La dédiabolisation, modération du discours, a favorisé le glissement de certains catholiques vers le choix du Front national

Publié le par Michel Durand

La dédiabolisation, modération du discours, a favorisé le glissement de certains catholiques vers le choix du Front nationalLa dédiabolisation, modération du discours, a favorisé le glissement de certains catholiques vers le choix du Front national

Je pensais avoir terminé avec les récits et témoignages qui circulent dans les courriels à propos de l’élection présidentielle. En fait, j’en reçois ou découvre encore d’autres que je ne peux qu’ajouter à la liste établie, les glisser dans ce que j’appelle : « le dossier des élections ». Ouvrir ce « dossier » me semble important, car j’y vois tous les éléments nécessaires à une bonne réflexion en vue de dessiner les lignes directrices d’une mission d’évangélisation. Il me semble que, dans quelques jours, je devrai refaire le point sur ces textes afin d’en faciliter la lecture.

Trois textes
- D’abord Gaston Pietri, lu dans La Croix, auquel
- Robert Divoux donne son commentaire
- Ensuite, celui qui me fut présenté par Bruno Lachnitt et que je dépose ici avec l’assentiment de l’auteur, Cédric Van Styvendael

 

1- La Croix, 22 mai 2017
Épiscopat et scrutin présidentiel, une occasion manquée

Gaston Piétri

Ce n’est pas la première fois que la Conférence des évêques s’interdisait toute consigne de vote lors d’une élection présidentielle. Cependant, claire semblait la conjoncture dans laquelle, depuis la fin des années 1980, les recommandations épiscopales excluaient le vote Front national. Étaient en cause la résistance à l’accueil des immigrés, le refus opposé par principe à leur mode d’expression culturel et religieux, plus généralement encore un rejet que justifiaient des thèses à tonalité raciste. Puis, ce que l’on a nommé la « dédiabolisation », en raison surtout d’une modération du discours, a été pour beaucoup dans le glissement d’une certaine fraction de l’électorat catholique vers le choix du Front national.

Le soupçon cette fois, et jusqu’au moment le plus décisif de la campagne, a été celui d’une volonté de ménager cette aile du catholicisme. À l’heure où une mobilisation considérable de l’éventail politique concentrait son discours sur le danger que représenterait la victoire de ce parti, ne pas donner de consigne de vote se chargeait de signe pour une bonne partie de l’opinion. Ce ne pouvait plus être une simple incitation à la responsabilité individuelle. S’en remettre à la conscience libre et éclairée des croyants est apparu ici et là comme une manière officielle de nier le danger, de laisser libre cours à l’abstention ou au « vote blanc », car en définitive, ni un camp ni l’autre ne méritaient davantage de précaution. Probablement, compte tenu de ce moment exceptionnel dans une campagne par elle-même hors du commun, le discernement a-t-il paru un terme neutre et commode au lieu d’une exigence qui réclame aide et soutien.

Qu’est-ce qui était « en balance » dans un choix limité en dernier ressort à deux candidats, plus ou moins estimés ou décriés, que les Français en grand nombre avaient vus dans un débat atypique le mercredi précédent à la télévision ?

Les questions sociétales, qui sont devenues l’obsession d’une certaine opinion catholique, et qui sont effectivement graves (il faut le dire), tenaient très peu de place dans le programme de l’un et de l’autre, et l’on pouvait le regretter. On avait, par exemple, la garantie qu’Emmanuel Macron s’en tiendrait à la loi sur le mariage pour tous, pendant que Mme Le Pen envisagerait d’y introduire des restrictions. Cependant la dominante était le flou, et nous avions entendu d’Emmanuel Macron qu’il avait l’intention de ne pas recourir, autant que possible, à la législation en ces domaines si liés à l’intime des consciences. Des officines prêtes à brandir la doctrine catholique se sont attachées à durcir ce clivage dans un moment qui appelait aussi bien d’autres considérations.

L’autre plateau de la balance nous présentait la construction européenne à laquelle les chrétiens dès l’origine ont œuvré comme à l’une des grandes causes de notre temps, l’ouverture au monde dans la variété de ses habitants et de leurs nécessités matérielles et culturelles. L’indispensable lutte contre le terrorisme ne peut être le dernier mot, lorsqu’elle devient l’argument capital de l’enfermement national durable et finalement du rejet de l’autre. Les chrétiens savent ce que l’Évangile inspire en ce domaine, et ce qu’il réprouve à cet égard.

Dans le périmètre politique et éthique limité qui était, en une circonstance aussi grave, celui des questions posées à nos consciences, aucun choix ne pouvait être parfait. Toute parole comportait des limites indépassables. Quelques évêques pour leur compte ont osé la prononcer publiquement. La Conférence des évêques de France ne l’a pas fait. On peut interpréter ce silence comme une preuve de respect. [ndlr : Par contre] des journaux et magazines catholiques, comme La Croix, Pèlerin, La Vie, l’ont fait sans manquer de respect à qui que ce soit. Les catholiques et leurs compatriotes non croyants leur en savent gré. Car un tel vide au cœur de l’espace public aurait fait douter, finalement, des implications sociales de l’Évangile.

 

2 - Robert Divoux
Qu’on me permette un commentaire personnel :

= fondamentalement je suis d’accord avec  le message de l’article. Mais…
= J’ai dû le lire 2 fois pour en dégager le sens ! Évidemment mes vieux neurones sont en partie responsables, mais pas seulement. On prend tellement de précautions pour exprimer l’idée force qu’elle se noie dans le texte.
= En ce qui concerne la chronologie : dommage que cette réflexion de Gaston Piétri n’arrive qu’après la première "bataille" ! Il faut cependant espérer qu’elle permettra de donner à certain(e)s un peu de lumière pour la suite.

Je prends un risque : est-ce que si j’écris ce qui suit je fais une erreur de raisonnement, ou est-ce que j’énonce plus simplement le problème ?

Partons d’abord les grands principes :

« L’Église (...), en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique. » (c’est un texte du concile Vatican 2 "Gaudium et Spes" 76, §2 – promulgué en 1965).

En conséquence aucun parti politique ne peut s’approprier la qualification de « chrétien ». Il y a des chrétiens engagés en politique, mais c’est tout, et c’est d’ailleurs souhaitable. Mais est « chrétienne » toute politique humaine, c’est-à-dire qui garantit la dignité des personnes, sans exception. Sinon on est dans la communication trompeuse.

Ensuite en 2009 le pape Benoît XVI précise dans son encyclique "Caritas in veritate" au n°9 : « L’Église a une mission de vérité à remplir, en tout temps et en toutes circonstances, en faveur d’une société à la mesure de l’homme, de sa dignité et de sa vocation. ». L’Église peut donc être amenée à contester certaines positions de tout pouvoir politique, et elle l’a fait – pour ne prendre qu’un double exemple – avec le mariage des personnes homosexuelles, et avec l’accueil des réfugiés. Elle est dans son rôle.

Mais une question – me semble-t-il – n’a pas été soulevée dans les débats récents : "toutes les propositions politiques contestables sont-elles à mettre dans le même panier ? Ne convient-il pas de les hiérarchiser ?"

J’ai personnellement entendu justifier le soutien au Front National en mettant en balance ses positions avec l’acceptation du "mariage pour tous" par le parti En marche ! En résumé : les 2 partis ne respectent pas sur un point ce que pense l’Église, donc ils sont à égalité, "la balle au centre" !

Pour raisonner juste il me semble qu’on doit mettre :
- dans un plateau de la balance les implications d’une loi qui donne une possibilité aux personnes homosexuelles de se marier, mais qui n’oblige personne à le faire ;
- et dans l’autre plateau les implications de la volonté affichée par le F.N. de faire de la France (donc de chacun de nous, qu’on le veuille ou non) un pays se refermant sur ses frontières, s’opposant par principe aux modes d’expression culturel et/ou religieux des immigrés présents sur le territoire (et s’opposant même aux français d’origine immigrée, puisque les enfants sont le plus souvent de nationalité française) ; et les conséquences néfastes qu’entraine un parti entrainant la régression de notre civilisation avec ses thèses xénophobes à tonalité raciste.

On regarde ensuite la balance, on fait un constat, et on tire les conséquences…

En conclusion voici 2 exemples de regards sur cette balance portés avant le second tour de l’élection présidentielle : Le regard de Marc Stenger, évêque de Troyes : « Le 7 mai, quel bulletin de vote ? Pas celui de la peur, de la haine, du rejet, du mensonge, de l’exclusion, du repli : c’est l’opposé de l’Évangile. » (Twitter)
et celui d’Olivier Leborgne, évêque d’Amiens« Le repli communautariste, la fermeture à l’autre, l’exclusion sont des impasses absolues. On ne peut construire l’avenir de la France sans que celle-ci trouve sa place en Europe et dans le monde. Ceux qui promettent le contraire mentent aux Français.

En même temps, on ne peut pas construire l’Europe sans remettre l’homme au centre. » (La Croix)

Robert Divoux

 

2 - Marre de mes Evêques, de l’Eglise de France et de leur pudeur de gazelle …
Cédric Van Styvendael,

Je suis, comme j’ai récemment eu l’occasion de l’exprimer publiquement, un républicain, catholique, laïc, de gauche. Je n’en tire ni fierté, ni honte, c’est ce que je suis tout simplement.

Cette quadruple caractéristique me conduit, très sûrement,  à savoir ce que je vais voter dimanche prochain. Elle me conduit également à souhaiter que ce soit également le cas pour mes frères et soeurs républicains, catholiques, laïcs de droite.

Mais je suis aussi un républicain, catholique, laïc, de gauche triste, blessé et en colère. Je ne comprends plus mon Eglise, pire elle m’inquiète.

En s’obstinant, dans un coupable silence, à ne pas prendre une position claire quant aux prochaines échéances électorales, elle laisse germer un doute, s’instiller une éventualité, se répandre une odieuse hypothèse… voter Front National, adhérer à ses thèses pour un catholique ne serait plus incompatible avec les fondements de notre foi.

Oh, bien sûr j’ai lu attentivement les écrits de ceux qui défendent cette non position au nom du principe  d’universalité de notre Eglise et du respect des convictions individuelles. J’aurais aimé retrouver cette même sagesse lors des débats sur le mariage pour tous qui ont conduits nombre de nos prêtres et évêques à nous inciter, lors de la messe dominicale, à aller manifester publiquement notre mécontentement ! Alors quoi, l’on pourrait donner des mots d’ordre, des consignes et des « prêts à  penser » sur des sujets de droits familiaux, oserais je dire de droit privé et ne pas oser se prononcer sur des enjeux de société ! En voilà des pudeurs de gazelles !

En tant que catholique de gauche, j’ai l’impression d’être chaque jour un peu plus à côté, un peu plus en dehors de mon Eglise. Non pas celle de mon quartier, ni même celle du successeur de Pierre mais bien de l’Eglise de France. Cette église si prompte à s’insurger sur des sujets sociétaux qu’elle met à l’agenda de ses priorités publiques quand elle peut parfois donner l’impression d’être moins prompte à s’offusquer des droits de l’homme bafoués, des migrants refoulés et des replis identitaires assumés.

Oui, j’attends de mon Eglise un chemin, une voie, une aide au discernement. J’en accepte même les principes de correction fraternelle, mais à la condition que ceux-ci s’appliquent systématiquement et à tous. A condition qu’elle ne laisse aucune place à une géométrie variable funeste et néfaste qui amalgame ce qui ne peut pas l’être, valide un relativisme qu’elle ne cesse de pourfendre en d’autres occasions et finalement laisse à penser que voter pour l’une ou l’autre des candidatures qui s’offre à nous dimanche prochain ne revêt pas de caractère exceptionnel et n’entraine pas de conséquences dramatiques pour les hommes et les femmes de notre pays.

Bien sûr je ne souhaite pas jeter l’anathème sur mes frères et sœurs tentés par ce choix. Les temps politiques, économiques et sociaux que nous vivons sont trop incertains, trop violents et trop troubles pour certains d’entre nous pour que je me permette cette posture. Cependant j’attends de mon Eglise qu’elle prenne en conscience ses responsabilités et nous laisse prendre les nôtres. Je ne comprendrais pas que dans un subtil exercice de réthorique enthymène elle ne prenne pas les siennes...

Cédric Van Styvendael, le 2-05-2017

Publié dans Eglise, Politique, évangile

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