Le plus gros handicap c'est bien celui d'avoir peur d'aller vers l'autre, de risquer quoi que ce soit, et non d'avoir un membre en moins

Publié le par Michel Durand

Le plus gros handicap c'est bien celui d'avoir peur d'aller vers l'autre, de risquer quoi que ce soit, et non d'avoir un membre en moins

Je viens de terminer la lecture de ce récit « La vie à pleine main ». Je l’ai lu avec grande émotion, retrouvant à chaque page l’enfant que j’avais rencontré jadis à la cathédrale Saint-Jean. Convivialité, audace, caractère, sourire… Il est aujourd’hui dans la ligne de ce qu’il était à 10 ans.

Pour la revue du Prado, Quelqu’un parmi nous, en janvier 2016, j’ai publié un entretien que j’ai eu avec lui dans un bar du Vieux-Lyon. Je le donne à lire, prélude à la lecture de son ouvrage co-écrit avec Alexis Jenni.

 

Ils sont trois et ils viennent d'ouvrir un restaurant «aux 5 mains»

 

Grégory avait entre 8 et 11 ans quand je l'ai rencontré dans les séances de catéchisme de la paroisse cathédrale Saint-Jean de Lyon. Son enthousiasme et audace m'ont toujours impressionné. Je garde sans cesse en souvenir son ascension au sommet d'un portique de gymnastique par la force de son unique main droite et de ses jambes. Face à mon inquiétude, sa mère eut un léger sourire qui ne put que désarmer mes craintes.

Je l'ai revu il y a 4 ou 5 ans dans l'église Saint-Polycarpe et j'ai repris contact avec Grégory suite à un article publié sur lui dans l'hebdomadaire La Vie (Numéro de Noël, 17-24 décembre 2015). Dans cet hebdomadaire, à propos de son engagement depuis 2011, d'ambassadeur de l’Agefpih (succédant à Jamel Debbouze) il dit : « Je n'ai jamais été confronté à des problèmes de discrimination dans le monde du travail à cause de mon handicap, néanmoins je trouve la cause noble et juste. Il est important de sensibiliser les employeurs à l'accueil d'un handicapé dans une entreprise. Les barrières psychologiques sont en train de tomber ».

Nous nous sommes donné rendez-vous au café de la cathédrale et j'ai enregistré son témoignage :

Grégory :« J'ai peut-être une définition du handicap qui est un peu particulière, mais pour moi le handicap c’est quelque chose qui t'empêche de faire ce que tu faisais avant. Pour moi, avoir une main en moins n'est un handicap que si cela t'arrive au cours de la vie. Si tu nais comme cela tu te construis de cette manière-là. Du coup, pour moi, le handicap ce serait d'avoir deux mains d'un coup de baguette magique. Dans un premier temps, je serais emmerdé ; je ne saurais pas quoi faire de ma main gauche.

Comme je me suis construit ainsi, je n'ai pas l'impression d'avoir besoin d'un plus, comme me rajouter quelque chose pour que je sois au même niveau que les autres. Je ne me sens pas particulièrement handicapé.

Pourtant, on peut se sentir handicapé dans le regard des autres. Depuis que je travaille à la télé, je dis que c'est la télé qui m'a rendu handicapé, parce que là, on en parle. C'est là que j'en ai vraiment pris conscience. En effet, tout ce que l'on me demandait m'a fait comprendre que j'étais différent au départ. Mais, dans la vie de tous les jours, ça ne change rien du tout.

Certes, dans ma famille, mon handicap, ma main en moins, on en parlait. Ce n'était pas tabou. Seulement, on ne focalisait pas là-dessus. C'est un épiphénomène qui n'a jamais été concentré à mon handicap et cela c'était une bonne chose, car on m'a toujours laissé la possibilité d'essayer ce que j'avais envie d'entreprendre, comme monter au plus haut des arbres. On ne m'a jamais empêché quoi que ce soit à cause de mon handicap. Le fait de me laisser la possibilité d'essayer (j'en ai pris conscience après coup) a été pour moi très important. J'ai eu la chance d'être dans une famille, d'avoir un entourage qui était prêt à m'aider s'il le fallait, mais qui me laissait me débrouiller aussi tout seul. Et cela c'est important d'être challenge d'une façon naturelle sans surprotection.

Au foot, par exemple, mes potes me mettaient dans la cage comme gardien de but. Ce n'était pas la place que je préférais, mais ça n'allait pas si mal et je me trouvais de fait, en totale égalité avec eux.

Idem dans la famille. Depuis l'âge de huit ans, je n'ai plus voulu de prothèse. À l'époque, la prothèse c'était uniquement esthétique. C'est mes parents qui voulaient que j'en porte une ; mais cela n'a jamais posé de problème aux miens que je ne souhaite pas la mettre. Je dois quand même dire que maintenant, quand je fais du vélo, j'en porte une, car cela me permet de me tenir droit sur la bicyclette. C'est plus confortable ne de pas avoir le dos tordu. La prothèse non plus, ce n'est pas tabou.

C'est comme beaucoup de chose ; il faut guider, mais il ne faut pas forcer les jeunes. Il faut les laisser vivre leur handicap de la manière dont ils l'entendent. Je connais des jeunes qui mettent une prothèse parce que ce sont leurs parents qui sont complexés. Je ne jette pas la pierre aux parents. Je ne juge pas. Prenons l'exemple d'un garçon de 1m 45, c'est dur ; ils ont du mal à accepter le handicap de leur enfant et les prothèses se présentent comme un genre de palliatif, ça fait du bien. Quand je rencontre cette situation, je m'efforce de faire comprendre qu'ils ne prennent pas le bon chemin en cherchant des palliatifs à leur enfant qui ne fut pas conduit à terme. C'est en ce sens que je me suis engagé pour expliquer qu'en tant que parents, il faudrait qu'ils changent.

Suite à mes émissions de télé, j'ai rencontré beaucoup de personnes, j'ai reçu beaucoup de témoignages de personnes handicapées et de leur entourage qui me disaient merci parce que « grâce à vous on comprend qu'on peut toujours être actif dans sa vie », que « notre enfant pourra toujours faire quelque chose de sa vie ».

Il faut inviter les handicapés à être eux-mêmes soucieux de pousser les portes et à se lancer des défis sans pour autant partir dans le délire ; il y a des situations complètement bloquées. Par exemple, j'ai reçu un message de quelqu'un qui voulait faire de la cuisine, mais qui avait des mains en papier. C'est un peu compliqué. Il y a suffisamment de perdition pour soi, si on ne pousse pas les portes par soi-même c'est dommage. Le plus gros handicap c'est bien celui d'avoir peur d'aller vers l'autre, de risquer quoi que ce soit. Ce n'est pas d'avoir un membre en moins.

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