Vendredi 29 février 2008
Être passionné pour une tâche, c’est avoir compris le sens, l’intérêt qu’elle contient. Dans le choix d’une profession par exemple, il importe grandement d’avoir saisi la valeur du travail à accomplir. On pourra même parler dans ce contexte de « vocation ». Plus qu’un métier, c’est une « vocation ».
« J’aime ce que je fais, dira celui qui ne compte pas ses heures ».

À l’opposé, celui qui ne voit dans le travail qu’une occasion de gagner de l’argent, ne trouvant aucun intérêt dans ce qu’il fait, trouvera fort longues ses heures. « Interminables ! »
« Le travail que j’accomplis n’a pour moi aucun sens. Il n’y a rien de valorisant ».
Quel sera alors le ressort qui permet de durer ?
Le salaire.

On n’est motivé à accepter les dévalorisantes conditions du travail que par l’argent qu’il procure. 
« La fiche de paye, voilà le sens de mon boulot ».
Le pouvoir d’achat !
Un économiste parlerait mieux que moi de l’étrange engrenage qui soutient depuis des siècles les hommes au travail.
Il y a d’abord la nécessité de sortir de la misère. C’est l’acceptation de n’importe quel travail pour se procurer le minimum vital : un toit, des vêtements, de la nourriture.
Dans une situation de pauvreté, le quotidien est assuré, mais il faut continuer à travailler dur au cas où la maladie surviendrait. Les lendemains demeurent incertains. Si l’hiver est froid, par exemple, il n’est pas possible de se chauffer correctement.
Il y a quelque temps un habitant du M’Zab, région du désert saharien où j’ai vécu ce mois de janvier, me faisait remarquer que, « quand on a les moyens, on passe les mois d’hiver sans même s’en apercevoir ». Maisons chauffées, vêtements chauds sont autant de « moyens » qui aident à vivre le froid.
Quand va-t-on s’apercevoir que les « moyens » envisagés dépassent largement ce dont on a besoin ? Où commence l’enrichissement ?
Il semblerait que les Occidentaux considèrent qu’il n’y a pas de limites à l’acquisition d’argent. Plus il y en a, mieux c’est. L’histoire traditionnelle du M’Zab, selon mes petites connaissances, indique le contraire, notamment dans la construction de l’habitat. Il suffit de bâtir selon les besoins. L’homme mesure, au plus 1 m 80, pourquoi construire une porte plus haute ? L’ostentation et le superflu n’ont pas de place. Je pense qu’un jour, je développerai, photo à l’appui, cet aspect.
DSCN6585.jpg
Revenons à la question du pouvoir d’achat
Il est tributaire du travail. Bon métier égale bon salaire, donc bon pouvoir d’achat.
Ou alors, petit métier, nombreuses heures travaillées pour, enfin, augmenter, un peu, son pouvoir d’achat.
Il est important de favoriser celui-ci, car c’est lui qui va permettre l’accroissement de la production. Travailler, gagner de l’argent, consommer, entretient le système productiviste. En effet, pour s’enrichir, il faut produire, donc, en conséquence, inciter à consommer la production. Tel est le rôle de la publicité : pousser à consommer afin de garantir l’écoulement des objets produits. « Consomme et tais-toi » soulignent, ironiquement, les « Casseurs de pub ».
Mais il n’est pas nécessaire que je m’étende sur ce propos qui est archi connu. Je souhaite plutôt essayer de tracer le lieu de la limite entre besoins de première nécessité pour sortir, bien évidemment de la misère, mais aussi de la pauvreté et dépassement abusif de ce qui est utile à l’homme pour son bonheur. Quand entre-t-on dans l’ostentatoire ?

On entre dans l’ostentatoire avec la convoitise.
Que l’homme soit tenté d’avoir toujours plus, personne ne peut le nier. La tentation est diablement humaine, comme le dit Jacques 1, 13-14 : « Que nul, quand il est tenté, ne dise : "ma tentation vient de Dieu". Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit ». La convoitise est la source de tout mal parce qu’elle incite à vouloir avoir plus que le voisin, être mieux que lui, avoir plus de moyens. Tel le côté ostentatoire de l’habitat qui montre que l’on a mieux réussi, que l’on est plus riche qu’autrui.
Selon Jacques Ellul :
« La clé de la tentation, c’est la convoitise qui est en chacun de nous, dont l’autre face s’appelle esprit de puissance »
. Pour lui, « la convoitise englobe toutes les origines de la tentation, mais lorsque celle-ci concerne l’être humain, elle prend la forme de l’esprit de puissance ».

En effet, c’est au cœur de l’homme que sortent les pensées mauvaises (cf Marc 7, 21-22).
Marc cite dans ce chapitre 7, les traditionnels commandements de Dieu (le décalogue de Moïse). Relisons-les. Exode 20. Ils parlent également de convoitise.
« Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; ce serait un vol.
Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ; ce serait adultère.
Tu ne convoiteras rien de ce qui est à autrui
».

Certes, aujourd’hui, il y a d’autres moyens que le vol pour assouvir sa convoitise. C’est le pouvoir de l’argent. Si je me permets ce rapprochement, c’est tout simplement pour signaler le problème en sa racine. Le désir d’avoir plus découle de la convoitise interne à chaque humain. Aussi, une effective objection de croissance dans son désir de construire un nouveau mode de vie ne saurait ignorer cette fondamentale tentation. Pour la combattre, il n’y a que la sagesse de la modération de ses envies afin de trouver le sens de l’existence dans un en deça de la consommation. La lecture des évangiles donne de nombreuses pistes de cette vie simple.

Par Michel Durand - Publié dans : écrit de Béni Isguen - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 28 février 2008
Je retrouve ce texte dans mes archives. Il m'a été donné par Etienne Godinot*, me semble-t-il, à l’époque du référendum sur le traité constitutionnel européen. Je le reproduis ici en pensant aux amis qui réfléchissent sur les conséquences du pic pétrolier. Une décroissance économique est nécessaire pour les pays du nord. Ce serait notre salut, au moins terrestre.


godinotEtienne.jpg Quelle Europe pour quelle planète ?


La construction de l’Europe est quelque chose d’unique dans l’histoire des peuples. Pendant des siècles, les nations du continent européen ont été en conflit; elles ont imposé à la terre entière un impérialisme militaire, économique, culturel et religieux; elles ont été à l’origine des deux guerres mondiales. L’Europe s’est construite d’abord à partir de la réconciliation franco-allemande. Cette réconciliation et cette amitié entre nos deux peuples est un évènement considérable, qui permet d’oser espérer un jour une issue pacifique à nombre de conflits actuels dans le monde : Israël et Palestine, Inde et Pakistan,  etc. Certains ont pu dire à juste titre que l’Europe - devenue plus sage après tant d’horreurs - avait à jouer dans le monde un rôle spirituel, c’est à dire la mission de lui apporter du sens.

L’échec, dû à la position française, du projet de Communauté Européenne de Défense, qui aurait donné à l’Europe naissante une identité et une finalité politique, a amené les promoteurs de l’idée européenne à la fonder sur un projet économique, un projet libéral dès l’origine, avec la création de la C.E.C.A., puis de la C.E.E. Il apparaît par ailleurs tout à fait évident qu’à partir de 1995, il aurait fallu approfondir la construction politique d’une Europe à 15 plutôt que d’avancer dans une construction d’une Europe à 25, davantage économique que politique.

L’Europe a pourtant quelque chose d’important et d’urgent à dire et à faire face aux immenses défis du XXIème siècle : sur-développement matériel et aliénation publicitaire dans les pays riches, exploitation et misère croissante des pays pauvres, saccage de la planète (épuisement des ressources, pollution de l’eau, du sol, de l’air, désertification, effet de serre, réduction de la biodiversité, etc.), uniformisation culturelle, course aux armements, autant de manifestations d’un déficit de citoyenneté et de sens dans nos sociétés. Par exemple, aucune préparation sérieuse n’est pensée face à l’épuisement rapide des ressources pétrolières, sinon une fuite en avant dans le nucléaire, une technologie centralisatrice et non maîtrisée avec ses trois d : danger, dépense, déchets...

L’Europe dont le monde a besoin pourrait prendre des orientations totalement nouvelles et conformes à l’avenir de la planète et de l’humanité : promouvoir une décroissance durable et heureuse dans les pays dits développés, développer en grand l’agriculture biologique, promouvoir les cultures vivrières et l’autonomie alimentaire, favoriser les énergies renouvelables, mettre en œuvre les stratégies non-violentes d’intervention et de défense, pousser à la création d’une instance mondiale de gestion des ressources limitées de la terre et de la biosphère, etc. Face à des « Grands », USA, Chine, qui ne semblent avoir pour seule obsession que la croissance et la puissance économique ou militaire, l’Europe pourrait manifester le primat de l’être sur l’avoir et du politique sur l’économique, et impulser des initiatives fortes pour réconcilier l’homme et la nature, la société et la sagesse, l’économie et l’éthique, la science et la conscience.

Face à ces constats, comment voter lors du référendum sur le traité constitutionnel européen ? Voter oui, c’est inscrire dans le marbre une orientation économique libérale - qui n’a pas d’ailleurs absolument pas sa place dans une constitution – et une idéologie de compétition, alors que l’humanité a besoin de coopération, ce qui ne peut mener la planète que dans des crises économiques, sociales et écologiques majeures. Voter non, c’est en rester à un statut très insatisfaisant, celui du traité de Nice, et se priver d’avancées réelles, même si elles restent trop timides, vers une Europe plus démocratique et plus politique.

La vraie question me semble être : un non, notamment celui de la France, conduirait-il à une stagnation et un blocage durable de la construction européenne, ou laisserait-il l’Europe se faire sans la France selon cette logique économique libérale ? Ou au contraire, un non serait-il l’occasion d’un sursaut ? Un sursaut pour que les peuples d’Europe se posent les vraies questions sur l’avenir de la planète et de l’humanité, puissent définir de nouvelles orientations de société et rédiger un texte meilleur.

Parmi mes amis « non-violents », beaucoup voteront non, à regret parce qu’ils croient à l’Europe, et quelques uns voteront oui, à regret parce qu’ils voudraient une autre Europe...  Mais une chose nous paraît évidente :  quel que soit le résultat du vote des 25 pays de l’Europe, le débat et le combat pour une autre société devront se poursuivre. Pas seulement dans les urnes, mais aussi par nos comportements de parents, d’éducateurs, de travailleurs, de consommateurs, de contribuables, de citoyens. Quand la légalité est manifestement contraire à la légitimité, cette action n’exclut pas la désobéissance civile ouverte et l’acceptation sereine de poursuites pénales : par exemple l’arrachage de plants de maïs transgénique quand l’Etat laisse faire en plein champ des cultures de telles  plantes, alors même que les compagnies d’assurance refusent d’en prendre en charge les risques.

Et si, à l’aube du troisième millénaire, nous inventions une civilisation humaine ?

Etienne Godinot


* Membre de plusieurs structures de recherche, d’information et d’action sur la résolution non-violente des conflits, E. Godinot s’exprime ici à titre personnel.

.
Par Michel Durand - Publié dans : Politique - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 27 février 2008
Si je me pose la question de savoir où se trouve l'Absolu, ce n'est pas par un désir purement philosophique. C'est par souci pastoral, pourrais-je dire. Pour répondre à ces questions, quel sera mon langage, ma parole dans un monde assoiffé d'Autre Chose ? Est-ce que je vais en rester à l'analyse des événements ? Comment annoncer l'Evangile ?

L'absolu se trouve partout et nulle part. Il ne se situe pas. C'est peut-être ce qui fait que chacun le situe où il veut, où ses tendances le font aller.

Alfred Manessier, Du fond des ténèbres, 1963
manes.jpg
L'esprit du Seigneur nous devance, disons-nous, et c'est vrai ; mais, comme il est difficile d'en discerner les signes ! Est-ce que toute libération est présence divine ? Je ne suis pas capable d'apporter d'exemples vraiment significatifs, ce qui laisse mes paroles au niveau des impressions. Il faudrait en discuter pour bien s'assurer si l'on peut, aussi aisément que le font nombre de chrétiens, prêtres et militants, parler de la promotion d'une classe en pensant au salut selon l'Evangile. L'accent est tellement mis sur ce qui se vit dans le monde, que l'on serait porté à croire que tout l'Absolu se trouve au cœur des hommes. L'important est ce qui se fait : "là, au moins, çà bouge. C'est bien." A mon avis, même en considérant que Dieu, d'une façon immanente, soutient toute action, l'accent mis sur l'humain est tellement fort que cela pose question.

Ce que je viens d'écrire n'est pas plus neuf que précédemment. Les voix qui s'élèvent contre l'horizontalisation de l'Eglise, du message évangélique sont de plus en plus nombreuses. Si, d'une certaine façon, je fais chorus avec celles-ci, c'est parce que je me demande pourquoi il est parfois difficile d'obtenir l'écoute des gens qui privilégient la présence de Dieu dans le monde.
A noter que la réciproque est également vraie. Des chrétiens, branchés sur la prière au Dieu Transcendant, en arrivent à oublier totalement le prochain ; à ignorer, inconsciemment peut-être, qu'il est temple de l'Esprit.

Dans la perspective du divin présent dans le monde, le regard est principalement porté sur l'homme qui agit, progresse, change. Ce sont ses efforts qui sont placés sur l’autel devenu alors sacré. Dans l’autre perspective, celle du Dieu Très Haut, l'homme attend, presque passivement, que sa conversion, sa libération et ensuite celle du monde qui l'entoure, lui tombe dessus. Cela doit se faire tout seul : par pure Grâce. Il n'y a que la prière qui importe. " Si tu as un problème, eh bien ! Prie !" "Tu n'as qu'à prier, Dieu viendra à ton secours…" Il arrive même de dire, surtout dans certains groupes très pentecôtistes, que celui qui n'a pas obtenu de réponse n'a pas assez prié.

J'ai quelquefois appelé cette tendance chrétienne - vous y avez reconnu le courant charismatique auquel je crois beaucoup - "la spiritualité des bras croisés." Dieu est tellement vu dans sa grandeur, dans sa puissance, dans son absolue bonté, que nous n'avons qu'à attendre les bienfaits de sa venue en nous. Tout est grâce, don de Dieu. Mes efforts humains sont bien minimes, voire inutiles à côté de la force de Dieu et de son Esprit.

Il va sans dire que les caricatures que je viens de dessiner sur la place et le rôle que nos tendances humaines donnent à l'Absolu, nécessitent de nombreuses nuances. Je maintiens cependant qu'elles méritent d'être ainsi brossées pour mieux se poser la question de l'équilibre entre nos diverses manières de percevoir Dieu. De nombreuses raisons et une certaine expérience me font dire qu'il est urgent de faire à nouveau le point sur ce sujet. Le faire en Eglise… et c'est là que réside sûrement la difficulté. Car, avec l'esprit de secte que nous avons actuellement, les gens en présence s'excommunient mutuellement aux premiers mots du "status questionnis ". Et c'est bien dommage, car cela nuit à notre crédibilité en maculant le témoignage collectif. Jésus n'est-il pas le lieu véritable de l'Absolu, la rencontre de l'horizontal et du vertical, de l'immanence et de la transcendance ? Si, dans notre être et dans notre faire ecclésial, il y avait unanimité, unanimité visible autour de ce point fondamental de notre foi, le monde, en quête d'un sens à sa vie, en recherche d'Absolu, trouverait plus facilement une réponse.

A travers cette réflexion, je suppose que vous avez pu déceler le souhait que j'émets d'une concertation, d'un dialogue plus effectif qu'il n'est actuellement, d'une rencontre plus vraie et plus profonde entre les membres de l'Eglise, entre les responsables des diverses cellules d'Eglise.
Par Michel Durand - Publié dans : Il y a 30 années... - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 26 février 2008

pablo.jpg Marie-Paule, une religieuse du  Prado, a donné ce poème de Pablo.

Pablo à 18 ans, il ne marchait pas, ne parlait pas. Il communique par l'intermédiare de sa mère.

Ecoutons le poème




Quelqu'un  parmi nous N° 188, nov. 2006





Par Michel Durand - Publié dans : Témoignage - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 25 février 2008
Bientôt sera inaugurée l’exposition de Roger Garin « en marge ».
Je l’ai ainsi présentée :

L'exposition de Roger Garin « en marge » non seulement parle de SDF, de sans papier, de souffrance et d'espérance..., mais aussi de ceux et celles qui travaillent pour humaniser l'humanité.
Les associations, mouvements ou services : Forum réfugiés ; Secours catholique ; Cimade ; Réseau éducation sans frontière ; Comité catholique contre la faim et pour le développement ; Habitat et humanisme ; Service coopération et développement ; Pastorale des migrants ; Sans abri ; Armée du salut ...
seront présents tout au long de cet événement et témoigneront de leurs actions.

Venez à leur rencontre en compagnie de Roger Garin.

peinture.jpg

Mais, m’a-t-on demandé, vous faites de la politique, du social, de l’humanitaire ou de l’art ?
Comme si l’un ne pouvait pas s’associer à l’autre.
Cette remarque me fait penser à l’attitude de critiques d’art devant Manessier qui tentait d’expliquer comment sa foi chrétienne s’exprimait dans se travaux.
J. J. Lerrand, inlassablement, répondait à Manessier : « oui, mais vous êtes avant tout peintre. Votre démarche est une démarche purement artistique ». On regardait le « passion selon saint-Jean
» après avoir vu plusieurs « favellas ».

Manessier, Passion selon Saint Jean (1986) manessier.jpg
Jérôme Cottin aborde cette question de la militance dans l’art dans son ouvrage « la mystique de l’art », Cerf histoire. Il montre que l’on ne peut pas dissocier l’art de la militance et réciproquement.


CONTEMPLATION ET MILITANCE L'ART COMME ACTE PROPHÉTIQUE



Il serait facile d'opposer les deux termes « contemplation » et « militance», tant dans l'Église que dans l'engagement politique et dans l'art. Celui qui agit et milite le fait en vue de changer le monde, et n'a guère de temps à perdre à contempler gratuitement des œuvres d'art, lesquelles sont souvent suspectées d'entretenir des liens privilégiés avec l'idéologie dominante et la culture bourgeoise. À l'inverse un esthète, un artiste, sera un piètre militant, lui qui met la recherche du sentiment esthétique au-dessus de celle du vrai et du juste.
Mon propos sera de penser ces deux termes ensemble, de montrer que l'on ne devrait pas les dissocier. Si l'on veut agir de manière juste et réfléchie, il faut pouvoir prendre une certaine distance par rapport au monde, le penser, l'observer, le contempler. Quant à l'amateur d'art, artiste ou esthète, il change déjà le monde par le fait qu'il propose sur lui un autre regard, différent, utopique, critique. Un regard qui, partagé par d'autres, pourra créer une pensée libre en vue d'une action militante, qu'elle soit personnelle ou communautaire. Jésus, croyons-nous, était à la fois un militant et un artiste ; il agissait et méditait, il donnait et donnait à voir.
Mais penser conjointement ces deux termes « contemplation » et « militance » demande d'évaluer au préalable les relations actuelles entre l'art et le christianisme.


L'ART CONTEMPORAIN ENTRE INDIVIDUALISME ET DÉTACHEMENT DU MONDE.

Ces relations semblent plutôt infirmer mon postulat que le confirmer. La découverte de la dimension esthétique du christianisme est bien une réalité actuelle, mais qui semble aller de pair avec un oubli de sa dimension publique, d'une certaine forme d'engagement politique ou social. Comme si, décidément, esthétique et éthique avaient du mal à s'accorder.
Depuis une ou deux décennies, le christianisme est à nouveau en quête de beauté. L'image, l'art dans sa dimension plastique et visuelle, le sens du beau reviennent en force dans la théologie comme dans la pratique de l'Église, après avoir été écartés, ignorés ou même combattus. Est-ce un hasard si cette période de renouveau esthétique prend la suite de la période engagée du christianisme ? Dans les années 1950-1970, le christianisme dialoguait avec le politique. À partir des années 90, il découvre l'esthétique. Au christianisme engagé fait suite un christianisme plus sage, rangé. On ne raisonnerait plus aujourd'hui comme Jürgen Moltmann le faisait en 1972, quand il opposait la beauté comme valeur du paganisme antique, à la laideur de la Croix, fondement de la théologie chrétienne, ou encore comme Eberhard Jüngel qui, reprenant une citation de Schelling, affirmait que « Le beau aussi doit mourir », reconnaissant par là que la beauté est une valeur humaine suspecte aux yeux de Dieu.
On serait aujourd'hui dans une logique à peu près inverse. Non seulement l'esthétique est redevenue une valeur positive dans le christianisme, mais sa réappropriation chrétienne s'accompagne souvent d'un désintérêt pour le monde et ses problèmes. Le monde est laid, mais la foi, elle, est marquée fondamentalement du sceau de la beauté. En redécouvrant l'image, l'art, la beauté, ce n'est pas le monde et ses valeurs esthétiques que l'Église se réapproprie, mais une certaine tradition ecclésiale, liturgique, esthétique. L'engagement pour les causes perdues, la dénonciation des injustices se sont transformés en recherche du beau, en quête d'harmonie et de beauté.

Ce phénomène repose sur des raisons à la fois internes et externes au christianisme ; j'en évoquerai rapidement quatre, les deux premières étant liées aux réflexions sur l'art.
1. La conception moderne du beau : depuis le XIXe siècle, on assiste à un mouvement d'autonomisation de l'art, qui refuse de se soumettre à des buts qui lui sont extérieurs. C'est ce que l'on appelle le caractère autonome de l'art. L'art n'obéit à aucun but, à aucun idéal qui lui soit extérieur, que ces idéaux soient éthiques, politiques, philosophiques ou religieux. Tout système de pensée est compris comme une volonté de soumettre l'art. Le seul but de l'art est d'être de l'art, de faire naître des impressions fortes. L'art n'obéit à aucune finalité extérieure, puisqu'il possède en lui sa propre finalité. Nous sommes encore dans l'esthétique kantienne d'un art qui revendique une «finalité sans fin ». Partant de là, on voit mal comment l'art pourrait servir à défendre des causes religieuses, sociales ou politiques, si nobles soient-elles. Dès que l'art veut expliquer, affirmer, montrer une idée, il devient une forme d'idéologie, et cesse donc d'être de l'art.
2. Le triomphe de la non-représentation. L'abstraction, qu'il vaut mieux qualifier de « non-représentation » est devenue une des tendances dominantes de la création artistique contemporaine. Les œuvres d'art majeures d'aujourd'hui - et cela depuis le milieu du XXe siècle - ont des formes, des couleurs et des matières, mais ne représentent plus rien. La copie du réel, la représentation sont considérées comme une illusion. L'art ne copie plus rien, ni la nature, ni la forme humaine. Il s'est libéré de l'analogie, de la ressemblance, de la figuration, qui sont considérées comme des illusions contraignantes. On sait que les débuts de l'abstraction allèrent de pair avec des recherches spirituelles. Il résulte de ce tournant esthétique que de fortes tendances dans l'art contemporain privilégient la quête intérieure, la quête mystique du vide, le silence, au détriment d'une relation active au monde actuel et à ses questionnements.
À ces éléments esthétiques viennent s'ajouter des considérations plus religieuses, qui vont dans le même sens. Je me contenterai d'en signaler, là encore, deux.
3. Le renouveau esthétique et liturgique. Ce nouvel intérêt pour l'esthétique se fait dans un contexte de redécouverte et de réévaluation de la liturgie, du rite, du langage symbolique dans le culte chrétien. Certes, comme l'a montré Henry Mottu, le langage liturgique peur être vécu comme un acte prophétique qui engage véritablement, et doit se vivre en une tension féconde avec l'histoire quotidienne et profane de l'humanité. Mais cette thèse va plutôt à contre-courant d'une tendance générale qui situe l'esthétique au cœur d'une liturgie marquée par une certaine indifférence à l'histoire contemporaine. Une liturgie qui privilégie la tradition plutôt que l'innovation, la fidélité de la mémoire plutôt que le risque du renouveau, le consensus plutôt que l'affirmation de la différence. Ainsi l'art chrétien des siècles passés et l'icône, qui reposent sur l'esthétique traditionnelle issue du concile Nicée II, seront privilégiés par rapport à des formes d'art plus novatrices et contestatrices.
4. La subjectivité comme nouvelle forme de spiritualité : une autre tendance du renouveau esthétique dans le christianisme semble contredire notre dernière affirmation ; en fait, elle la complète : il s'agit d'œuvres qui privilégient une vision strictement personnelle, subjective, intime même de l'artiste, comprise par lui comme étant une démarche spirituelle. Ce qui compte avant tout n'est pas la lutte pour une cause juste, la défense d'un idéal philosophique ou religieux, mais l'exploration et l'expression de son « moi » (y compris dans sa dimension croyante) par le moyen de l'œuvre d'art. On résumera cette démarche par le succès du mot « spiritualité », mot aux contours vagues, qui permet de qualifier toutes sortes d'expériences personnelles. Certains qualifieront de « spirituel » dans une œuvre ce qui est simplement du ressort de l'expression personnelle. L'arrière-fond philosophique de cette démarche n'est plus Kant mais Nietzsche, celui qui a inauguré, selon l'expression de Luc Ferry, un « ultra-individualisme esthétique », « chacun ayant désormais le "droit" d'exprimer ce qui constitue à proprement parler son "point de vue" ». L'une des vocations de l'art, pour Nietzsche, est bien de témoigner que « notre monde intérieur est un monde bien plus riche, bien plus vaste, bien plus caché » qu'on ne l'avait cru jusqu'alors. Voilà des perspectives certes très profondes, mais qui nous éloignent d'un art tourné vers l'engagement politique et social.
Texte de Jérôme Cottin

L’exposition de Roger Garin que je soutiens fortement avec l’aide de « arts, cultures et foi » de l’Eglise de Lyon, montre tout l’engagement du peintre à ne pas s’isoler dans une bulle pieuse éloignée du monde. Il s’engage, au contraire, dans une réelle liturgie en lien avec le politique.
Assurément, cela ne ressemble être l’air du temps. Nous voilà, « en marge ». ne l’avions-nous pas déjà dit ?


Par Michel Durand - Publié dans : Art - Communauté : Christianisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Calendrier

Février 2008
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29    
<< < > >>

Présentation

Profil

  • : Michel Durand
  • enmanquedeglise
  • : Homme
  • : 31/01/1942
  • : France Lyon
  • : musique voyages lecture art nature
  • : Je suis prêtre de l'Eglise catholique. Après avoir été serveur de restaurant et en paroisse, je fus nommé en aumônerie étudiante. Je me suis alors intéressé à l'art contemporain et à l'iconographie chrétienne. Ce fut l'occasion, avec Conf
cree son blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus