Se découvrir dans un combat permanent contre la lassitude, la paresse ou le repliement sur soi qui se dissimule dans le pourquoi encore

Publié le par Michel Durand

Se découvrir dans un combat permanent contre la lassitude, la paresse ou le repliement sur soi qui se dissimule dans le pourquoi encore

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Alors que j’ai dépassé les 75 ans, il m’arrive de penser que je me sens toujours en pleine forme et que je pourrais bien agir comme auparavant. Mais, la réalité st autre et rapidement des douleurs diverses, de fatigues inconnues me rappellent que ce n’est vraiment pas comme avant.

Au cours de ma méditation quotidienne, j’ai pensé ce matin qu’il serait juste de déposer en ce  lieu ces pages d’un confrère. Elles correspondent bien à ce que je pense penser et vivre. Il importe de préciser pour répondre à la question sur ce que, retraité, je fais que je suis en retraite de la fonction de curé et non pas de celle de prêtre. Pour les personnes peu informées de la vie de l’Eglise, les deux se mélangent.

Ce que dit Jean Lahondes, je le compare à ce que je vois de la vie de prêtres très âgés qui, pour certains, vivent une grande solitude et ne souhaitent rejoindre aucune communauté, même s’ils vivent en EHPAD.

 

 

Extrait de la revue des prêtres du Prado de France, avril 2018 : TRANCHES DE VIE PRADOSIENNE, pages 38-42

 

Jean LAHONDES est dans sa quatre-vingt septième année, prêtre du diocèse de Marseille depuis cinquante-neuf ans et membre de l'association des prêtres du Prado. Depuis le premier juillet 2014, il habite en foyer avec six autres prêtres. Il nous livre ici ce qu'il a partagé au conseil presbytéral de Marseille, qui propose aux prêtres aînés de prendre la parole.

 

DE QUELLE RETRAITE PARLONS-NOUS ?

 

Tandis que la société civile parle de retraite professionnelle, est-il possible d'emprunter ce propos tel quel, pour les prêtres qui arrivent à soixante-quinze ans ? Il est vrai que cette dénomination rapide nous rapproche de l'ensemble des salariés hommes et femmes, au moins dans nos sociétés occidentales. Rend-on pour autant, par cette description, la vérité de la situation d'un ministre de l'Évangile ici en France, à ce jour dans le diocèse de Marseille ? La réponse à cette interrogation demande une attention particulière, qui impose de ne pas se presser pour parler retraite ; la prudence semble nous guider vers une réponse différée, qui pourrait s'éclairer au moins en partie à l'issue de notre propos ; c'est au moins le souhait que nous faisons.

Le Canon 538 §3 éclaire déjà pour partie notre propos, en rappelant que le curé doit présenter sa démission à 75 ans à l'évêque diocésain. Toutefois, qui oserait enfermer la personne du prêtre dans ce propos, même s'il demeure un repère clair, précis et indiscutable ? Il s'agit de la démission de quoi ? De la charge pastorale sans doute, celle de curé par exemple. Reste que, par l'Ordination et la mission reçue des évêques, les prêtres sont mis au service du Christ docteur ; prêtres, ils participent par leur ministère, qui de jour en jour construit ici-bas l'Église pour qu'Elle soit le peuple de Dieu, le corps du Christ, le Temple de l'Esprit Saint.

Puisque l'ordination configure le prêtre d'une manière permanente et pour la vie, comment maintenir et vivre cette exigence et avec quels moyens structurels, tant de la part du prêtre admis « à la retraite », que de la part du ministre qui a ordonné le prêtre ? Un vrai chantier à ouvrir ! Sans réponse précise, un grand vide risque de se manifester, qui affecte sa santé physique et mentale et creuse ainsi une question qui reste sans réponse adaptée au cœur de la vie du prêtre, invité à mettre un terme à son ministère actif. En un mot, une situation inconfortable qui mine inconsciemment santé et moral, détruit ainsi tout dynamisme par une frustration permanente si on ne s'explique pas. Comment ouvrir le dossier des neurosciences ? Ou alors le phénomène de la post modernité balaie d'un coup rapide la grandeur du ministère presbytéral, hérité des Apôtres par nos Évêques.

Où vivons-nous ? Comment vivons-nous ? Le diocèse de Marseille a bâti un foyer de 8 places, face au Conseil Général. Une maison neuve de deux étages. Restauration au rez-de-chaussée, salon au premier étage et chapelle au second. Chaque appartement doit faire autour de 50 m2 répartis en deux pièces vastes en plein soleil avec un balcon ; plus des sanitaires complets, chauffage central et climatisation.

Vivre avec des frères prêtres m'est une grande joie. Nous ne nous sommes pas choisis. La différence culturelle et de tradition spirituelle sont une source de découvertes permanentes, qui a ses riches surprises propres. Le groupe actuel va de 79 à 89 ans. Si nous sommes tous prêtres, nos traditions spirituelles et apostoliques sont la plupart du temps différentes, marquées par les lieux que nous avons servis et source de grande richesse, tandis que nos conditions de santé souvent fragiles permettent l'échange et le débat entre nous. À ce jour, une réunion au moins une fois par mois cherche à nous rassembler, à l'initiative de l'assistante sociale ; très ouverte et non directive, elle facilite l'accueil dans la différence des cheminements et des expressions, en donnant tout son temps à celui qui souhaite s'exprimer. C'est le groupe qui fixe le sujet. Durée une heure trente. Trois jours dans la semaine, dimanche compris, nous concélébrons l'Eucharistie le matin à 11 heures. Le dimanche, il nous arrive d'accueillir des familles connues. Quelle joie de parler à ces petits, pour l'un d'entre nous !

La santé des uns et des autres donne le ton de nos journées. Pour que ce type de vie soit/devienne une source de joie et de liberté intérieure, il convient de ratifier le choix d'être ensemble dans un cadre spécifique. Rester aussi membre actif d'une cellule du presbyterium, demeure à certains jours une épreuve ; c'est aussi et davantage un mystère, un don de Dieu qui nous pousse à l'élargissement continu. Même si la fraternité reste capitale, il convient d'en découvrir l'enjeu chaque jour. Refuser ce cahier de charge nous expose à des déconvenues passagères. Mais on apprend à compter sur les copains... Une seule condition parait indispensable : c'est le respect scrupuleux de l'expression de chacun, qu'elle soit faite de paroles ou de silences. Nous avons tant et tant de richesses en commun, exprimées ou non, qu'avec le temps nous découvrons que nous sommes accompagnés silencieusement par des frères qui eux aussi se battent pour répondre à l'Esprit, en se battant pour garder la santé et le goût de vivre. Pour tenter de ne rien oublier, il faut dire que celui qui marche à une très grande chance ; sur sept que nous sommes, cinq ne peuvent sortir seuls de la maison. Une dernière remarque mérite une place importante, car elle est capitale : c'est celle de la cuisinière Aldona, toujours disponible et souriante et de son mari Jean, de ses deux enfants. Ils sont associés de fait à notre vie et nous, pour partie à la leur ! Ils ont leur place propre. La cuisinière, qui est assistée d'une personne de service, assure la cuisine les jours fériés et l'entretien du linge, ainsi que la propreté de la maison avec une deuxième personne. Quel retraité peut en dire autant ? Aucun souci matériel ne nous préoccupe directement. On peut toujours inviter à notre table, à condition d'avertir la veille. On ne peut conclure, sans ajouter qu'une forte coloration empathique et efficace - irénique à certains jours, plus tumultueuse à d'autres - est assurée à distance par le service diocésain des affaires économiques qui se veut présent, efficace, fraternel avec son budget.

Quelques points d'attention ou de passages obligés ...

1) Tu n'es plus comme avant ! Pendant un temps, tu as le sentiment que tu n'as plus de peuple. Que tu es isolé de tout. Que tu n'as plus de responsabilités pastorales... Que tu ne sers plus à rien... Tu cherches où tu es nommé sur l'annuaire diocésain, et tu peines à trouver la bonne rubrique. Mais c'est aussi le moment de découvrir le temps de la distance, le temps de l'étude possible pour certains, pourquoi pas ; le temps de la prière, surtout pour le peuple chrétien, dont tu demeures secrètement le pasteur.

Dans la conversation courante, tu dois rester attentif à ce qui se dit - sous le manteau de préférence, tandis qu'il convient officiellement de ne pas aborder les questions trop personnelles... Tu apprends alors qu'untel dit le chapelet sur le balcon, le soir, en contemplant Marseille... Pour ce qui me concerne, je vais chaque jour à l'Arche de Jean Vanier (à deux pas dans la même propriété)... Belles rencontres de personnes qui vivent le handicap mental sous toutes ses formes, avec l'aide du groupe. Je suis là ! J'ai la chance de pouvoir rendre service à plusieurs communautés religieuses comme le Carmel, les Petites Soeurs de l'Agneau, les Sœurs de la Marie à saint Jérôme et la maison de la Croix Rouge à Mazargues, qui est l'ancienne maison des Petites sœurs des Pauvres. Je participe aussi à l'animation de deux groupes bibliques type Paul Bony. J'ai conservé ma participation à l'équipe Imams/Prêtres, que je fréquente assidûment depuis son origine avec Etienne Renaud, père blanc décédé très vite... Et depuis quatre ans, le lis avec un groupe l'ouvrage : « Jean veux voir Dieu ». Ce style de vie est une invitation permanente pour moi à la compassion, à la contemplation et à l'adoration silencieuse : Dieu se cache dans les souffrances des hommes et des femmes. Reste à trouver les mots pour dire cette expérience et tenter, avec la force de l'Esprit, de délivrer humblement dans le partage un message de vie, de foi et d'espérance, au sein de ta propre lutte. Heureux sommes-nous, si nous arrivons à sortir du monde superficiel, alors tout devient grand dans ce qui est et reste petit...

N'allez pas croire ce tableau idyllique. Il est réaliste. Si tu veux vivre, il convient que tu ailles jusqu'au bout de ton désir et découvrir chaque jour dans un combat permanent contre la lassitude, la paresse ou le repliement sur soi qui se dissimule sous les traits du « pourquoi encore ? ». Quel est celui d'entre nous qui pourrait ignorer les paradoxes de nos vies, où le mal est très présent, mais où la grâce l'est tout autant et davantage, tant l'Esprit est agissant dans nos vies de misère ? Le Seigneur est vivant et agissant ; nous croyons, même si nous ne savons ou ne pouvons le dire tout à fait clairement. La vie demeure aussi un combat permanent, y compris à la fin de la vie du prêtre que nous sommes ! Nous savons tous le psaume 62 par cœur : « Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l'aube. Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride altérée sans eau » !

2) Un autre rapport au temps, à la distance, à la prière, à la solidarité. La retraire n'est-elle pas un moment fort, pour découvrir l'importance sociale du temps, de la distance et de la prière ? Le temps. Mais c'est celui de la création de Dieu. Nous le savions par la théologie en particulier, mais devenir contemplatif de cette œuvre de Dieu est une très grande redécouverte : un tel range ses fleurs sur son petit balcon et s'émerveille secrètement devant son géranium en fleurs. Mais dans le même temps, on peut aussi se dire « à quoi bon ? Qui s'intéresse à moi ? A quoi sert ce que je vis ? C'est bien de relire le compte rendu du conseil presbytéral, mais que c'est loin ! On ne dit rien de nous ». Et pourtant, la ratio publiée à Rome le 8 décembre dernier parle à deux reprises de la place des prêtres aînés dans la formation du presbytérium,... et pas seulement des séminaristes.

La retraite est un temps heureux pour vivre l'humilité en la redécouvrant : tu voudrais être en forme et tu as toujours quelque chose qui cloche... un jour ce sont yeux, un jour tu ne dors pas de la nuit, un jour tu as la fièvre dont tu ignores l'origine et surtout tu ne marches pas ou très mal. Dans notre situation, quelle chance ! Aucune question ne demeure sans réponse et cela vient creuser en nous l'attitude de celui qui cherche encore et toujours à comprendre. Nous savons aussi que cette disponibilité à la  recherche devient une thérapie indispensable, développée par le cerveau. Nous avons connu un cursus d'étude et la réflexion permanente à notre disposition, y compris pour maîtriser nos ressentis, atténuer nos fausses angoisses. Que dire de la distance, ce lieu désertique où le combat spirituel se fait intense, où le moi réclame son dû et où l'Esprit Saint manifeste sa présence souveraine et pacifiante ? C'est l'amour prévenant de Dieu, qui vient à la rencontre de l'homme sans jamais forcer sa liberté, mais en frappant à la porte pour demander l'hospitalité. Ne le répétez pas, mais d'une manière ou d'une autre, tous nous savons que connaître Jésus c'est tout. J'aime le climat de notre groupe : volatile à certains jours ; exaltant à d'autres ; critique assez souvent ; provoquant à d'autres moments, mais toujours respectueux. Comprenons-nous bien : la recherche se fait à tâtons, disait déjà un ancêtre dans la foi. L'intercession tient une grande place. N'est-ce pas un synonyme de la solidarité ?

Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour dire très brièvement l'importance du cadre de nos vies, toujours à revoir : le sens de la retraite à vivre périodiquement. Jésus ne l'a-t-il pas fait, bien avant nous ? Le cadre me dit les balises de mon action pastorale et apostolique comme vous le savez, c'est là la place de toute discipline dans nos vies, que vous connaissez bien ! C'est le peuple chrétien, les prêtres compagnons journaliers et le Prado qui m'ont soutenu, aidé, accompagné et renouvelé, y compris dans ma santé. Trois événements fondateurs ont été ultra lumineux : le Concile Vatican II (il y aurait beaucoup à dire...), puis la formation mise en route dans les mois suivants en mission ouvrière, qui dure depuis 43 ans (de 142 à 55 participants à ce jour), en particulier sur la pastoralité, comme diraient Jean XXIII et Yves Congar. Enfin, je ne peux pas oublier ce que l'ISRT ou ICM m'ont permis de vivre en découvrant l'inter-religieux, avec quelques géants de la recherche comme Claude Géffré, Pierre Claverie, Joseph Doré, sans oublier Jean Marc Aveline et son Équipe avec Paul Bony. D'après mes recherches, il conviendrait d'investir dans les neurosciences qui apparaissent à ce jour une science en grande expansion...

J'ai été heureux de vous offrir fraternellement et bien simplement ces quelques lignes. Pardonnez les longueurs, mais parfois les détours nous découvrent de beaux paysages inattendus. Merci de votre présence ce soir à l'appel de notre évêque. Merci de m'avoir sorti de ma paresse en préparant ces quelques mots simples, directs et fraternels …

Publié dans Eglise, Prado, Anthropologie

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Emmanuelle 14/04/2018 21:09

Je ne vous vois pas comme vieux. Pour avoir écouté quelques unes de vos homélies, je dirais même que vos positions demeurent intemporelles. Il y a peu, j'ai été à Ars inscrire le nom de quelques prêtres, dont le vôtre, sur le cahier de la chapelle où il y a le cœur du saint. J'ai lu avec joie votre nom déjà inscrit. Peut-être votre corps est-il moins facile à vivre mais votre mission demeure. Serait-ce "seulement" dans la célébration du Saint Sacrifice, comme Jésus le fit, Lui, le premier prêtre. La Sainte Vierge a parlé des Saints Sacrements à Medugorje. Que Dieu vous serre fort contre Son cœur !

Michel Durand 15/04/2018 08:55

Merci pour avoir souligné dans votre commentaire le côté intemporel. Le temps de Dieu est hors de nos chronologies.