Profond retournement ! À quel profond retournement une biennale d'art sacré actuel peut-elle nous appeler ?

Publié le par Michel Durand

œuvre de Frédérique Lemarchand

œuvre de Frédérique Lemarchand

Eglise Saint-André, rue de Marseille, 69007 LYON Tram T1

ouverture : du jeudi au dimanche : 15 h  -  19 h 

Dans les traditions monothéistes, l'appel à la conversion compte parmi les classiques de la parole prophétique ou divine : changer de vie, revêtir l'homme nouveau. On dirait aujourd'hui « prendre conscience », autant de verbes d'action qui mettent l'accent sur une responsabilité humaine. Mais la foi n'est-elle pas un don de Dieu ?

Il serait un peu court d'observer la foi toujours a posteriori d'un mouvement de conversion, même si le récit de « nouveaux convertis » témoigne d'un avant et d'un après. Gagnerions-nous à choisir entre une vision de la foi comme conséquence d'une somme d'efforts pour se tourner vers Dieu et la foi comme fruit d'une soudaine illumination ? D'un côté comme de l'autre, nous en resterions à une vision trop linéaire du cheminement spirituel, qui a néanmoins l'avantage de faire récit et sens, depuis une expérience fondatrice jusqu'à la transformation ou l'avènement du sujet. Le risque cependant est de voir s'estomper peu à peu les effets du rayonnement premier.

Regardons maintenant la conversion ou le retournement comme l'actualisation perpétuelle de l'événement fondateur, la logique interne de la foi et non son seul prérequis. Nous parlons alors d'une logique toute divine qui fait voir toutes choses comme Dieu les regarde, faisant exister ce qui, bien souvent, est méprisé aux yeux du monde.

Le mouvement de conversion est peut-être d'abord à apprécier en lui-même. Les choses de ce monde, en torsions, transformations, déplacements et juste agencements peuvent déjà exprimer quelque chose d'une vie de foi.

Dans le livre de l’Exode, Moïse dit aux fils d'Israël : « Le Seigneur a appelé par son nom Beçalel [...] il l'a rempli de l'esprit de Dieu pour qu'il ait sagesse, intelligence, connaissance et savoir-faire universel : création artistique, travail de l'or, de l'argent, du bronze [...] il a mis en son cœur le don d'enseigner » Ex 30, 30-35. L'œuvre dont il est question signifie l'unité de dons spirituels en tension féconde, l'unité même de l'homme. La fabrication en tant que telle n'est qu'une étape d'un processus qui vise à conduire ces dons vers un but supérieur, le regard au-delà d'une forme, ajustée à l'intuition de sa nature changeante. Ce processus est comparable au mouvement de conversion qui sans cesse reconduit la finalité d'une forme donnée : tout corps n'est finalement pas voué à la mort même s'il doit la traverser.

L'artiste aujourd'hui doit pouvoir s'y retrouver, lui qui a pris au sérieux le pouvoir confié à l'homme de transformer la matière à l'image de la Vie qui ne cesse de le transformer en profondeur.

Le profond retournement exprime déjà cette possibilité du créé, celle d'apparaître toujours dans un halo de nouveauté. Une chose n'est pas ; elle devient sans cesse. Si tant d'artistes ont cherché à retourner les canons esthétiques, c'est pour mieux voir l'origine du voir et sa trajectoire incandescente. Ainsi le peintre Georg Baselitz parlant de son travail : « Le retournement est le meilleur moyen de vider ce que l'on peint de son contenu. Le fait de renverser le motif me prouva que la réalité est l'image. Ainsi, j'ai su me tourner vers la peinture en soi ». L'artiste contemple en profondeur ce par quoi une chose existe : la peinture en soi. Il s'arrête comme Dieu s'arrête devant sa création au premier jour : « Et Dieu vit que cela était bon ». Et ce petit moment signe toute la liberté à venir et la confiance accordée. Dieu a profondément confiance en l'homme. La foi de l'homme en retour, sa conversion ne peuvent trouver racine que dans cette terre d'amour et d'abandon premier, comme terreau d'un don plus grand : la Vie même de Dieu en Jésus-Christ offerte pour la multitude.

Le profond retournement est un appel lancé à tout Homme : que tout ce qui sort de lui soit libre de lui. L'artiste n'est plus maître de son œuvre ; il la laisse partir vers de nouvelles terres à féconder, d'engendrements en engendrements. L'œuvre se lève pour celui qui sait la regarder. Une exposition d'art est l'occasion d'un transfert de responsabilité, celle de l'artiste rencontrant celle du regardant. Dans les étapes pour devenir moine, le regardant précède le postulant. Regarder engage déjà un peu de la personne.

Chaque artiste pourrait dire de son travail ce que Tobie dit de Dieu :

« Si vous revenez vers lui de cœur et d'âme.
Pour vivre dans la vérité devant lui.
Alors il reviendra vers vous et jamais plus ne cachera sa face.
Regardez ce qu'il a fait pour vous, rendez-lui grâce à pleine voix ».
Tb 13,6-7

En 1944 à Lyon, quand des nazis tentèrent de surprendre des juifs un vendredi soir, quel ne fut pas leur étonnement à leur arrivée dans la synagogue, en constatant que toute la communauté s'était déjà retournée, comme pour les accueillir. En réalité, l'assemblée venait d'accomplir simplement un geste rituel pour recevoir symboliquement le shabbat. Les assaillants, pris de court, écourtèrent leur visite et ne firent que peu de dégâts.

Le rite est une merveille en cela qu'il rend le corps alerte, disponible et accueillant face à la vie comme face à la mort. Une nouvelle fois, la Biennale d'Art Sacré Actuel de Lyon se tient dans une église. Puisse quelque chose du rite imprégner la démarche du visiteur. Que son pas découvre toute la solennité de ces instants, dans l'accueil d'un autre que soi, dans le discernement d'un mouvement intérieur ajusté à ce qu'il voit, ressent et vit.

« L'homme peut choisir de retourner en arrière se perdre dans la totalité ou au contraire de s'ouvrir une route vers la totalité qui l'appelle » (Paul Beauchamp).

Pourquoi alors persister à qualifier de « sacré » cet art qui se confond avec la vie même de celui ou celle qui le pratique vers la vie de celui ou celle qui l'accueille ? Certainement pour ne pas oublier cette distance nécessaire qui permet à chaque chose d'exister par elle-même et que le caractère sacré participe à révéler. Séparer pour mieux unir. Peintres, sculpteurs, brodeur, graveur, émailleurs, plasticiens, photographes, dessinateur...

« De tout votre art, soutenez l'ovation » (Psaume 32)

Franck CASTANY
commissaire de la BASA

programme de la BASA 2017

Publié dans Art, Eglise

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