L'effort pour ouvrir les Français et les catholiques à plus large que l'Hexagone est un effort essentiel dans tous les domaines

Publié le par Michel Durand

L'effort pour ouvrir les Français et les catholiques à plus large que l'Hexagone est un effort essentiel dans tous les domaines

Nous avons toutes les données pour voter ce dimanche aux élections présidentielles. Nous connaissons les critères d’un vote solidaire. Nous connaissons l’appelle de l’Évangile à une fraternité universelle, mondiale et nous savons que les pays industrialisés ne peuvent pas continuer leur volonté de croissance sans limite car cette dernière conduit à l’épuisement de la terre. 

Nous savons. Mais acceptons-nous les indispensables modifications de nos habitudes de vie ? Acceptons-nous le fait que le choix d'un gouvernement vise le bien commun et non ses propres intérêts ? Le bulletin de vote sera-t-il l’expression de convictions profondes ou la marque d’une peur face à l’emprise d’ étroits nationalistes ? Autrement dit, le vote utile ou le vote selon ses convictions ?

J’ai bien aimé que Philippe Poutou tourne mon regard vers la Guyane. Cela m’a rappelé l’éditorial de Golias en date du 6 avril. Je ne suis pas , bien que lyonnais, abonné à cette revue et je n’ai rencontré que deux fois Christina Terras. C’est un prêtre ouvrier en retraite qui a communiqué à tous ces contacts cet article. Mettre en avant Emmanel Lafont me semble convenir. 

 

En Guyane = Un évêque témoin pour notre temps

Il aura fallu du temps pour que les pouvoirs publics et les médias hexagonaux prennent conscience des difficultés vécues par la Guyane. La journée morte du 29 mars dernier - rassemblant 15 000 personnes à travers les grandes villes d'un territoire qui compte 250 000 habitants - y est pour beaucoup. « Ce que nous vivons est historique, je n'avais pas vu ça depuis l'Afrique du Sud... », nous confiait Mgr Emmanuel Lafont, évêque de Cayenne depuis 2004, ce 31 mars 2017. Il s'est réjoui au téléphone que la ministre des Outre-Mer, Ericka Bareigts, ait évoqué le « peuple guyanais » et se soit excusée au nom de l'État « en référence à des années de sous-investissement de Paris dans ce territoire ».

Car Mgr Lafont - tout comme les représentants des Églises sœurs et des différentes confessions présentes en Guyane - est solidaire du peuple guyanais qui souffre de multiples maux. Il sait en tout cas ce que signifie solidarité : prêtre fidei donum en Afrique du Sud (premier prêtre blanc à s'y installer) en 1983 - pas n'importe où : à Soweto, le plus grand et le plus dangereux des townships de Johannesburg -, il y travaille en bonne intelligence avec Desmond Tutu (nommé archevêque anglican du Cap en 1986 après son prix Nobel de la Paix en 1984), notamment dans la lutte contre l'apartheid. Il y acquiert le surnom de Senatla, « l'homme fort », en sotho. Proche de Winnie Mandela (deuxième épouse de Nelson), il rencontre, cinq jours après sa libération en 1990, le futur président sud-africain et s'engage assez franchement à ses côtés, notamment lors de la campagne présidentielle de 1994 (cf. Golias Hebdo n° 3155).

L'évêque de Cayenne, fort de sa présence en Guyane depuis plus de dix ans, a bien voulu nous éclairer, alors que l'État s'apprêtait le 1er avril à mettre un milliard d'euros sur la table pour sortir de la crise2, accédant ainsi aux principales revendications des Guyanais : création d'un Tribunal de grande instance et d'un centre pénitentiaire à Saint-Laurent du Maroni ; suspension de la cession du centre médical de Kourou (dans les mains de la Croix-Rouge qui gère ce programme de santé de 1,5 million d'euros pour trois ans de manière « scandaleu[se] », selon le rapport de la députée P.S. Marie-Anne Chapdelaine et de la sénatrice E.E.L.V. Aline Archimbaud à la suite de leur mission guyanaise de 2015 (cf. Le Canard enchaîné du 29/03) ; fidélisation d'un escadron de gendarmes mobiles à Cayenne ; aide de fonctionnement exceptionnelle de 20 millions d'euros pour l'hôpital de Cayenne.

La rédaction tient donc à le remercier et à lui témoigner notre proximité : il est rare de voir des évêques français garder leur capacité d'indignation et s'impliquer totalement dans les luttes des peuples dont ils ont la charge. Mgr Lafont : un témoin pour notre temps.  

GOLIAS HEBDO 6 avril 2017 > ÉDITORIAL

Voir aussi

 

Mgr Lafont (Cayenne) :

« Une colère qui vient de loin... » 

 

Golias-Hebdo : Père Lafont, que se passe-t-il en Guyane ? Qu'y voyez-vous depuis votre installation en 2004 ? La situation s'est-elle aggravée ?

 

Mgr E. Lafont : La situation de la Guyane n'a pas évolué au rythme de sa croissance humaine, depuis des années : 40 000 habitants en 1960, 300 000 aujourd'hui, 500 000 dans moins de 15 ans. Beaucoup de promesses faites n'ont pas été tenues. L'augmentation effrayante de la délinquance et de la criminalité, jointe à une dégradation rapide de la santé, de l'éducation et des infrastructures insuffisantes a fait sauter le bouchon et la colère vient d'éclater : « Nou gon ke sa » (« on n'en peut plus »), dit la foule, unie et compacte.

G. H. : Selon les différents reportages que les médias ont réalisés, la Guyane souffre du chômage (40% chez les 15-25 ans), des différences salariales (entre Guyanais et Métropolitains), des produits alimentaires plus chers qu'en métropole (45%), du manque de moyens à l'école et de l'insécurité (augmentation des faits de délinquance), des trafics de drogue... Certaines difficiles réalités métropolitaines y semblent démultipliées. 

Quelle est la part de responsabilité de l'État dans cette situation ? Les excuses de la ministre des Outre-Mer - évoquant le « peuple guyanais » - permettront-elles de sortir de l'ornière ?

E. L. : Oui la responsabilité de l'État est bien engagée. Des promesses non tenues ont été faites depuis des décennies au niveau de la sécurité, de la justice, du foncier, de la santé... C'est ce qu'a évoqué la ministre des Outre-Mer. Ce qu'elle a dit était important. La rencontre avec les Guyanais l'a convaincue. « L'important, c'est la rencontre », dit le pape François. Il faudra maintenant que les promesses soient mises en œuvre.

G. H.: Il y a cinq semaines, vous avez écrit aux élus : de fait, les chrétiens - protestants et catholiques - prennent toutes leurs places dans ces luttes. Or, vous n'avez reçu aucune réaction de leur part. Comment l'expliquez-vous ? Quelle est la place de l'Église en Guyane ? Voyez-vous des similitudes avec ce que vivent les chrétiens des pays voisins ? Avec ce que vous avez vécu en Afrique du Sud ? 

E. L. : Les élus de Guyane auront beaucoup d'efforts à faire pour porter ensemble l'intérêt du « bien commun ». Certains agissent, certes, mais trop rarement de concert. Ils ont devant eux la tâche de retrouver la confiance de la population. Lorsque le Collectif citoyen1 qui s'est constitué discute avec les ministres, ses membres ne veulent pas des élus à côté d'eux. Mais quand les élus sont en rendez-vous avec les pouvoir publics, le Collectif exige d'être avec eux. C'est tout dire.

G.    : Vous demandez que soit enfin signé le « pacte d'avenir ». Pourquoi cette signature est-elle sans cesse repoussée ? Qu'apportera concrètement ce pacte aux Guyanais ?

E. L.: Ce pacte, promis par François Hollande en décembre 2013, qui a fait depuis des aller-retour continuels - et pas seulement de la faute du gouvernement - était une proposition compacte, à l'origine de plus de deux milliards d'euros, touchant l'ensemble des besoins de la Guyane. Il engageait l'État de manière solennelle.

G. H. : Père Lafont, comment l'Église en métropole peut-elle aider la Guyane ? La théologie « métropolitaine » a-t-elle pris en compte les spécificités des Églises de l'Outre-Mer dans sa réflexion ? Comment les Églises de l'Outre-Mer peuvent-elles enrichir le corpus chrétien de la métropole ?

E. L. : J'ai reçu ces jours-ci des soutiens importants de mes frères de France*. Mais d'une manière générale, la situation de la Guyane et des Outre-Mer est trop éloignée pour que l'Église, tout comme la société française, n'en saisisse toute la réalité. L'effort pour ouvrir les Français et les catholiques à plus large que l'Hexagone est un effort essentiel dans tous les domaines. C'est d'une véritable conversion du cœur qu'il s'agit. Mais les catholiques ne sont pas les plus réticents, loin de là, à cette urgence.

Propos recueillis par Gino Hoel

 

Ce lien permet de découvrir qui sont ces « 500 frères » engagés dans la lutte contre la criminalité : 

* et aussi "de mes frères de France"

   dont voici le texte :

Lourdes, le 30 mars 2017

Cher frère, cher Emmanuel,

Face au mouvement social que connaît La Guyane aujourd’hui, les évêques de France expriment leur inquiétude pour le peuple de Guyane. Dans un climat d’exaltation et de difficultés mélangées, l’unité du département semble aujourd’hui fragilisée par des débordements toujours possibles.

Au cœur des revendications se trouvent des thèmes cruciaux pour le bien-être de tous : la santé, l’éducation, la sécurité, l’économie, l’accès au foncier, la justice, l’habitat, la protection de la biodiversité et des ressources du sol de la mer et du sous-sol, les infrastructures, les relations de la Guyane avec le monde environnant (Amérique du Sud et Caraïbes).

Que tout le peuple se lève est un signe fort à la fois de sa souffrance et de son désir de vivre. C’est un signe aussi de sa volonté de faire face, uni, à tous ces défis.

Les évêques de France tiennent à manifester leur soutien au peuple et à l’Église en Guyane.

Dans ce climat de tensions, ils expriment, à leur tour, leur profonde gratitude aux acteurs de dialogue et de paix.

Avec toi, ils prient enfin pour que le réveil de la Guyane soit un réveil qui ne mette pas de côté la dimension spirituelle de la vie.

Tu sais notre amitié fraternelle.

Tu peux compter sur ma prière.

Mgr Georges PONTIER

Archevêque de Marseille

Président de la Conférence des évêques de France

 
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