette France-là n'est pas limitée à Vintimille, Calais ou Paris où l'accueil administratif. Partout, dans les villes et villages où ont ouvert des centres d'accueil, des personnes apportent de l'aide. Une France solidaire qui donne un pull ou un sandwich, puis un jour une place au chaud, oubliant de demander au bénéficiaire son statut administratif.

En Ile-de-France, un vaste mouvement de citoyens héberge ainsi pour une nuit ou une semaine les mineurs remis à la rue parce que jugés trop âgés. Entre Vintimille et Nice, on convoie en voiture, on nourrit, on héberge ceux qui ont traversé la frontière dans la neige en baskets de toile. À Calais, nombre de bénévoles prennent désormais chez eux ceux que l'Etat n'héberge plus depuis qu'il pense le " problème " résolu par l'évacuation du bidonville. Un bénévole du Secours catholique a récemment été réveillé à 5 heures du matin par le SOS de jeunes en hypothermie vite mis à l'abri avec leurs amis « chez des bénévoles afin qu'ils se refassent une santé ».

Des " anti " qu'on entend peu

Ils étaient auparavant plus discrets. Dans quelques villes comme Allex, dans la Drôme, ou à Saint-Brévin-les-Pins, en Loire-Atlantique, des groupuscules ont manifesté leur opposition à une installation dans leur commune des évacués de la « jungle » de Calais, dans la foulée des déclarations de Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, craignant de voir « des mini-Calais ». Ces villes, où des manifestations ont eu lieu, sont pourtant restées des épiphénomènes circonscrits, comme les quelques dommages causés à des centres prévus pour recevoir.

Sur le reste du territoire, l'opposition aux migrants reste plus larvée. Le véritable rendez-vous pour rappeler ce qui a du mal à s'exprimer à haute voix pourrait bien être le scrutin présidentiel. Même si les langues se délient au fil des ans et de la montée des scores électoraux du parti de Marine Le Pen, tous les votants FN ne revendiquent pas haut et fort leurs idées.

Des " ni-ni " plutôt contre

Entre cette France, qui plaide l'humanité et celle qui a peur, se dessine le large groupe du « ni-ni » que connaît bien le politologue Jérôme Fourquet. Un ensemble qui dérive ponctuellement vers l'un ou l'autre des deux camps, au gré des événements. « Lorsque le pape François demande d'accueillir, un glissement se fait dans le groupe catholique vers les proaccueil ; lorsque rejaillit la peur du terrorisme, les indécis passent chez les opposants à l'accueil », rappelle l'analyste pour qui ces indécis ont la spécificité toute française de « pencher plus vers le camp des "antimigrants" que celui de l'accueil. Contrairement au positionnement de ce même groupe en -Allemagne et en Italie. »

Aux yeux de M. Fourquet, trois facteurs, structurels ou conjoncturels, expliquent cette spécificité française. « D'abord, les paysages politiques diffèrent. De ces trois pays, la France est le seul dans lequel un parti d'extrême droite, le Front national, laboure le terrain depuis trente ans, martelant inlassablement un discours antimigrants », explique-t-il. La dialectique frontiste ayant même donné le la du positionnement des autres partis sur ce thème, entraînant une lepénisation des repères.

De plus, « la crise des banlieues de 2005 a durablement insinué dans les esprits que notre modèle d'intégration a échoué. D'où l'idée que dans l'incapacité d'intégrer des nouveaux venus, il vaut mieux ne pas accueillir », ajoute M. Fourquet qui rappelle au passage que « l'accueil n'a pas été porté en France par des discours politiques forts depuis 2015 »... Les Allemands ont eu le « wir schaffen das » (nous y arriverons) de la chancelière Angela Merkel. Les Italiens entendent les messages récurrents du pape François. Mais en France le costume du leader de l'accueil n'a pas trouvé preneur.

Tout cela dessine un pays clivé, avec un danger : la radicalisation des plus extrêmes.

 Maryline Baumard, Le Monde

 

4 774 migrants ont volontairement quitté la France en 2016

Si ce nombre est sensiblement équivalent aux départs en 2015 (4 758), il se structure différemment. Les nationalités présentes dans la « jungle » de Calais ont le plus demandé à repartir : les Afghans, deuxième nationalité du bidonville, ont été vingt fois plus nombreux à souhaiter rentrer chez eux que l'année d'avant. Les départs volontaires d'Iraniens ont augmenté de 194 %, ceux d'Irakiens de 114 %, et ceux de Pakistanais de 55 %.

L’office français de l’immigration a privilégié les retours vers les pays soumis à visa. Didier Leschi, son directeur, jugeant que les départs de migrants européens ou des Balkans se soldaient souvent par des retours.

 

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