Je sens qu’il me sera difficile de détruire ce qui est établi dans les esprits de nos jeunes abbés, des enfants ; je sens toute ma faiblesse

Publié le par Michel Durand

Je sens qu’il me sera difficile de détruire ce qui est établi dans les esprits de nos jeunes abbés, des enfants ; je sens toute ma faiblesse

 

Les médias multiplient les articles sur la crise dans l’Église. Il suffit d’entrer dans un moteur de recherche les mots crise - Église, et nous avons une longue liste d’articles à lire. La Croix, voir ici et ici(Groupe Bayard) parle de l’engagement des catholiques : Réparons l’Église. La Vie, voir ici, donne 20 proportions pour sauver l’ÉgliseFrance catholique, voir ici : (il faut) réparer l’Église. Un regard quelque peu extérieur qui s’interroge. Réparer l’Église ?

Après avoir lu ces réflexions, je me suis tourné vers le XIXe siècle. Nombreuses furent les crises de l’Église. Comment Antoine Chevrier a-t-il vécu les moments de crise tant dans sa fondation au Prado, ex salle de bal, que dans l’Église qu’il souhaite mettre sur pieds ? Une Église qui n’écarte pas les pauvres, les délinquants à la vie morale douteuse.

J’ai relu trois lettres qui donnent à penser au chemin à prendre pour sortir de la crise. Il me semble qu’il est aisé de les transcrire à nos actuelles situations : proximité avec les personnes rencontrées, sobriété-pauvreté, rupture avec les habitudes du monde et de l’Institution, s’ancrer sans cesse en Christ.

 

Lettre n° 294 (276) [4] à Madame Franchet, lettre de « direction »

J.M.J [St Jean de Dieu,] 15 mars 1865

Ma bien chère Sœur en Notre-Seigneur Jésus-Christ,

Je suis à St Jean de Dieu pour quelques jours, je reçois votre lettre maintenant et j'y réponds comme ma conscience me l'inspire, et, je vous dis franchement la vérité.

Lorsque vous êtes venue me trouver pour la direction de votre conscience vous y êtes venue attirée par je ne sais quel bruit d'une fausse réputation de science et de sainteté qui m'a été faite je ne sais ni pourquoi ni comment et de laquelle je suis vraiment très humilié quelquefois, parce que beaucoup de gens croient trouver en moi quelque chose et quand ils m'ont vu quelque temps ils comprennent leur illusion et leur erreur et se trouvent très désappointés, comme vous par exemple ; le bon Dieu permet cela pour m'humilier et me faire comprendre que tout ce qui se fait c'est lui et non pas moi qui le fais et je l'en remercie de tout mon cœur ; beaucoup de gens très instruits et même du clergé disent que l'Œuvre du Prado ne peut pas tenir parce que je suis trop bête, ceux-là ont bien raison et ce sera bien la vérité que si notre Œuvre réussit ce ne sera vraiment pas moi qui l'aurai fait réussir mais bien le bon Dieu; il n'y a qu'une chose qui m'étonne vraiment, c'est de voir venir des braves personnes me demander des conseils et se confesser encore, je pense quelquefois que le démon y a quelque part afin de les faire mieux tomber dans l'erreur par mon incapacité et me rendre responsable ensuite des fautes dans lesquelles elles tombent ensuite.

Ainsi donc le meilleur conseil que je puis vous donner et je vous le donne tout de bon et en sûreté de conscience, c'est que vous ferez très bien d'aller trouver un autre prêtre pour vous diriger ; le plus petit novice des religieux pourra vous donner de meilleurs conseils que moi et votre âme sera en plus grande sécurité entre ses mains qu'entre les miennes.

Je vous engage et vous supplie de prier pour moi car je suis bien malheureux: un gros fardeau sur les épaules, toute cette pauvre baraque à conduire, tous ces enfants à convertir ; je sens quelquefois mes épaules fléchir et je cherche quelqu'un pour m'aider à porter ce poids, je cherche et je ne trouve presque personne. Que les bons ouvriers sont rares et que nous gâtons donc l'ouvrage de Dieu, plutôt de faire nous défaisons souvent ; combien ma paresse me fait souffrir, que je suis donc pauvre devant Dieu. Priez pour ce pauvre qui devrait bien rester où il est plutôt que de retourner à l'ouvrage pour ne rien faire.

A Dieu, ma chère Sœur, au moins ne m'oubliez pas dans vos prières et quand vous pourrez me faire l'aumône, faites-la moi s'il vous plaît, je vous en serai toujours reconnaissant.

Veuillez me dire si je puis vous envoyer le petit cahier de souscription.

Que Jésus vous bénisse, vous et votre fils et aussi votre mari qu'il faut aimer pour l'amour de Jésus.

A. Chevrier

 

 

Lettre n°28 (25) [3] aux prêtres et au séminaristes

J.M.J.

[Printemps 1866]

Mon bien cher Confrère

Nous étions tous en peine de vous lorsque votre première lettre est venue nous rassurer sur votre compte et sur celui de votre bonne compagnie et quoique la traversée vous soit favorable, j’espère bien que vous n’irez pas chez les Comanches, c’est trop loin et le bon Dieu ne le demande pas.

Quand on voit Rome, on est étonné, ébloui, heureux en même temps de trouver tant de beaux souvenirs chrétiens qui nous rappellent la foi et, comme

prêtre, on célèbre avec bonheur les Sts Mystères dans ces grottes bénies ou les saints ont passé avant nous. Je suis heureux de votre bonheur, je le partage avec vous et vous supplie de dire un petit mot pour nous par ou vous passez, afin que nous puissions nous raviver un peu dans l’amour de Jésus Christ....

Beaucoup de personnes me demandent de vos nouvelles et quand vous reviendrez, je leur fais espérer que bientôt vous serez au milieu de nous et que nous aurons le bonheur de vous avoir.

Vous me dites que vous pensez toujours au Prado, je vais vous en donner des nouvelles pour vous satisfaire.

Nos enfants vont assez bien, à part une petite fille qui a eu la petite vérole. M. Fauconnet l’a soignée, elle va mieux. Je lui ai fait faire sa première communion au lit, elle est en voie de guérison.

Le petit Robert a pris une grosse fièvre, il vient d’aller chez ses parents, je pense que ça ne sera rien. Tous nos autres enfants vont bien et vous envoient tous leurs hommages bien respectueux et attendent à votre retour un petit souvenir de votre voyage. M. Théodore retombe toujours dans ses habitudes, il est resté près de 8 jours dans un état d’incapacité qui me rend malade, depuis 2 jours il va mieux, la tête de M. François est toujours la même. Ils ont besoin de vous pour se maintenir. Monsieur Jacques, notre bon portier, est revenu, on n’a pas voulu de lui à la Chartreuse, il a ramené son bagage aujourd’hui, j’en suis très content. Monsieur Suchet, toujours le même. Auzon ne va pas bien mal. Nos petits étudiants sont assez gentils, à part Pertoud qui est rentré chez ses parents, il était trop jeune, on verra plus tard. Priez bien à St Pierre et à St Paul pour nos petits apôtres, afin qu’ils réussissent, ce n’est que sur eux que nous pouvons fonder quelque espérance ; tous, frères, sœurs et enfants vous envoient leurs respects, demandent vos prières et vous réclament au plus tôt.

Quant à M. Martinet, examinez donc bien, voyez donc s’il ne pourra pas faire pour nos enfants, je le crois dévoué à l’œuvre, il aime ce travail. Ne pourrions-nous pas lui confier le soin des enfants, il est fort, M. Théodore est usé. Priez bien pour cela et examinez-le, s’il vous plaît, devant Dieu ; il faut bien penser que le sacerdoce apporte avec lui une grâce et qu’il sera peut-être plus doux, s’il faut attendre des gens parfaits, ou en trouverons-nous ? Enfin je le recommande a Dieu et votre sagesse.

Je demande au bon Dieu tous les jours qu’il m’arrive un bon prêtre pour conduire nos jeunes élèves: je ne sais pas s’il faut compter sur M. Jacquet tant qu’il ne sera pas au Prado, il n’y a rien de sûr. Quand vous viendrez, vous pourrez peut-être le décider.

Je pense souvent à vous et à votre bonne compagnie. Si vous avez occasion de parler à Mgr Dubuis du Prado, veuillez bien lui renouveler mes témoignages bien sincères de respect et de reconnaissance de sa bonne visite. Veuillez me rappeler au souvenir de Mlle Catherine, ma petite mère, et de notre petite sœur Marie qui doit être bien heureuse d’être à Rome. Qu’elle n’oublie pas de faire son second journal qui sera, je pense, bien aussi intéressant que le premier à cause des belles fêtes auxquelles vous avez assisté. Je pense qu’à la Rosette on donne toujours de la bonne “ mastigance ” et de bons “ polastons ” si vous n’avez pas changé de “ trattoria ”.

Il me semble voir aussi que vous demeurez dans notre ancien logement du Père Cassandre, vous ne me le dites pas, mais je le devine. Veuillez présenter mes souvenirs affectueux à ces bonnes gens qui nous ont si bien accueillis et qui ont été si complaisants pendant notre séjour à Rome.

Je vous remercie de vos bonnes lettres, elles nous ont bien fait plaisir.

Nous ne vous oublions pas. Pensez à nous auprès des saints martyrs et demandez pour nous au St Père une petite bénédiction,

Je suis avec bonheur votre très dévoué et sincère confrère.

A.Chevrier

 

Je vous prie bien de ne pas m’oublier auprès de Monsieur et Madame Picoli et les assurer de ma vive reconnaissance pour les grâces spirituelles qu’ils nous ont obtenues et en particulier de la Portioncule, et le bon M. d’Achilée toujours si bon, si complaisant.

Tout à vous.

A.Chevrier

Quant à M. Forvielle, qu’il fasse ce qu’il voudra, je ne puis rien espérer de lui, je ne le recevrai plus au Prado, nous n’aurions plus jamais la paix à la maison.

 

 

 

Lettre n°148 (83) [7] - À JEAN-CLAUDE JARlCOT]

J.M.J.

[Rome, fin avril 1877]

Mon bon frère et ami,

J'ai reçu votre lettre et les noms de tous nos frères et sœurs du tiers-ordre.

Je vais tâcher de voir le Père général pour affilier notre chapelle au tiers-ordre et lui obtenir les indulgences attachées à l'ordre.

J'approuve bien les appréciations que vous faites un peu vertement sur certains abus qui ne sont nullement de mon goût et qui ne conviennent pas à des prêtres. Comme il serait à désirer de voir des prêtres religieux et animés de cet esprit de pauvreté et de sacrifice qui doit exister dans toute la vie du prêtre !

Comme on se fait vite à la vie de bourgeois, et comme il est difficile de revenir là-dessus, quand une fois on y a pris le goût et qu'on y est entré.

Je sens aujourd'hui combien il me sera difficile de détruire ce qui est déjà établi dans les esprits de nos jeunes abbés et nos enfants. Je sens toute la difficulté, et de l'autre côté je sens toute ma faiblesse. Je n'ai jamais mieux compris combien il était nécessaire d'être saint pour établir quelque chose ; que, pour communiquer aux autres un peu de vie spirituelle, il faut être rempli soi-même. Je gémis sur ma pauvre misère, lâcheté et mon ignorance. Je sens qu'il faudrait attaquer d'abord moi, et me sanctifier avant de sanctifier les autres.

Priez pour moi. Merci des messes que vous dites pour moi.

Je travaille à mon Vrai Disciple, je l'explique tous les jours, nous allons commencer à voir la pratique, c'est 1à qu'il y aura probablement quelques difficultés.

Duret et Delorme me paraissent disposés au moins un peu mieux. Delorme hier disait qu'il ne voulait plus garder sa montre, qu'il suffisait bien d'en avoir une en commun. Farissier et Broche n'étaient pas de cet avis.

Demain nous allons commencer à traiter de la communauté de biens entre les frères. Je verrai comment cela prendra, si on fera le sacrifice de ses petites bourses particulières. J'aurais besoin de vous pour m'aider et appuyer un peu sur le détachement.

Voilà comment je pense faire : achever mon petit travail sur le Véritable Disciple et le faire examiner par des prêtres sérieux et marcher avec leur approbation. Et si Monseigneur vient à Rome, je le lui montrerai, et nous suivrons cette règle.

Veuillez remettre ce petit billet à Sœur Marie, où je lui recommande d'avoir soin de ses sœurs et de donner suffisamment à manger.

Bonjour à tous. Mes amitiés.

  1. Chevrier
  2.  

Les Sœurs désireraient bien que vous leur fassiez deux fois le catéchisme par semaine; voyez si vous le pouvez.

 

 

 

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