Le chrétien n’est pas appelé rendre chrétiennes les institutions. Il aide à ce que laïcité et démocratie demeurent liées à leur essence

Publié le par Michel Durand

Le chrétien n’est pas appelé rendre chrétiennes les institutions. Il aide à ce que laïcité et démocratie demeurent liées à leur essence

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Préparant la prochaine revue trimestrielle du Prado sur le thème de l’engagement des laïc(que)s chrétiens en terres laïques, j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre la réalité et le sens de ces mots. Pour cela je me suis tourné vers le philosophe Guy Coq.

Guy Coq est né en 1936 dans une famille ouvrière. Il intègre l'école normale d'instituteur et obtient ensuite l'agrégation de philosophie. Il enseigne la philosophie de l’éducation à des professeurs des écoles. Il est membre du comité de rédaction de la revue Esprit. Auteur de Démocratie, religion, éducation (1993). Partisan de la laïcité, il montre qu'elle s’accorde avec l’enseignement du fait religieux. La connaissance laisse entière la liberté de choix : avoir ou ne pas avoie une religion. C’est, en fait, ce que j’ai expérimenté alors que j’enseignais l’iconographie chrétiennes, style cours Art et Bible, à des étudiant(e)s en licence de lettres et cultures contemporaines.

 

Voici l’appel à écriture pour Quelqu’un parmi nous, le trimestriel pradosien principalement rédigé à l’attention des laïc(que)s.

1 - En France depuis la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905, le mot « laïc » est employé par les uns et par les autres avec des nuances différentes. Tantôt il indique que ce qui est laïque doit rester dans la sphère privée et ne peut être exprimé en public, tantôt il signifie que dans le domaine public, on ne peut interdire l’expression d’une conviction personnelle philosophe ou religieuse.

Une société est laïque quand elle règle ses orientations par elle-même. Elle n’agit pas sous l’influence d’aucun clergé.

2 - Mais, une société laïque peut, à son tour, se comporter comme ayant un ensemble de principes intouchables. Le mot laïc désignera alors, dans un contexte anticlérical, celui qui défend fortement la laïcité au point de devenir intolérant envers ceux expriment leur foi en Dieu. On note alors que la laïcité, au lieu d’être parfaitement neutre en matière religieuse, s’exprime en une vision laïciste. On parle de comportement laïcard, intolérant. Une autre forme de cléricalisme.

3 - Or, parmi les militants de la juste cause des Droits de l’homme : tout être humain – en tant que tel et indépendamment de sa condition sociale – a des droits « inhérents à sa personne, inaliénables et sacrés », on rencontre des croyants et des athées ou agnostiques, des religieux et des laïcs. Comment se fait-il que nous ayons tant de mal à œuvrer ensemble ? Pourquoi les uns s’opposent-ils aux autres alors que, chrétiens et laïcs souhaitent, par exemple, un digne et juste accueil de tous migrants sans séparer les « bons » réfugiés politiques, d’ autres migrants qui s’exilent par détresse économique ou personnelle.

Donc à vos plumes (ou clavier d’ordinateur ). Merci de nous envoyer vos textes, témoignages avant le 18 juin.

 

 

La laïcité se veut ouverte ouvre le champ de la liberté du choix

 

Guy Coq, en 1999, a écrit plusieurs textes sur le christianisme et la laïcité. Selon lui, la laïcité n’est pas l’ennemi du christianisme ; mais, elle est l’ennemie d’un christianisme qui cherche à s’imposer. La laïcité n’est que l’ennemi de la tendance de certains chrétiens dans « leur propension à l’hégémonie ». C’est-à-dire, se croyant supérieurs, ces chrétiens, veulent imposer leurs idées et modes de vie. Ils souhaitent dominer le monde, les affaires publiques avec leurs propres convictions. C’est une forme d’impérialisme.

« Pourtant, en bonne logique, écrit Guy Coq, la fondation du christianisme aurait dû être le début historique de la laïcité. On cite toujours à juste titre la formule fameuse : rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Matthieu 22, 21). »

« Replacée dans son contexte, la formule dit une double rupture : d'une part avec le monde païen pour qui César est dieu, dans une complète confusion, d'autre part avec le monde juif pour qui César est Satan, ennemi de Dieu. César n'est ni sacré ni diable, le pouvoir politique est désacralisé, mais aucunement délégitimé ; il n'a pas à être jugé du point de vue de la religion, de sa fidélité religieuse, mais du point de vue des valeurs éthiques qui sont censées l’inspirer. »

En fait, le christianisme est devenu religion d’État. En 380, l’édit de Thessalonique fut décrété par l'empereur romain Théodose Ier. Il fait du christianisme l'unique religion licite de l'Empire romain interdisant l'ensemble des sagesses, philosophies et cultes dits païens.

L’empereur impose donc à tous les convictions d’un groupe : « Nous voulons, proclame l’édit de 380, que tous les peuples que régit la modération de Notre Clémence s'engagent dans cette religion que le divin Pierre Apôtre a donnée aux Romains… (il faut suivre) la doctrine évangélique, (croire) en l'unique Divinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, dans une égale Majesté et une pieuse Trinité ».

À ce jour, notre histoire, explique Guy Coq, dépend de ce qui a été vécu au IVe siècle. Il note que « la plupart des crimes commis au nom de la religion le sont au mépris du sens spirituel du message, mais dans une confusion perverse entre la doctrine spirituelle et les combats politiques. C'est pourquoi il est urgent de comprendre en quoi la démocratie et la laïcité sont des garanties contre les déviations du religieux ».

Et c’est bien ce que désormais nous percevons. Nous ne pouvons plus identifier « l’Église par la volonté de contrôler les institutions de la société. Les positions d’évêques favorables à l’école laïque, à sa réussite, ne se comptent plus. Le principe même de la laïcité est devenu un aspect important dans la spécificité culturelle de l’Église de France ».

Niveaux constitutifs de la laïcité

1- Une laïcité conçue comme cadre de coexistence apaisée entre plusieurs religions, plusieurs philosophies, plusieurs cultures.

Ce cadre neutre repose sur des valeurs. Lesquelles ?

la liberté de conscience ;

la tolérance, une valeur de fin de guerre. On ne s'entre-tue plus ; on coexiste, parce que la paix est là.

l’accueil de l'autre, amour de la rencontre de l'autre comme autre, ouverture à l'humanité, respect d'autrui. Entr’aides. Ces valeurs, même si elles se trouvent dans le christianisme, devaient exister depuis l’origine de l’humain. « Prendre soin de l’autre remonte au plus lointain de l’humanité », explique Valérie Delattre, archéo-anthropologue. Prendre soin de l’autre est devoir dans toutes les grandes religions et avant » elles. (La Croix,3 juin 2019)

 

2- Une laïcité conçue comme un principe d’institution de la société

Principe d’autonomie « en ce sens que la société laïque se conçoit comme l'effet de l'ensemble des relations entre les humains d'une société » ; tout est contenu dans la responsabilité humaine. Il n’y a rien d’extérieur à l’humain : sacré, transcendance. Le citoyen s’engage sciemment dans une action politique, gestion démocratique de la citée.

Principe de distinction des confessions religieuses et de l’État. Les institutions de la société doivent demeurer distinctes des institutions propres à chaque confession religieuse. Dans l'histoire française, on aboutit à la séparation de 1905, alors que le premier aspect de l'autonomie est un héritage de 1789. Les catholiques ont mis très longtemps à comprendre les qualités de cette loi de 1905.

 

3 - Laïcité et non laïcisme

Voir la Déclaration de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France datant de 1945 sur La personne humaine, la famille, la société. Ce texte important admet l'harmonie possible entre christianisme et laïcité et distingue la laïcité et le laïcisme :

« Si par ces mots [laïcité de l'État] on entend proclamer la souveraine autonomie de l'État dans son domaine de l'ordre temporel, son droit de régir seul toute l’organisation politique, judiciaire, administrative, fiscale, militaire de la société temporelle, et d'une manière générale, de tout ce qui relève de la technique politique et économique, nous déclarons nettement que cette doctrine est pleinement conforme à la doctrine de l’Église… »

« Par contre, si la laïcité de l’État est une doctrine philosophique qui contient toute une conception matérialiste et athée de la vie humaine et de la société, si ces mots veulent définir un système de gouvernement politique qui impose cette conception aux fonctionnaires jusque dans leur vie privée, aux écoles de l'État, à la nation tout entière nous nous élevons de toutes nos forces contre cette doctrine… »

 

Pour finir, Guy Coq cite le rapport Dagens qui réfléchit sur le statut de l’Église comme un partenaire des institutions de la société et de l’État. L’évêque Dagens appelle les catholiques à apporter leur part à la recherche de solutions aux problèmes de cette société : « Nous souhaitons que tous les catholiques apportent leur contribution à la solution des problèmes difficiles du chômage, de la précarité, de l'exclusion, et aussi du développement économique que rencontre notre société » (p. 77).

Et Guy Coq prolonge son commentaire :« En somme, la laïcité, la démocratie impliquent la légitimité pour les Églises chrétiennes, pour les autres confessions, d'une prise de parole sur le devenir de la société commune. Les forces spirituelles participent au débat, et l'on ne peut pas reprocher à l'une ou l'autre d'exercer une influence sur ce que deviennent la société et la civilisation, car c'est le sort de la société démocratique que son évolution soit toujours le résultat d'un compromis entre les positions diverses qui participent au débat.

Ceux qui ont protesté récemment contre la prise de position des évêques sur le Pacs n'avaient pas compris cette situation relativement nouvelle d'une Église partie prenante, avec d'autres courants philosophiques et religieux, du débat sur la société.

Ils n'ont pas remarqué que cette déclaration de l'épiscopat français se gardait de tout jugement sur les attitudes personnelles, mais se situait, comme il se doit, du point de vue de la société laïque et démocratique, de son avenir, de l'élucidation d'un bien commun. L'inscription de l'Église dans la société démocratique ne part pas seulement d'une prise en compte de l'irréversibilité d'une évolution historique. Dès 1949, dans un texte justement célèbre intitulé : Christianisme et Laïcité, Vialatoux et Latreille proposaient des réflexions toujours actuelles : « le chrétien mêlé à ses concitoyens pour travailler avec eux à l'élaboration, à la conservation et au développement de toutes institutions profanes, le chrétien travaillant dans le temporel, empêchera par sa foi l'institution laïque de se corrompre » (Texte publié dans la revue Esprit, octobre 1949).

Il n'est pas dit que le chrétien doit rendre chrétiennes les institutions de la société laïque ; il doit aider à ce que laïcité et démocratie demeurent en harmonie avec leur essence. Mais ce texte, d'une actualité qui date d'un demi-siècle, précise aussi cette idée décisive : pour le croyant de l'Évangile, la foi n'est véritable que si elle est libre. Le récit fondateur du christianisme est rempli de ces exemples où il apparaît que l'authenticité de la foi est dans la liberté personnelle. Vialatoux et Latreille écrivent : « l'Église exprime la vie de l'acte de foi. Et dès lors, la laïcité exprime juridiquement la liberté même de l'acte de foi. Elle est seulement la projection juridique de cette conscience vive de la liberté de l'acte religieux. Elle est la garantie de cette liberté même » (La liberté est essentielle à la foi et à son expression Esprit, octobre 1945, p. 524). « La liberté d'expression est une marque d'authenticité et de fécondité » (cf. Gaston Pietri, De la liberté de parole dans l'Église, Édition de l'atelier, 1997).

 

Pour lire l'ensemble du texte de G. Coq

 

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