Je songeai avec mélancolie à ce temps d'avant 1914 où, avec une simple carte d’identité, il était possible d’accomplir le tour d Europe

Publié le par Michel Durand

Je songeai avec mélancolie à ce temps d'avant 1914 où, avec une simple carte d’identité, il était possible d’accomplir le tour d Europe
Je songeai avec mélancolie à ce temps d'avant 1914 où, avec une simple carte d’identité, il était possible d’accomplir le tour d Europe

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Alors qu’ARTE diffuse des émissions (visible jusqu’au 20 mai 2018) montrant comment depuis l’origine du monde, la réalité des migrations construit l’humanité, le parlement s’enferme dans ses frontières. C’est tout juste si l’on ne prête pas la main à ceux, Génération identitaire, qui interviennent pour que des étrangers ne franchissent pas notre frontière alpine.

Je reprends ces jours-ci quelques textes de Joseph Folliet que je trouve d’une parfaite actualité. Il nous montre que l’Europe n’en finit pas de s’enfermer dans son attitude égoïste, préférant l’accroissement du capital à l’épanouissement de l’humanité. Il se peut que j’en rende compte dans En manque d’Église. Pour qu’un État de droit fonctionne comme tel, libéré de toute anarchie, faut-il se plier à toutes les lois élaborées par quelques uns ?

Que faire pour que change les mentalités ? Évolutions / Révolutions. Je pense plutôt à Conversion.

 

Joseph Folliet :

L'accoutumance à la servitude

Dans le train qui me ramenait d'Angleterre, je fus témoin d'une scène tragi-comique qui eût pu mal finir, mais qui, heureusement, s'acheva pour le mieux.

Le principal personnage était une dame anglaise, mariée à un Français, mais ayant conservé la nationalité britannique. Après un séjour en Angleterre, elle rentrait dans son foyer, accompagnée, d'un enfant. Le personnage secondaire était un jeune fonctionnaire, de la police, aimable mais assez embarrassé de sa responsabilité. Quant au chœur, indispensable dans toute tragédie, six voyageurs de nationalités différentes le constituaient, dont votre dévoué serviteur.

Il manquait au passeport de la dame je ne sais quel cachet indispensable, paraît-il, pour revenir en France, quoique ce genre de formalités n'ait jamais mis grand obstacle au transit des espions, des financiers où des escrocs internationaux. La dame avait demandé maints renseignements, en France, à la préfecture et au consulat britannique ; en Angleterre, à la police des ports ; personne ne l'avait prévenue. Et cependant, faute d'un coup de tampon, elle se vit menacée de renvoi à son point de départ.

Elle devint rouge - comme seules certaines Anglaises peuvent le devenir - d'un rouge couleur tunique de horse guard. Puis elle usa des armes dont le Créateur a doté toutes les femmes, c'est-à-dire qu’elle se mit à pleurer. L'embarras du jeune policier n'en diminua pas. Il ne lui restait plus qu'à en référer au commissaire. Par bonheur, le commissaire était bon enfant. Il trouva un expédient légal pour arranger l'affaire et la dame se trouva simplement condamnée à une petite amende. Du coup, elle retrouva et sa couleur normale et sa sérénité. Quant au chœur, il passa des commentaires larmoyants à la réjouissance.

Mais, durant cette petite scène de la vie quotidienne, je songeai avec mélancolie à ce temps d'avant 1914 où, avec une simple carte d'identité, sans passeports, sans visas, sans formalité aucune,.il était possible à un quelconque voyageur d'accomplir, sinon le tour du monde, du moins le tour d Europe. Les hommes de ce temps-là n’appréciaient pas leur bonheur. Aujourd'hui. les moyens de communication sont étonnamment perfectionnés, les orateurs officiels parlent sans trêve de fraternité entre les peuples et de collaboration internationale, et, cependant, si le Philéas Fogg de Jules Verne voulait refaire son tour du monde en quatre-vingts jours, je ne suis pas sur qu'il y arriverait, car il lui faudrait peut-être quatre ou cinq jours de voyage en avion, mais, à coup sûr, trois ou quatre mois de formalités, d'attente et de piétinement dans les queues. Les Jeunes qui n'ont pas connu, sinon par ouï-dire, l'époque de la liberté, trouvent naturels les barrières ou obstacles administratifs et policiers dressés devant les pas du voyageur.

De même qu'ils jugent normales et nécessaires les queues auxquelles s'adonne le monde contemporain... La queue est un phénomène international, universel et caractéristique de notre temps. Je dirai que non seulement on fait queue pour tout, mais qu'on ne peut plus rien obtenir sans queue. La queue est entrée dans nos réflexes et lorsque, par hasard,-nous pouvons nous procurer une denrée quelconque ou un papier entre mille autres, sans queue préalable, nous nous sentons mal à l’aise,-

Je me rappelle notre état d'esprit en 1937, au temps où les journalistes se livraient à des controverses sur le point de savoir s'il valait mieux consommer des canons ou du beurre. Alors, quand nous regardions, sur les journaux, les photos des Allemands prenant avec docilité leur place dans la queue, nous nous disions fièrement que jamais les citoyens-de la République française - liberté, égalité, fraternité - ne supporteraient plus de vingt-quatre heures semblable régime.-Et je suis sûr que les libres sujets de-Sa Majesté britannique se-faisaient .des réflexions analogues. Aujourd'hui, un an après la fin de-la. guerre, les citoyens français et les sujets britanniques continuent à faire la queue sans élever la moindre protestation, avec une obéissance résignée pareille à celle des premiers chrétiens devant les fantaisies cruelles de Néron ou Dioclétien.

Le vrai, c'est que la liberté est une habitude très facile à prendre et très facile à perdre. Petit à petit, heure par heure et morceau par morceau, nous nous accoutumons à la servitude que détermine l'effroyable concentration du monde moderne. Les individus, les corps intermédiaires, les communautés locales voient fondre, l'une après l'autre, leurs grandes ou leurs petites libertés. Seuls quelques vieillards restent les témoins des libertés ancienne ; mais nul n'écoute leurs radotages ; ou si on les écoute, c'est avec la même curiosité goguenarde qu'on prêterait l'oreille à un revenant du XIIe siècle.

Les liens de l'homme moderne sont si bien ajustés qu'il ne les sent même plus et que, si on les lui enlevait, il se sentirait, comme disait ma grand-mère, tout chose.

Frère GENIÈVRE (J. FOLLIET)

27 septembre 1964 - mais j'ai  un doute sur la date. 

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