Le commandement d’aimer autrui n’est pas nouveau, ce qui est nouveau c’est que quand Jésus demande d’aimer, lui, il aime visiblement

Publié le par Michel Durand

Le commandement d’aimer autrui n’est pas nouveau, ce qui est nouveau c’est que quand Jésus demande d’aimer, lui, il aime visiblement

Cela se voit dans son regard

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Ayant rencontré Daniela Caldiroli à l’occasion d’études d’Évangile selon la tradition du Prado, j’ai lu le livre d’Enzo Bianchi, Jésus et les femmes, Bayard, février 2018. J’en recommande la lecture et, surtout, la méditation paisible tout le long de la lecture. Daniela Caldiroli a traduit ce petit ouvrage  (165 pages)de l’italien au français.

Je dis souvent (ou parfois) que Jésus n’apporte rien de nouveau. Ce qu’il dit est déjà connu, car il ne fait que redire ce que les prophètes ont déjà proclamé. Du reste, ce matin à l’office des lectures, Saint Augustin m’a confirmé dans cette opinion. N’a-t-il pas écrit :

« Le Seigneur Jésus affirme qu'il donne à ses disciples un commandement nouveau, celui de l'amour mutuel, lorsqu'il dit : Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer les uns les autres. Est-ce que ce commandement n'existait pas déjà dans la loi ancienne, puisqu'il y est écrit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ? Pourquoi donc le Seigneur appelle-t-il nouveau un commandement qui est évidemment si ancien ? »

Pour lire la suite du texte, suivre le lien.

Ce que dit Jésus nous le connaissons. Aussi, il importe surtout (ou également) de voir comment il dit ce qu’il dit. Il importe dans la lecture de l’Évangile de sentir la façon dont il parle, de saisir son regard quand il décide de répondre à une demande. Que lit-on sur son visage ?… Nous ne pouvons le voir que si nous acceptons de cheminer avec lui.

Le 19 mas, je me suis exprimé à ce propos en citant le récit de Marc sur la femme hémorroïsse.

Je recommande le cheminement avec Enzo Bianchi dans Jésus et les femmes, parce que cette lecture méditée nous place en compagnie du Christ et que, vivant auprès de lui, nous saisissons la façon dont il s’adresse aux personnes rencontrées. Je recommande aussi ce livre parce qu’il enrichit notre regard alors que nous cheminons avec Jésus par exemple  au moment où il rencontre une anonyme souffrant depuis trop longtemps d’hémorragie. Cette méditation a enrichi le regard que je portais sur Jésus au cours d’une récollection avec des laïc(que)s du Prado. Voici le passage, page 29.

 

Cheminons avec LA FEMME QUI SOUFFRAIT D’HÉMORRAGIE

Une femme, qui souffrait d'hémorragie depuis douze ans — elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout ce qu'elle possédait sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré —, cette femme, donc, avait appris ce qu'on disait de Jésus. Elle vient par-derrière, dans la foule, et touche son vêtement. Elle se dit : « Si j'arrive à toucher au moins ses vêtements, je serai sauvée. » À l'instant sa perte de sang s'arrête et elle éprouve dans son corps qu'elle est guérie de son mal. Aussitôt Jésus s'aperçoit qu'une force est sortie de lui. Il se retourne au milieu de la foule et dit : « Qui a touché mes vêtements ? » Ses disciples lui répondent : « Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : "Qui m'a touché ?" » Mais il regarde autour de lui pour voir celle qui a fait cela. Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui est arrivé, vient se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. Mais il lui répond : « Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal » [Me 5,25-34 ; cf. Mt 9,20-22 ; Le 8,43-48].

 

C'est une femme, anonyme, qui, selon la loi de Moïse, est impure, exclue de la vie sociale. Dans le livre écrit par les prêtres, le Lévitique, la Torah précise qu'une femme atteinte par des pertes de sang est impure : « Quand une femme est atteinte d'un écoulement, que du sang s'écoule de ses organes, elle est pour sept jours dans son indisposition, et quiconque la touche est impur jusqu'au soir. Tout ce sur quoi elle s'est couchée en étant indisposée est impur, et tout ce sur quoi elle s'est assise est impur [...]. Quand une femme est atteinte d'un écoulement de sang pendant plusieurs jours en dehors de sa période d'indisposition ou que l'écoulement se prolonge au-delà de son temps d'indisposition, son impureté dure aussi longtemps que dure l'écoulement. Tant que dure cet écoulement, tout lit où elle se couche est comme le lit de son temps d'indisposition ; et tout objet où elle s'assied est impur comme il est impur lors de son indisposition » (Lv 15,19-20.25-26).

Il est évident qu'en de telles conditions, une femme est humiliée et marginalisée. Elle ne peut se rendre en public, ni s'asseoir en famille, car elle laisserait des traces d'impureté, ni toucher aucun objet de la maison, tant qu'elle a son indisposition menstruelle. Seulement quand elle sera purifiée, et aura offert un sacrifice expiatoire de deux tourterelles ou deux pigeons, elle pourra retrouver sa condition normale (cf. Lv 15,28-30). Pour nous aujourd'hui une telle législation semble impossible, mais il n'en était pas ainsi dans le passé et en de nombreux lieux et cultures : le sang qui sort de la femme pour des raisons naturelles est considéré comme cause d'impureté ; au contraire, le sang des animaux versé au cours des sacrifices purifie ! Cela nous semble scandaleux, une oppression terrible pour les femmes, et pourtant cela fut écrit dans la Torah comme volonté de Dieu. Le Talmud va jusqu'à affirmer : « Quand une femme indisposée passe entre deux hommes, si elle est au début du cycle, elle en tuera un, si elle est à la fin, elle causera un conflit entre eux » (Talmud de Babylone, Pesachim 111a). Et encore : « Si une femme a un écoulement de sang irrégulier, [...] son mari doit la répudier et ne jamais plus la reprendre » (Talmud de Babylone, Niddah 12b). Voilà la terrible condition de la femme au temps de Jésus : exclusion temporaire dans les moments critiques, exclusion définitive pour celle qui a des indispositions irrégulières, impossibilité d'une vie conjugale et sexuelle normale, émargination humiliante et honteuse, à supporter avec résignation et en silence.

La femme anonyme dont parlent les Évangiles a été rejointe par la renommée de Jésus, un rabbi qui se consacre aussi à l'activité de guérisseur ; après l'échec de multiples tentatives de soins par divers médecins (pendant bien douze ans !), elle essaie donc d'approcher Jésus, tente de lui toucher au moins le vêtement, dans l'espoir de parvenir à la guérison. Elle ne peut pas crier son infirmité, elle ne peut même pas demander à Jésus, entouré par la foule, de guérir son infirmité, car tous s'éloigneraient d'elle. Dans sa grande foi et obstinée, elle choisit alors d'agir de manière clandestine. Furtivement, en s'ouvrant une voie parmi ceux qui accompagnent Jésus, elle s'approche de lui et touche « son vêtement » (Me 5,27), « la frange de son vêtement » (Mt 9,20 ; cf. Le 8,44). En tout cas, toucher la frange du vêtement d'un juif voulait dire reconnaître que Dieu était avec lui (cf. Za 8,23). Sa foi en Jésus est vraiment profonde, car elle est persuadée que cet homme pourra la guérir même sans être prié, supplié et averti : un simple, contact suffit ! Mais la femme est aussi consciente de ce que, touchant Jésus, elle enfreint la Loi et lui communique son impureté, commettant une faute très grave. Et pourtant, elle accomplit ce geste qui dit sa foi, manifestant aussi sa subjectivité, sa volonté de dire « non » à cette loi injuste qui la stigmatisait et la coupait des autres. Elle est persuadée que la relation avec Jésus peut ouvrir à la relation avec tous les autres. Et voilà, dès qu'elle touche le vêtement de Jésus, elle sent que l'écoulement de l'hémorragie s'arrête, et découvre dans son propre corps la guérison. Son audace a été récompensée, elle a arraché à Jésus une guérison qu'elle ne pouvait pas invoquer publiquement !

L'initiative du geste revient à la femme, mais l'acte du toucher implique toujours une réciprocité : celui qui touche et celui qui est touché ressentent, éprouvent ensemble. C'est pourquoi Jésus reconnaît qu'une force est sortie de lui, qu'une rencontre s'est produite entre le désir d'une femme infirme et sa propre capacité de guérir et sauver. Une fois accomplie l'action de libération, Jésus aurait pu, d'un simple regard, dire à cette femme que son amour restaure, guérit. Au contraire, il demande à haute voix : « Qui a touché mon vêtement ? », et, sans se soucier de l'incompréhension des disciples, il pose la question en tournant son regard vers la foule, pour voir qui a osé faire ce geste. Aussitôt la femme, saisie de crainte et tremblante, sachant ce qui vient de lui arriver, vient à Jésus, se jette à ses pieds et lui raconte son histoire, son infirmité, son désir et la guérison qui vient de se produire.

Alors Jésus s'adresse à elle en disant : « Ma fille, ta foi t'a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. » Il appelle cette femme anonyme thygâter, « ma fille », pour lui communiquer sa bienveillance paternelle, et déclare que c'est précisément sa foi-confiance qui a fait en sorte qu'il lui réponde non seulement par la guérison, mais en la sauvant : « Ta foi t'a sauvée. » Un salut, celui que donne Jésus, qui transcende la guérison de l'infirmité, et qui est promis comme condition durable. Cette femme est ainsi réadmise dans la vie avec les autres, reconnue à nouveau capable de relation et de communion, et l'interdit du sang est vidé de toute sa puissance ségrégative. Il n'y a plus de barrières entre les femmes et les autres à cause du sang menstruel. Bien plus, cette femme est déclarée par Jésus comme exemplaire pour sa foi, cette foi qu'il reproche aux disciples de ne pas avoir {cf. Me 4,40 et par.).

Ce récit peut nous paraître comme la narration d'une action magique, mais tel n'est pas le cas : c'est la force de Dieu qui habite Jésus qui est la cause de la guérison, et la foi de la femme consiste à faire le nécessaire pour que Dieu puisse faire son œuvre. Mais en quoi cet épisode se distingue-t-il de tout autre geste ou parole de foi ? L'audace de la femme qui avoue sa pathologie impure, sa confiance en ce rabbi de Galilée, la force de Dieu qui habite Jésus se sont entrecroisées dans le geste du toucher : communications des corps, geste sensuel, geste très humain désirant la communion... Jésus non seulement ne l'a pas dédaigné, mais au contraire il l'a reconnu et y a perçu toute la foi de cette femme. Plus encore, ce geste de proximité, une fois accueilli, suscite une proximité réciproque. Jésus a voulu reconnaître ce qui venait de se passer entre lui et cette femme, et louer sa foi, son audace. Qu'un impur touche un autre, c'était transgresser la Loi, un péché ; mais pour cette femme, c'était invoquer le salut, donc pour Jésus un acte de foi : « Ta foi t'a sauvée. » Aussi doit-on redire à la fin de ce récit la parole de Jésus, mais en la déclinant au féminin : « La Loi a été faite pour la femme et non la femme pour la Loi » (cf. Me 2,27).

Publié dans Eglise, évangile, Prado

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