Vie sobre. Objection de croissance. Demain, pas comme hier. Impossible de vivre comme avant. Nouveaux modes de vie. On le dit depuis 50 ans

Publié le par Michel Durand

Ivan Illich, en 1977

Ivan Illich, en 1977

Source des photos : La Croix

Au début des années, je multipliais les rencontres de militants favorables à une vie sobre, simple, pauvre sans être misérable. J’entendais des couples qui me disaient qu’il fallait se contenter du nécessaire. En les écoutant, je pensais inévitablement aux écrits du père Antoine Chevrier.

 

 

qui demande que l’on puise vivre simplement : « Le raisonnement tue l’Évangile et détruit tout ce qu’il y a d’élevé, de grand, de spirituel, dans les préceptes et les conseils de Notre Seigneur ; comme en ce qui concerne la pauvreté, le détachement, la charité, le renoncement, la mortification, la pénitence ». Ou encore : « Il faut ressusciter l’esprit de Jésus-Christ en nous et dans le monde. La chair lutte contre l’esprit et, malheureusement, c’est la chair qui gagne presque toujours dans ce combat ; il est plus facile d’obéir à la chair, de servir la chair que l’esprit. Cet esprit se conserve dans les communautés ferventes où la pauvreté et la souffrance se maintiennent ; mais il se perd vite dès que ces deux marques disparaissent et, dans le monde, il est plus difficile à renaître ».

 

 

Certes, le langage est très marqué par le XIXe siècle. Il dit pourtant un essentiel universel non limité à une culture. Je le ressens fortement en ce mois de juin alors qu’une pandémie mondiale a mis à mal toutes les tentatives productivistes et consuméristes qui cherchent à obtenir toujours plus pour que se maintienne la croissance de l’économie. Une illusion proche des dieux païens, des baals, Astarté, dieu Argent. J’avais déjà regardé de près toutes les illusions de la croissance au début des années 1980. En 2000, je découvre que les auteurs publiés il y plus de 20 ans étaient de nouveau en vente dans les librairies.

 

SI j’en parle aujourd’hui, c’est tout simplement parce que je vois que tout le monde désormais en parle. Demain de devrait plus être comme avant. Cela fait plus de 40 ans que des penseurs soulignent l’importance de ce changement pour l’ensemble de l’humanité. Je prends un grand plaisir à recopier leurs textes. En voici quelques-uns trouvés dans le quotidien « La Croix ».

 

Dominique Coatanéa : « Au chapitre 12 de l’Évangile selon Luc, le récit présente la figure d’un homme qui amasse un trésor pour lui-même, manifestant dans cette aspiration au « toujours plus » un désir mortifère. Cette spirale est l’exact contraire de la tempérance.

 

Parfois traduite par le mot sobriété (qui n’a pourtant pas la même étymologie), la vertu de tempérance permet de bien ajuster les moyens aux fins : ni trop, ni trop peu. Quand l’intempérant perd l’acuité du bon discernement, l’homme tempérant, chez Aristote comme chez saint Thomas d’Aquin, a au contraire une claire vision de la finalité de son existence : dans une perspective chrétienne, celle-ci réside dans l’union à Dieu plus que dans l’abondance matérielle.

 

La tempérance (ou la sobriété) est au cœur du message du pape François dans Laudato si’ (222-224). « Il s’agit de la conviction que “moins est plus”», écrit le pape. Il ajoute : « La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu (…) sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. »

 

Au cours des derniers siècles, l’humanité semble avoir oublié cette vertu de tempérance au profit de l’hybris (démesure) d’une consommation frénétique. Or celle-ci, conduisant à l’épuisement des ressources, porte préjudice à la société et à l’environnement. À revers de cette illusion de toute-puissance de l’homme, la tempérance s’accompagne d’une forme d’humilité, en vue d’une vie plus fraternelle. Consommer moins pour que d’autres puissent consommer un peu ; vivre plus simplement pour que d’autres vivent, tout simplement.

Mais cet apprentissage de la tempérance nécessite des réseaux communautaires : famille, associations, églises… Je crois que cela nous invite aussi à une revalorisation de la vertu de charité dans la vie sociale : faire de l’agapé la norme constante et suprême de l’action, afin de promouvoir une culture de la protection et du soin ».

 

On dirait que cette théologienne est lectrice du mensuel La décroissance.

 

 

Le 11 juin, j’ai lu :

« Pensées durables. La crise invite des penseurs qui alertaient sur les limites de notre développement, et à entendre les réflexions actuelles pour faire advenir un monde plus humain et plus durable ».

Élodie Maurot, le 10/06/2020 à 14:41

 

Des auteurs éclairent les impasses de notre modèle de développement, nous aident à penser le « monde d’après », plus humain, plus durable. De fait, la crise invite à redécouvrir ceux qui, depuis plus de cinquante ans, ont alerté sur les impasses de nos sociétés, dans leur rapport à la nature, à la technique, à la consommation, au progrès… Dans son dernier ouvrage, La Peau fragile du monde (Galilée, La Croix du 23 avril), le philosophe Jean-Luc Nancy rend ainsi hommage au philosophe Günther Anders et au sociologue et théologien Jacques Ellul, qui figurent parmi ceux que l’on a catalogués comme « prophètes de malheur », regrette-t-il. « Il faut bien se demander pourquoi depuis si longtemps (un siècle au moins) nous nous obstinons à ne pas prêter attention à tant d’avertissements, ceux de Valéry ou de Heidegger, de Günther Anders ou de Jacques Ellul, de Marshall McLuhan ou de Neil Postman, entre bien d’autres », s’interroge Jean-Luc Nancy.

 

→ À LIRE. Jacques Ellul, penseur du XXIe siècle

 

Reprenons donc la conversation avec les pionniers de la critique de la société productiviste et prédatrice. Dès les années 1950, Jacques Ellul (1912-1994) a mis en garde contre les pièges de la société technicienne, obsédée par l’efficacité. « Aucun fait social, humain, spirituel n’a autant d’importance que le fait technique dans le monde moderne », écrit-il en ouverture de La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), déployant au fil des décennies une pensée sensible à la porosité entre la technique et l’homme privé et à la destruction de l’homme intérieur.

L’inquiétude devant la technique est aussi au cœur de l’œuvre de Günther Anders (1902-1992), premier mari d’Hannah Arendt, penseur de la catastrophe après Auschwitz et Hiroshima. Dans un style quasi prophétique, Anders déploie une réflexion hantée par l’incapacité de la conscience humaine à se placer à la hauteur de la puissance conférée par la technique. Pour lui, un certain mode de production ronge les démocraties occidentales, que la consommation et la surenchère technologique contribuent à entretenir. Pour Anders, le désespoir ne peut être éloigné que par une série de contre-actes, posés par des citoyens vigilants, notamment dans leur rapport aux objets. « N’aie que des objets dont les maximes pourraient devenir tes propres maximes et, de ce fait, celles d’une législation générale », écrit-il.

 

À lire aussi André Gorz, échapper à l’inessentiel.

 

 

À la même époque, Ivan Illich (1926-2002) déploie sa dénonciation de la société industrielle, écorne le mythe du progrès, refuse la société productiviste qui mise sur la consommation de masse pour la maintenir en vie. « Agis de telle sorte que ton action soit compatible avec la permanence de la vie authentiquement humaine » (Némésis : « la matérialisation du cauchemar », 1975) : cette maxime, telle une boussole, continue d’indiquer la bonne direction plus de quarante ans après son écriture.

 

Il faudrait aussi relire les pages d’Illich sur les transports, après ces semaines d’immobilisme où les avions ont été cloués au sol, où les porte-conteneurs transnationaux sont restés à quai, où le confinement a restreint l’ère de vie des citoyens au minimum. Ivan Illich refusait la compulsion à se déplacer pour tout et rien. Il invitait à modeler les espaces et les villes selon l’aptitude des hommes à se mouvoir, à privilégier la marche et le vélo… devenus les alliés du déconfinement ! « Dès que les hommes dépendent du transport non seulement pour des voyages à plusieurs jours, mais aussi pour les trajets quotidiens, les contradictions entre justice sociale et motorisation, (…) entre liberté individuelle et itinéraires obligés apparaissent en toute clarté. La dépendance forcée à l’égard de l’automobile dénie à une société de vivants cette mobilité dont la mécanisation des transports était le but premier. L’esclavage de la circulation commence », écrivait-il (Énergie et Équité, 1975).

 

Sur le terrain de la critique, le philosophe André Gorz (1923-2007) chercha lui aussi avec obstination à sauvegarder un projet existentiel de liberté et d'émancipation mis à mal par la société du travail néolibérale. À desserrer le joug de la rationalité économique, pour retrouver le sens de la vie bonne. Il invite chacun à réfléchir au «suffisant» qui s'oppose ainsi au «toujours plus» de la logique capitaliste.

Après cette génération de pionniers, d'autres philosophes poursuivront la critique. Jean-Pierre Dupuy invite à penser le paradoxe d'une catastrophé impossible et certaine (Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2003). Dominique Bourg développe la cartographie

 

d'une écologie politique (Le Marché contre l'humanité, PUF, 2019). Serge Audier qui interroge notre rapport au productivisme (L'Âge productiviste, la Découverte, 2019, prix Ricœur cette même année).

 

Aujourd'hui, alors que la scène intellectuelle est hantée par les limites du capitalisme extractiviste et productiviste (Bruno Latour, Bernard Stiegler, Isabelle Stengers, Hartmut Rosa...), une jeune génération émerge : Pierre. Charbonnier (Abondance et Liberté, La Découverte, 2020), Emilie Hache (Ce à quoi nous tenons, la Découverteï-2019), Jacopo Rasmi (avec Yves Citton, Générations collapsonautes, Seuil, 2020)...

Ils sont soucieux de ne passe laisser méduser par les catastrophes à venir et de préserver la démocratie, mais aussi de passer du diagnostic à la pratique et à l'engagement. « Il s'agit d'apprendre à habiter ce que désormais nous gavons; d'apprendre ce à quoi nous oblige ce qui est en train d’arriver », résumait Isabelle Stengers (Au temps des catastrophes, La Découverte, 2013). Comme un passage de relais.

 

Élodie Maurot

 

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