Entendre l’appel de Dieu à devenir « homme » dans le réel, dans un engagement qui l’implique et qui seul rend témoignage de sa propre vérité

Publié le par Michel Durand

Entendre l’appel de Dieu à devenir « homme » dans le réel, dans un engagement qui l’implique et qui seul rend témoignage de sa propre vérité

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Changement climatique, migrants, Cop 24 à Katowice, fins de mois, terrorisme… tout est lié. Nous le savons. Mais, nous ne croyons pas en ce que nous savons.Si nous le croyons vraiment, nous prendrions les moyens pour régler les problèmes. Nous ne laisserions pas perdurer les situations délétères.

J’ai écouté l’Évangile d’hier, 3e dimanche de l’Avent, avec cette conviction : l’enfermement de l’homme dans son refus de s’ouvrir à l’évidence. Certes, quelques-uns font un premier pas. Et nous devons nous en réjouir. S’appuyer sur ces premières conversions, sur sa propre conversion personnelle pour obtenir l’adhésion du grand nombre. Vivre d’espérance et de confiance. Savoir attendre et tout faire pour que l’attendu se réalise. Bref, je résume ainsi, rapidement, mon état d’âme à l’office eucharistique de dimanche dernier.

Tout est dit dans l’évangile de Luc 3,10-18

 

Que devons-nous faire ? Rien de plus que d’être humainement juste. Cette recommandation vaut pour tous les problèmes qui poussent les gens dans la rue. Bombes, famines, revenus abusifs, xénophobies.. tout serait à repenser avec la simple prise de parole de Jean le baptiste.

Or, nous n’y arrivons pas aveugle que nous sommes. Alors, laissons venir Celui que Dieu envoie. Laissons-le nettoyer son aire à battre. Il agit radicalement. Je reviendrai, je pense, sur cette nécessaire radicalité.

Dans cette page, je souhaite déposer quelques articles qui peuvent aider à comprendre ce que nous vivons présentement. Une sorte de revue de presse selon le quotidien La Croix.

 

L’œuvre de Dieu, c’est la justice entre les hommes

Quand Dieu parle, il faut un médiateur. Pour Jean, le désert est le lieu de la vocation et le Jourdain, le lieu de la prédication. Il est bien « la voix qui crie dans le désert », sur le seuil d’une ère nouvelle. Il appelle à la conversion, c’est-à-dire à un retour à Dieu : il annonce un futur, une intervention de Dieu dans l’histoire des hommes. Dieu va rétablir la justice ; la justice, c’est l’œuvre de Dieu, et, le pauvre, son interlocuteur. Un Dieu qui associe l’homme à la « création » d’une cité nouvelle, Jérusalem : la vocation de l’homme, c’est d’effacer les inégalités. Ce « salut » promis est pour tous, pour le juif comme pour le païen. La justice, c’est le respect de l’homme, le respect de la dignité en tant qu’homme de tousles hommes. Jean s’adresse ainsi « à la foule », c’est-à-dire à quiconque vient pour le baptême, à des hommes et des femmes qui sont d’abord dans « une attente », celle d’un futur.

Il est difficile d’entendre cette page de l’Évangile sans penser à ce qui se passe en ce moment en France, avec une extrême violence ; difficile de ne pas penser à la revendication de base d’une justice sociale et d’une nouvelle répartition de la richesse au sein de la société. « Que devons-nous faire ? », demandent des publicains à Jean. Cette question est aussi la nôtre.

La réponse de Jean est significative d’un ton nouveau qui inaugure déjà un temps nouveau avec Jésus. Jean n’impose ni jeûne, ni prières, ni sacrifices, mais la justice. Celui qui ne la rétablit pas n’est pas moins pêcheur que le voleur !

Dans la vie, la nourriture et le vêtement, sont les biens élémentaires. L’accomplissement du commandement de l’amour, c’est que personne ne souffre de dénuement. Remarquons que dans la réponse de Jean, il n’y a pas d’idéal de pauvreté. Pas non plus de jugement moral, mais un impératif éthique de la justice : il s’agit de partager sans devenir pauvre et de ne pas exiger plus que ce qui est convenu, plus que ce qui est raisonnable, dirions-nous. Juste ce qui est juste, dans et pour une reconnaissance de l’homme en « toute chair ». Après, pour définir ce qui est « juste », c’est l’affaire de la politique qui engage responsables et citoyens et qui suppose un dialogue …

Jean annonce déjà « la Bonne Nouvelle », un impossible qui allait devenir possible : « il vient celui qui est plus fort que moi ». Le Dieu de la Bible est celui qui devient « homme », ouvrant ainsi pour tous les hommes et les femmes dans l’histoire une perspective radicalement nouvelle, leur ouvrant ainsi un futur à prendre en main. Jean en appelle à l’Esprit dont le symbole est le feu. Encore une fois, dans son propos, pas de place au jugement moral, mais à ce qu’on pourrait appeler un jugement de fait, se plaçant dans le registre du réel : la parole de « celui qui vient » séparera les uns des autres en fonction de leur « agir », c’est-à-dire en fonction, non d’un discours et de belles promesses, mais d’une participation ou d’une non-participation à la justice entre les hommes. D’où l’image très forte du vanneur qui sépare le blé de la paille. La « moisson », c’est maintenant.

À chacun d’entendre l’appel de Dieu à travers celle du Christ, l’appel à devenir « homme » dans le réel de sa vie, dans un engagement qui l’implique et qui seul rend témoignage de sa propre vérité, de sa place dans une dimension à la fois individuelle et collective dans son rapport à l’autre et, donc, dans son rapport à Dieu. À chacun d’entendre l’appel des Béatitudes. Il en va de son identité, non dans un imaginaire, mais dans un réel. Devenir « homme » dans sa responsabilité de citoyen, en devenant un participant à la vie face à l’autre, à la vraie vie qui passe par cet autre et, par là même, en devenant un fils de Dieu, Père de tous les hommes. Plus que jamais, dans ce monde en construction, c’est encore une fois tous les hommes qui doivent être mis au centre de la société de demain.

Daniel Duigou

 

 

À propos des migrants, je trouve utile, bien que trop limité, les débats intitulé : Peut-on sauver l’hospitalité ?

 

Lundi 10 décembre, à Marrakech, a été signé, sous l’égide de l’ONU, le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Signature difficile, tant ce texte, pourtant non contraignant et qui se veut une sorte de guide des bonnes pratiques, a suscité une hostilité de plus en plus forte dans de nombreux pays. Les premiers, les États-Unis se sont désolidarisés du pacte, suivis ensuite par d’autres pays, dont l’Italie, la Pologne, l’Australie ou Israël. En Belgique, le pacte a même provoqué une crise de gouvernement. En France aussi, le texte a été fortement critiqué sur les réseaux sociaux, et présenté par l’extrême droite comme susceptible de provoquer un afflux de millions de migrants sur notre territoire. Preuve, s’il en était besoin, du caractère extrêmement sensible de la question migratoire en Europe, où les populations semblent de moins en moins prêtes à accueillir des personnes venues d’autres pays ou d’autres cultures. Dans ce contexte, quel est l’avenir de la notion d’hospitalité, notion pourtant à la base de notre civilisation ? Car comme l’affirme Guillaume Le Blanc, philosophe, l’hospitalité, sous la forme du droit de visite se retrouve dans toutes les cultures. Mais sans doute faut-il réfléchir l’hospitalité sur la durée, souligne Véronique Albanel, présidente de JRS France – Service jésuite des réfugiés : l’hospitalité ne peut se passer d’un cadre clair et d’un engagement réciproque.

 

Il faut sortir du discours du tout ou rien

 

Véronique Albanel, philosophe, auteure de La Fraternité bafouée (L’Atelier), répond à la question : « Peut-on sauver l’hospitalité ? ».

L’hospitalité me paraît confrontée aujourd’hui à deux difficultés. D’un côté, il y a une hospitalité éprise d’absolu, inspirée de belles intentions, mais en danger d’irréalisme voire d’irénisme. De l’autre, il y a une fermeture de principe, lourde de conséquences, chez ceux qui refusent d’emblée d’accueillir la différence.

La réponse improvisée d’un cœur généreux qui répond à une inspiration, fût-elle spirituelle, ne suffit pas. L’hospitalité se doit d’être réfléchie, à plusieurs, dans la durée. Si elle comporte une part d’inconditionnel, elle ne peut se passer d’un cadre clair, d’un engagement réciproque. C’est une erreur de prétendre que l’accueil est inconditionnel. Le linguiste Émile Benveniste fait clairement la différence entre la gratuité du don et l’hospitalité, toujours provisoire, fondée sur un contrat de réciprocité.

Sauver l’hospitalité suppose donc de débattre des conditions de sa mise en œuvre et de sa réussite. Poser des limites, c’est reconnaître que nous ne sommes pas tout-puissants, que nous ne pouvons pas tout faire, qu’un non est possible. Reste que le oui est premier : l’hospitalité, cette loi fondamentale de l’humanité, repose sur la conviction que l’on ne peut vivre qu’en ouvrant un espace à l’autre, quelle que soit sa différence. Ma boussole est donc bien ce oui, qui s’autorise à dire non paisiblement.

Le choix résolu de l’hospitalité fait partie intégrante de nos valeurs : la Déclaration universelle des droits de l’homme, le droit maritime relatif au sauvetage en mer, l’obligation de porter assistance à une personne en danger, le principe de fraternité dont le Conseil constitutionnel vient de rappeler la valeur constitutionnelle… L’hospitalité est bien le socle de notre contrat social, le lieu de vérification que nous tenons à notre État de droit et à nos principes.

Nous ne mesurons sans doute pas assez combien l’hospitalité est le lieu décisif où tout peut basculer, comme si on pouvait dire : « Après tout, ce n’est pas grave, cela ne concerne que quelques migrants… » Revenir sur l’hospitalité entraînerait une cascade de conséquences. On le constate déjà aujourd’hui. On se met à soupçonner les Français issus de l’immigration, on s’interroge sur la citoyenneté des Français d’outre-mer… Petit à petit, cette suspicion affectera nos relations entre voisins, puis avec nos proches. Il n’y a pas de limites à ce repli…

Mais si le oui est premier, il n’est pas sans conditions. Au sein de l’association JRS - Service Jésuite des Réfugiés, nous avons adopté une charte des bonnes pratiques : nous proposons un accueil de quatre à six semaines chez des particuliers ou dans des communautés religieuses, qui se relaient pendant une durée de neuf mois environ. Nous offrons parallèlement le suivi d’un tuteur, un accompagnement juridique, des cours de français, des activités partagées (yoga, cuisine, soirée poésie…). Au l’issue de cette période, la personne doit voler de ses propres ailes, même si nous avons bien conscience qu’elle aura encore des difficultés. Chacun fait sa part : les familles, le tuteur, l’étranger qui doit aussi vouloir s’intégrer. Cessons cette sorte de culpabilisation permanente qui voudrait que l’on doive tout à l’étranger. L’étranger est une personne humaine qui a de formidables capacités, sa propre liberté, son propre dynamisme, ses limites aussi. Nous ne pouvons pas tout, nous ne devons pas tout, mais chacun doit essayer d’avancer. À JRS, nous parions sur la réciprocité et sur la joie de la rencontre.

Pour sauver l’hospitalité, il faut sortir du tout ou rien. Sortir du discours : « Si je ne peux pas tout pour ce réfugié, alors je ne peux rien. » Aujourd’hui, l’obstacle majeur, c’est le « à quoi bon ? » : « À quoi bon accueillir un réfugié, il y en a tellement. » Il y a une espèce de désespérance, d’impuissance généralisée. On veut bien endosser le rôle de sauveur, ou alors on préfère ne rien faire. On ne peut pas prétendre répondre avec un coup de baguette magique à la question migratoire qui est devant nous. Mais cela ne saurait justifier l’inaction. Chacun peut faire sa part en rejoignant une association. À JRS, nous cherchons, partout en France, des familles d’accueil, des tuteurs, des bénévoles pour du soutien en français… Accueillir cela passe par des gestes simples et concrets.

Un dernier obstacle réside dans le manque de savoir-faire. Nous ne savons plus accueillir. Ce qui me frappe, c’est que chez Homère comme dans la Bible, les gestes d’hospitalité semblent quasi instinctifs. Nous, nous avons perdu le mode d’emploi. Cette incapacité doit nous interpeller sans nous culpabiliser. Elle nous invite à une forme de modestie. Des pays beaucoup plus pauvres, comme Haïti, savent beaucoup mieux accueillir que nous. Le savoir-faire a changé de camp. Il n’est plus du côté des pays riches, il est du côté des pays pauvres. Raison de plus pour accueillir ceux qui ont moins…

Recueilli par Élodie Maurot


 

« Construisons une politique de l’accueil »

 

Guillaume Le Blanc, professeur de philosophie politique à Paris Diderot, répond à la question : « Peut-on sauver l’hospitalité ? ».

L’hospitalité est aujourd’hui doublement attaquée. Certains y voient une forme de morale, un peu surannée et entachée de condescendance. D’autres lui reprochent de traiter la misère humaine de manière compassionnelle et non politique. La sauver, c’est d’abord affirmer qu’il s’agit d’une valeur politique, comme le philosophe Emmanuel Kant l’avançait en 1796 dans le Projet de paix perpétuelle. L’accueil d’une personne menacée dans son pays est une question de droit et non de philanthropie, rappelait-il, confiant à la République accueillante le soin de déterminer les conditions de cette hospitalité.

Si l’hospitalité, sous la forme d’un droit de visite, se retrouve dans toutes les cultures, c’est bien qu’elle assure une régulation indispensable entre le dedans et le dehors. Qui accueille-t-on ? Pour combien de temps ? Toutes les sociétés ont eu à répondre à ces interrogations. Parfois le contexte international en impose une autre : à quelles conditions ce droit de visite peut-il devenir un droit de séjour ? C’est le cas aujourd’hui, alors que le droit d’asile, acquis principal de la convention de Genève de 1951, est fragilisé par une interprétation souvent restrictive et arbitraire.

Construisons une politique de l’hospitalité, à trois niveaux : local, national et européen. Le premier est fondamental, et c’est sans aucun doute le plus actif actuellement. Le second semble à l’inverse en panne, l’État faisant refluer l’hospitalité du côté des dispositions personnelles à « ouvrir son chez-soi » sans vraiment mettre en place un dispositif politique. Au-delà des centres d’accueil ouverts en urgence après le démantèlement de la « jungle » de Calais, la France manque de dispositifs pérennes pour venir en aide aux migrants comme aux exclus. En leur absence, le migrant n’est tout simplement pas reconnu au sein de notre société et l’hospitalité, sans lieu où s’incarner, apparaît comme une chimère de doux rêveurs bien dotés.

En Europe, après qu’aucun pays n’a pris sa part dans l’accueil à la hauteur des recommandations de la Commission européenne en 2015, il ne reste qu’une politique musclée pour surveiller les frontières et externaliser les centres de rétention. Entendons-nous : il ne s’agit pas d’annuler les frontières mais d’imaginer des possibilités d’ouverture et de circulation qui font cruellement défaut à l’heure actuelle. Souvent les gouvernements avancent le danger du populisme qui pourrait prospérer sur des politiques jugées laxistes. Mais les causes du populisme sont diverses. Il y a certes cette culture de la peur centrée sur l’étranger, qui a permis d’ailleurs de nier d’autres angoisses sociales, bien réelles et revenues en boomerang, notamment avec le mouvement des gilets jaunes.

Il y a aussi le déficit d’éducation, au moment où la transmission classique de la connaissance est de plus en plus concurrencée par Internet et les fake news. Au-delà de ces dangers, nous restons en France très ignorants des liens qui unissent notre pays au reste du monde. Comment être hospitalier sans une éducation à l’international ? Sans maintenir l’ouverture de nos universités ? Le gouvernement prévoit, dès la rentrée 2019, de rehausser de façon vertigineuse les droits d’inscription pour les étudiants étrangers. Une telle mesure n’est-elle pas une autre négation de l’hospitalité ?

Là où les élus ont organisé des discussions sur les dispositifs locaux d’accueil, les perceptions des populations ont évolué. Ce fut notamment le cas à Bègles et à Bordeaux, ou encore à Paris, au sujet de logements sociaux ou d’hébergements pour sans-domicile-fixe. Au lieu d’opposer l’hospitalité, potentiellement internationale, et la solidarité, potentiellement nationale, il s’agit pour nos politiques d’affirmer ces deux valeurs fondatrices de notre démocratie, de créer les conditions d’un échange sur leur mise en application et de construire des dispositifs.

Ce faisant, ils agiront de concert avec tous ceux qui, partout en France, prennent des risques pour faire vivre l’hospitalité. Plus que jamais, l’intellectuel doit se garder de parler à leur place. Son rôle, en revanche, peut être de rendre visibles ces diverses expériences, de montrer leur force politique et de bâtir ainsi de nouveaux récits qui contrebalancent l’illusion de la sécurité absolue grâce au repli. Sauver l’hospitalité, c’est non seulement possible mais déjà à l’œuvre. De nombreux citoyens se sont réapproprié ce mot un peu galvaudé et bâtissent ensemble une société de l’hospitalité. Que nos politiques s’en inspirent.

Recueilli par Béatrice Bouniol

Entendre l’appel de Dieu à devenir « homme » dans le réel, dans un engagement qui l’implique et qui seul rend témoignage de sa propre vérité

Sur les gilets jaunes, lire :

Le ressentiment a pris la relève de la lutte des classes.

 

La Croix  : Dans votre Histoire de Francequi vient d’être rééditée, vous écrivez que notre pays possède « le génie de la guerre civile ».

Marc Ferro : Oui, c’est toujours le cas. Notre histoire témoigne de la montée et de la continuité des attitudes intransigeantes, de la radicalisation des luttes. L’affrontement l'emporte volontiers sur d'autres solutions. La société rejette furieusement l’idée de compromis. Le mouvement insurrectionnel des gilets jaunes confirme qu’il y a toujours, dans notre pays, une mèche prête à s’embraser, autour de deux sujets explosifs : les impôts et la centralisation.

Comment situer, dans une perspective historique, cette révolte des gilets jaunes ?

M. F. : On a un peu le sentiment que notre monde occidental s’enfonce comme dans des sables mouvants, tout doucement. D’où ça vient ? D’une absence de calcul sur la longue durée qui ne date pas d’hier. Paul Valéry observait que le monde occidental depuis la Renaissance a su accomplir des progrès extraordinaires qui se sont sur-multipliés avec la révolution industrielle. Mais le sang lui est monté à la tête et grâce aux méthodes capitalistes de développement, cette production à grande échelle, qui a su trouver un marché, est devenue un enjeu fantastique, en même temps qu’une tentation pour le monde entier. Chemin faisant, le monde occidental n’a pas vu que la croissance démographique de certains pays d’Extrême-Orient allait faire surgir des géants, bien plus productifs. Ce fut une méprise de l’Histoire. Cette erreur, qui a duré trois siècles, nous paraît fatale aujourd’hui.

Quels sont les acteurs de ce basculement historique ?

M. F. : La Chine, principalement, dont l’irruption était totalement imprévue. De grands penseurs, comme Max Weber, respectés pour leurs analyses novatrices, affirmaient : « La Chine ne sera jamais un pays industriel. C’est un pays de boutiques. » Idem pour le monde musulman, trop facilement réduit à ses souks. Donc, nous pouvions dormir tranquille.

Nous savons maintenant que la Chine, sans plan prémédité, se développait très vite, selon un processus jugé subalterne par les puissances occidentales. Ses « boutiques » fabriquaient des petites pièces, à des prix défiant toute concurrence. Or, Taïwan (la Chine nationaliste) avait des rapports avec Hong Kong qui avait des relations avec les émigrés chinois d’Indonésie, d’Indochine. La Chine continentale avait des ports et ses propres zones de développement. L’argent entrait par Hong Kong, l’innovation par Taïwan. La Chine territoriale disposait d’une main-d’œuvre bon marché et d’un début de clientèle par la diaspora.

Pendant ce temps, l’Occident, États-Unis en tête, était obnubilé par la crainte que la Chine n’avale Taïwan, sans voir la réalité du marché chinois qui, jusqu’à la prise du pouvoir par Mao, avait pourtant été l’obsession des Occidentaux. La puissance chinoise écrase aujourd’hui « les petits producteurs » que sont les pays européens, tout en se servant, ironie de l’Histoire, de brevets français ou allemands… La Chine n’achète d’ailleurs qu’à la condition de bénéficier du transfert des brevets. C’est l’un des éléments de la désindustrialisation, subie plus que voulue, du monde occidental.

Dans quel mouvement de longue durée s’inscrit la colère des gilets jaunes ?

M. F. : Elle est issue de cette lente désindustrialisation. Dans les années 1960, Herbert Marcuse expliquait déjà qu’elle aurait pour effet de déplacer la classe révolutionnaire des ouvriers vers les jeunes, puis vers d’autres catégories sociales, comme aujourd’hui les retraités sur les ronds-points. Marcuse et Paul Valéry avaient une vision à longue portée.

Quand, dans les années 1990, Emmanuel Todd a lancé la notion de « fracture sociale », on n’en a pas assez tenu compte. Alain Lipietz avait, lui aussi, forgé cette expression très imagée de « société en sablier » pour théoriser la peur de tomber par le petit trou, qui atteint de plus en plus de personnes. Les ouvriers, qui tenaient le drapeau de la révolte, ont fondu socialement. Toute une partie de la société, d’abord déçue, puis désemparée, glisse, depuis trente ans, du Parti communiste vers le populisme simpliste et outrancier de l’extrême droite.

Le ressentiment a pris la relève de la lutte des classes. Celui qui se sent victime ne peut pas réagir, par impuissance. Il rumine sa vengeance qu’il ne peut mettre à exécution et qui le taraude sans cesse. Jusqu’à finir par exploser. Le propre du ressentiment est de n’être jamais satisfait. Il n’en a jamais assez. Il en veut toujours plus.

Quelle est la part qui revient à la mondialisation ?

M. F. : La mondialisation mais aussi le libéralisme débridé et l’Europe ont eu pour effet de dessaisir les pouvoirs démocratiques de leur capacité d’agir. Pour favoriser la paix entre nos nations et en finir avec nos guerres continuelles, la construction européenne a été imaginée pour dissoudre la trop grande souveraineté des États. Or, elle est passée entre les mains de la bureaucratie de Bruxelles. En France, elle a été transférée à Bercy devenu, de fait, le pouvoir exécutif. La maîtrise des marchés et des banques aboutit à l’impuissance des gouvernements. La population a fini par penser qu’en changer ne servait plus à rien.

Les gilets jaunes rejettent toute idée de représentation. Qu’en pensez-vous ?

M.F. : Assimiler la représentation à une trahison n’est pas une idée neuve. Une société en ébullition revendique le pouvoir direct, sans intermédiaire. Être représenté, c’est établir et consentir à une forme de distance. Une révolte pré-révolutionnaire récuse toujours l’idée d’avoir un chef à sa tête. Résultat : on se retrouve en ce moment dans la situation d’un général sans troupes et de troupes sans général…

Au-delà, on voit bien que les partis d’opposition, quelle que soit la majorité au pouvoir, campent obstinément dans une posture idéologique d’opposition systématique. Sans jamais admettre la pertinence des choix et des décisions. En son temps, Edgar Faure avait proposé l’instauration d’une majorité d’opinion. Quand une mesure est bonne, l’opposition devrait la voter. Pour le bien de tous. De même les syndicats, souvent, mais pas tous et pas tout le temps, agissent plus comme des contre-pouvoirs que comme les défenseurs des travailleurs.

Est-ce une crise des inégalités ?

M. F. : Là aussi, la fracture sociale a toujours existé. Le « désert français » est dénoncé depuis les années 1950. Le phénomène s’est accentué, puis accéléré, à cause de la centralisation du pouvoir, à laquelle s’ajoute la condescendance parisienne à l’égard des régions « non-productives ». En Haut-Languedoc où je possède une maison, j’ai vu tous les services publics fermer les uns après les autres. La destruction progressive et très organisée, par exemple, des lignes ferrées secondaires est un crime contre la nation.

Le pouvoir parisien n’accorde d’attention qu’à que ce qu’il considère comme allant dans le sens de la modernité. Emmanuel Macron s’inscrit dans ce courant de pensée. Ceux qui se révoltent aujourd’hui sont ceux qui ont le sentiment, depuis trop longtemps, d’avoir été abandonnés. Les dirigeants, ces dernières années, n’ont ni senti, ni mesuré l’écart croissant des inégalités sociales, psychologiques, mentales. Ils n’ont pas vu la fracture sociale s’élargir. Faute de parler le même langage, la France est devenue un pays où l’on ne s’entend plus. Les élites politiques, économiques, médiatiques ne parlent qu’entre elles, dans une langue nouvelle, inaudible pour le reste de la société.

Il existe aujourd’hui deux types de dirigeants. Les « hors-sol », comme on dit maintenant, en permanence dans les avions, à Bruxelles, Londres, New York, Pékin, toujours entre deux capitales, courant d’une banque à une institution internationale, détachés de la société, ignorant sa situation. Et les élus locaux, proches de la réalité, qui n’accèdent pas à ces « hors-sol ». Avec ses milliers de fonctionnaires et de lobbyistes à Bruxelles, l’Europe a contribué à renforcer cet écart et cette discrimination.

Pourquoi, selon vous, cette haine soudaine contre Emmanuel Macron ?

M. F. : Il a été élu, en partie, sur un malentendu. Bien élu pour son talent, sa maîtrise des dossiers (on l’a vu lors de son débat face à Marine Le Pen), sa compétence. Mal élu, par rejet de ses prédécesseurs. Le « en même temps » dont il se réclamait n’a pas existé. En bon saint-simonien, il a surtout multiplié les concessions aux « producteurs de richesse », censés, ensuite, favoriser les « classes laborieuses », l’une de ses formules malheureuses qui ne relèvent pas du lapsus. Leur récurrence est un signe de cohérence. Emmanuel Macron, avec une formation de droite, aurait voulu poursuivre un idéal de gauche. L’accuser de mener « une politique pour les riches » n’est pas faux.

Recueilli par Jean-Claude Raspiengeas

Pour terminer j'invite à la lecture de l'appel aux catholiques de France et à nos concitoyens de la Conférence des évêques de France. 

... L’Église catholique dispose d’un maillage de milliers de paroisses, réparties sur l’ensemble de notre territoire et riches de la présence de multiples mouvements, aumôneries et associations de fidèles. Lieu de prière, en particulier liturgique, la paroisse est aussi par nature et par vocation la « maison de famille fraternelle et accueillante »2 pour tous et la « famille de Dieu, fraternité qui n’a qu’une âme » 3. À ce moment de notre histoire, nous pouvons le montrer et apporter notre contribution pour aider notre société tout entière à surmonter la crise qu’elle traverse. Sans se substituer aux politiques, l’Église offre un espace pour faire grandir la fraternité.

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