Depuis des années, la droitisation de l’Église catholique de France s’installe nettement dans le clergé, l’épiscopat, les militantes en vue

Publié le par Michel Durand

Depuis des années, la droitisation de l’Église catholique de France s’installe nettement dans le clergé, l’épiscopat, les militantes en vue

source de la photo

Je reprends de nouveau les échanges de courriels que nous avons eu, principalement entre prêtres, à propos des élections, du silence de la hiérarchie ecclésiale catholique et je me dis que tous ces textes présentent une très bonne base pour réfléchir sur les choix pastoraux mis en avant. Je pense entreprendre une réflexion sur la pastorale de proximité que je place en parallèle à l’engagement dans la pastorale des pèlerinages, actuellement très en vogue, alors que la dynamique de l’Action Catholique semble avoir largement, sinon totalement, disparu. Mission de France, Prêtres de Jésus Caritas, Prado, prêtres au travail ont une pratique que nous avons peut-être à redécouvrir. Certes, on ne va pas restaurer la JAC et la JOC des années 30 ! Mais, ne serait-il pas fructueux de regarder dans cette direction missionnaire ?

J’ai plusieurs fois eu l’occasion d’écrire ce genre de pensée dans ces pages. Je le fais encore aujourd’hui dans le prolongement des échanges de courriels à propos de l’élection présidentielle 2017.

Pour alimenter la réflexion, je vous invite à suivre les liens de deux articles publiés dans Libération

- L'Église catholique infichue de prendre position contre l'extrême droite

- Sans messie, les cathos déchirés

La tribune de Christian Delorme publiée dans Le Monde mérite que l’on prenne le temps d’une lecture attentive. Cela alimente la réflexion et, la copiant ici, je ne peux qu’inviter à entrer dans de échanges fructueux, offrant de la matière à ce « dossier » : à quelle pastorale nous invite l’analyse du temps présent observé sous les évènements électoraux.

 

Christian Delorme: « Le silence historique des évêques de France »

Dans une tribune au « Monde », le prêtre du diocèse de Lyon déplore que les digues anti-FN soient tombées chez de nombreux pratiquants catholiques.

Le Monde | 05.05.2017 Par Christian Delorme (Prêtre du diocèse de Lyon)

Alors que, le 7 mai au soir, la France risque de se retrouver avec une présidente élue représentant la famille de l’extrême droite, la Conférence épiscopale française a fait le choix d’une parole tiède que l’on peut assimiler à un silence coupable tant cette parole est inaudible et peut seulement profiter à Marine Le Pen.

Dès le 30 mars, le président du Conseil national de l’Église protestante unie de France, le pasteur Laurent Schlumberger, a alerté, dans un communiqué, sur la « catastrophe » que serait une victoire de la candidate du Front national à l’élection présidentielle. Le 25 avril, c’était au tour du grand rabbin de France, Haïm Korsia, d’appeler à voter sans hésitation au second tour pour Emanuel Macron.

Des responsables musulmans ont suivi. Nos compatriotes protestants et juifs ont une longue expérience des persécutions liées à des pouvoirs identitaires, et ils ne sauraient se tromper sur les dangers qui montent (surtout après que Marine Le Pen a exprimé récemment que la France n’était « pas responsable du Vel’ d’Hiv » et fait l’éloge du cardinal de Richelieu, qui aurait eu raison de combattre les protestants, qui « avaient des exigences qui allaient contre la nation »).

Les évêques français, eux, se sont contentés, le soir du 23 avril, d’un vague communiqué signé par leur secrétaire et porte-parole, rappelant différents points de discernement concernant les choix électoraux, parmi lesquels le souci de la construction européenne et celui du respect de l’immigré. Mais point d’appel aux catholiques à ne pas se laisser happer par les sirènes d’un parti « génétiquement » nationaliste et xénophobe ! Pas de parole tranchante ! Au contraire : le communiqué précise que la Conférence épiscopale « n’appelle pas à voter pour l’un ou l’autre candidat ».

 

Droitisation de plus en plus forte

Par le passé, les évêques français ont su faire preuve d’attitudes autrement moins conciliantes à l’égard du parti d’extrême droite. En 1998, le cardinal Louis-Marie Billé, archevêque de Lyon et président de la Conférence des évêques, signait avec les autres grands chefs religieux de notre pays une déclaration qui commençait ainsi : « Les responsables des grands courants religieux de France s’inquiètent de la place désormais prise dans la vie politique française par un parti qui n’a jamais caché ses thèses racistes, xénophobes et antisémites. »

A l’élection présidentielle de 2002, plusieurs évêques appelèrent à voter Jacques Chirac pour barrer la route à Jean-Marie Le Pen. Ce temps est fini. Pourquoi ? A cela plusieurs raisons, qui ne sont pas toutes également condamnables. Le Front national a tenté, ces dernières années, de se débarrasser de l’antisémitisme obsessionnel de son fondateur, et il peut sembler être devenu plus fréquentable (mais, au soir du 23 avril, sa présidente confiait les rênes du parti à un député européen négationniste !).

Aux élections régionales de décembre 2015, 24 % d’entre eux ont voté pour les candidats du FN !

De manière plus certaine, sa base électorale s’est énormément élargie, rassemblant beaucoup de gens honnêtes qui n’ont pas d’autre tort que d’appartenir aux couches les plus en difficulté de la population, les plus sanctionnées par le phénomène de la mondialisation et celui de la financiarisation de l’économie. Surtout, les digues sont tombées chez de nombreux pratiquants catholiques. Aux élections régionales de décembre 2015, 24 % d’entre eux ont voté pour les candidats du FN ! Quelques mois auparavant, l’évêque de Fréjus-Toulon, Mgr Dominique Rey, n’avait pas craint d’inviter avec une amabilité ostentatoire Marion Maréchal-Le Pen à un rassemblement diocésain.

 

Discours de victimisation

Surtout, depuis une vingtaine d’années, on assiste à une droitisation de plus en plus forte de l’Église catholique de France, au niveau de son clergé et de son épiscopat et au sein des forces militantes montantes. En face du déploiement de l’islam, en particulier, les réflexes et les arguments identitaires prennent une place croissante. Le discours de victimisation à l’encontre d’une République laïque considérée comme anticléricale trouve de plus en plus d’oreilles complaisantes. Aux militants de l’Action catholique presque tous désormais disparus ont succédé les militants de La Manif pour tous pour qui les critères de discernement à prendre en compte en premier sont une politique familiale dynamique et ce qu’ils considèrent être la morale sexuelle «naturelle».

 

Des schismes silencieux

Au moment des débats et des manifestations provoqués par l’élargissement de l’institution du mariage aux personnes homosexuelles, ces nouvelle forces militantes de l’Église catholique ont été le fer de lance et ont composé l’essentiel des troupes opposées au gouvernement, se mettant à rêver à une « rechristianisation » de la France par la morale. Or, que voit-on, qu’entend-on ces jours-ci ?

La Manif pour tous, présidée par la très catholique Ludovine de La Rochère, a lancé, sur les réseaux sociaux, une campagne appelant à voter « contre Macron ». Le mouvement Sens commun, lui aussi essentiellement composé de militants catholiques, a décidé, de son côté, qu’il ne se prononcerait « ni pour Macron ni pour Le Pen ». Christine Boutin, ancienne présidente du Parti chrétien démocrate, elle, a franchi le Rubicon : elle votera Le Pen !

Ce silence des évêques, qui équivaut à une autorisation morale donnée aux catholiques de voter Marine Le Pen s’ils pensent pouvoir le faire « en conscience », représente un événement historique qui aura, dans tous les cas de figure, de lourdes conséquences. D’une part, les évêques de France participent ainsi à la banalisation du Front national et à son installation de plus en plus grande dans le paysage politique français, et l’histoire pourra leur demander d’en rendre compte.

D’autre part, leur décision de ne pas prendre franchement position, pour ménager une partie des pratiquants, vient blesser toute une autre partie des catholiques qui, eux, ne se résolvent pas à ce que la France puisse devenir une terre de haine et que sombre l’Europe démocratique dont les pères fondateurs étaient, pour la plupart, de grandes figures chrétiennes. A certains silences peuvent répondre des schismes silencieux.

Christian Delorme
Le Monde  - 5 mai 2017

 

Christian Delorme est l’un des initiateurs de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983. Il est l’auteur, avec Rachid Benzine, de « La république, l’Eglise et l’islam » (Bayard, 2016).

Publié dans Eglise, Politique, évangile

Commenter cet article

Muller 12/05/2017 16:17

Les évêques qui ne voulaient pas blesser la laïcité en laissant les chrétiens voter en leur âme et conscience, qui ne voulaient pas prendre une position politique font en fait de la politique et expriment une opinion pro-FN. Ils participent à cette stratégie de dédiabolisation de l'idéologie du FN qui n'est qu'une mystification.

Michel Durand 12/05/2017 19:45

Merci de votre commentaire. Même si la comparaison n'est pas totalement possible, on pourrait évoquer le nazisme et penser à Bonhoeffer qui "s'oppose activement à l'idéologie nazie : il voit en elle une menace pour les chrétiens, pour les Allemands et pour toute l'humanité. Ses prêches sont généralement pacifistes : il appelle les croyants à s'opposer au nazisme et alerte ses fidèles de l'ampleur des menaces qu'il représente : ainsi, dès 1934, lors d'une rencontre œcuménique de jeunes protestants au Danemark, il souligne la menace de guerre que pourrait provoquer le nazisme". (source : https://www.topchretien.com/auteurs/dietrich-bonhoeffer/)