Ils sont déclarés coupables par l’Europe qui pousse l'Italie et la Libye à les déclarer coupables. Juste parce qu'ils ne sont pas européens

Publié le par Michel Durand

Ils sont déclarés coupables par l’Europe qui pousse l'Italie et la Libye à les déclarer coupables. Juste parce qu'ils ne sont pas européens

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À l’issue de la tenue d’un cercle de silence à Lyon, place des Terreaux, une amie m’a donné lire Bilal sur la route des clandestins de Fabrizio Gatti. 477 pages de récits tous plus terribles et angoissants les uns que les autres. Nous sommes tous informés des drames qui se vivent en Méditerranée et au Sahara. Le lire sous la forte plume de ce reporter est autre chose. Nous nous trouvons en situation d’exil. Une série de témoignages que tous les participants des cercle de silence devraient lire. 

En voici la présentation :

« Un faux nom, un petit tube dans lequel sont roulés quelques dollars, de la colle pour masquer ses empreintes digitales, un gilet de sauvetage, trois boîtes de sardines, une grande bouteille d’eau, cela suffit à Fabrizio Gatti, journaliste à L’Espresso, pour se transformer en Bilal, immigré imaginaire. À partir de Dakar, il va remonter jusqu’à Tripoli, infiltré dans la route de l’émigration, afin de rentrer en Europe par la porte de Lampedusa, comme le font chaque jour des centaines de clandestins. Ce faisant, il traverse le Sahara sur des camions, rencontre des membres d’Al-Qaida, des passeurs sans scrupules, des esclavagistes nouveau modèle, et, à Lampedusa, il vit le quotidien de ces demandeurs d’asile que l’on va libérer avec une feuille d’expulsion. Feuille qu’ils se hâtent de déchirer en mille morceaux pour tenter leur chance en Italie, en France, en Allemagne…
Lucide et impitoyable, Bilal est la chronique de la plus grande aventure du troisième millénaire vécue à la première personne par l’auteur et racontée comme un récit. Ce livre exceptionnel a déjà provoqué, à sa sortie en Italie en novembre 2007, un énorme débat sur la situation des immigrés. Nous espérons ouvrir le même débat en France sur ce phénomène de société incontournable. Lauréat du Prix Terzani 2008 (le plus grand prix italien de non-fiction), Bilal a été dans les listes de meilleures ventes en Italie à sa parution à l’automne 2007 ».
Nous avons la connaissance de toutes les maltraitances qui existent. Nous dénonçons. Et les décideurs des gouvernements agissent comme si personne ne dénonçaient les atteintes aux droits humains fondamentaux. Je donne à lire ce passage qui se trouve dans les dernières pages :

« Le garçon intervient :
Si les bandits avaient pillé les Toyota, ces quatre-vingt-dix personnes seraient mortes de soif dans le désert.
Ça c'est sûr, renchérit Mohamed.
- Alors comme ça, tu es italien ?
La voix émane d'un groupe d'hommes debout qui se sont arrêtés pour écouter. La lune projette leurs longues ombres sur le sable à peine ondulé par la brise. Ils s'approchent.
- Et donc c'est de ta faute si on se retrouve ici.
Inutile de tenter de leur expliquer. La sempiternelle histoire des démocraties au sein desquelles tous ne sont pas d'accord avec leurs gouvernements. Quand on est un esclave du nouveau monde, la démocratie n'est qu'un lointain mensonge. Peut-être que Bilal aussi s'en mêle. C'est son point de vue qui décide que je ne dois pas répondre. C'est sa déception qui renonce à toute forme de défense.
Un procès dangereux s'engage. En pleine nuit. Au milieu du désert. Face à deux cents immigrés, d'abord exploités puis déportés. Déclaré coupable juste parce que je suis européen. De même que l'Italie et la Libye les ont déclarés coupables. Juste parce qu'ils ne sont pas européens. Il n'y a pas d'issue si la liberté des individus est établie par les passeports. Deux rectangles de carton avec trente-deux pages au milieu.
- Écoute, Italien, dit une autre voix, mes papiers sont en règle. Regarde, ça c'est mon permis de travail libyen. Pourquoi vos ministres sont venus en Libye pour demander qu'on nous expulse ?
Au cours du maigre repas, d'autres passagers s'approchent. Ce ne sont pas des spectateurs. Chacun d'eux a le poids d'un procureur.
- Moi je sais comment les choses se sont passées. En Libye, je regardais la BBC. Pourquoi l'Italie s'est mêlée de nos vies d'immigrés ?
- Le Nigeria, c'est pas en Afrique ? La Libye, c'est pas en Afrique ? demande un garçon efflanqué. Vous les Européens, vous êtes pas libres de circuler entre l'Italie, la France et l'Allemagne ? Ma famille est restée en Libye. Moi j'ai été expulsé parce que l'Italie l'a demandé. Pourquoi ? Et pourquoi l'Europe a rien fait pour arrêter les Italiens ?
L'obscurité cache leurs silhouettes. On ne distingue que le blanc de dizaines d'yeux dilatés par la rage et la fatigue. Nous nous levons tous.
- Moi je suis un homme libre, crie encore plus fort un Nigérian, je travaillais en Libye depuis l'âge de dix-sept ans. Je suis tourneur. À Tripoli, j'ai ma femme et deux petits enfants. Voilà, Italien.
Il prend deux photos dans son portefeuille.
- Regarde les photos. Regarde ça, et tu verras si je raconte des histoires. Moi j'ai des papiers en règle. J'ai essayé de retourner en Libye parce que c'est mon droit. Ils m'ont encore déporté. Ça fait deux mois que j'ai pas vu ma famille.
D'autres comme lui s'assoient sur le sable pour l'écouter.
- Moi, j'allais pas en Italie. Maintenant, Italien, dis-moi quand je les reverrai ? À cause des Italiens, maintenant quand tu prends un taxi au Nigeria, on te demande si tu es chrétien ou musulman. Moi je réponds que c'est pas important ce que je suis, parce que tout ce que je demande à un chauffeur de taxi, c'est qu'il m'amène à destination, un point c'est tout. Mais vous le savez que dans ma ville les fanatiques islamistes sont déjà en train de faire de la propagande? Vous avez vu, ils disent, ce que les chrétiens italiens font à nos frères émigrés ? Les hommes libres comme moi veulent rester libres, hurle le tourneur, moi j'étais un homme libre, je respectais la loi. Je veux rendre de comptes à personne de ma liberté.
Le Ténéré absorbe les cris et rétablit immédiatement le silence. Plus personne ne parle. »

Nous savons. Tout le monde sait. L’Europe pour maintenir dans le monde sa position privilégiée se tait. Dans ce récit l’Italien assume l’accusation de ne rien faire. N’est-ce pas cela que nous voulons crier dans les cercles de silence ? Que l’Europe, l’Européen sorte de son égoïste enfermement !

 

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