Lundi 31 mars 2008
Plusieurs lettres m'étant parvenues, suite à un article signé Christelle GUIBERT, publié à mon propos par Ouest-France, je me suis décidé à le mettre sur le blogue.

L'article respecte l'entretien et même si je trouve que, ici où là, quelques nuances auraient été souhaitables, ma pensée n'est pas trahie.

Je trouve quand même ce portrait beaucoup trop généreux. « L'image d'un bon samaritain sans faille » ironise gentiment un ami. Je vous fais confiance, vous savez prendre quelque distance.

Si je le reproduis ici (voir ci-dessous), non sans réticence pour me répéter, c'est que les retours que j'en ai reçus m'encouragent à aller encore plus loin dans la mise en œuvre de l'Evangile au quotidien.

Je souhaiterais que les baptisés de France manifeste massivement sur les places publiques leur respect du frère étranger. Les lettres reçues vont dans ce sens. Et accueillir, visiblement, sous son toit des « sans papiers », n'est-ce pas une façon d'affirmer ses engagements !


Voici deux ou trois extraits :

« Heureux d'avoir pu rencontrer, via Ouest-France, un chrétien imprudent. Ici aussi, récemment, nous vivons de près des drames : vie humaine contre chiffre. »

« Bravo, je prie pour toi chaque jour, pour que tu deviennes « contagieux » et que chaque paroisse devienne un petit Saint-Polycarpe. (Note : le tutoiement est employé « parce que, ici, en Bretagne, on, dit tu à ceux que l'on estime).

« Merci pour votre témoignage... Nous sommes intéressés  par la revue des « décroissants ». Pouvez-vous nous donner leurs coordonnées afin que nous puissions nous abonner. C'est vers cette décroissance que nous devons tendre. »


L'article

Depuis trois ans, Michel Durand héberge des sans-papiers dans sa cure de la paroisse Saint-Polycarpe, située dans le 1er arrondissement de Lyon.Il a choisi la désobéissance civile. Portrait d'un prêtre opposé à une loi qu'il juge incompatible avec sa foi.

Les déracinés le savent, il arrive que votre lieu d'adoption vous corresponde davantage que votre lieu de naissance. A fortiori si vous l'avez fui. Michel Durand, par exemple, est né en 1942 dans la petite bourgeoisie de Paray-le-Monial, en Saône-et-Loire. Mais l'esprit qui règne sur les pentes de la Croix-Rousse, où est perché son presbytère, lui sied bien mieux.

Dans ce quartier populaire de Lyon chargé d'histoire, on se méfie instinctivement des ordres qui viennent d'en haut, on grouille d'idées pour les contester et « on ne laisse pas dans la rue une personne en pleine détresse. La révolte contre les injustices sociales, ça remonte au temps des canuts », explique le curé, citant ces forçats de la soie qui voulaient « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ».

« Ici aussi, on continue à se parler davantage qu'ailleurs ». L'urbanisme, complexe pour épouser le dénivelé, oblige les habitants à se croiser, à pied, dans les escaliers, dans les « traboules », ces passages qui relient les hautes maisons à étages. Le dédale a rendu fous les nazis qui ne s'y risquaient que sur dénonciations ' sûres ' : Klaus Barbie y a fait rafler 80 juifs, dont le père de Robert Badinter. Allez donc chercher des sans-papiers là-dedans... Rien que pour explorer les couloirs tarabiscotés qui courent autour de l'église Saint-Polycarpe, il faudrait une journée avec un GPS performant.

Michel Durand est un bon voisin, que la police n'a jamais inquiété. Les anciens lui trouvent une tête de philosophe grec ; les jeunes, « de vieux soixante-huitard ». Les anarchistes, accros au quartier, se marrent avec ce curé qui juge, pour l'avoir expérimenté, le travail en usine avilissant, théorise sur l'utopie, les bienfaits de la contemplation... Dimanche dernier, il a encore dû refuser une invitation à déjeuner. « Je ne peux jamais, le dimanche midi, il y a un apéritif après la messe de 11h. »

Il y a trois ans, une Camerounaise a poussé la porte de la cure et exposé la menace de reconduite à la frontière qui pesait sur elle et son enfant. « J'ai fait ce que tout chrétien conscient de son baptême aurait dû faire ». Il l'a hébergée, risquant ainsi les trois ans de prison, rarement appliqués, qui punissent l'aide au séjour irrégulier. Depuis, il récidive régulièrement, en lien étroit avec des associations militantes comme Réseau éducation sans frontières ou la Cimade (service d'entraide pour l'accueil des étrangers).

« Ce n'est pas une grosse structure », dit Michel Durand en parlant de sa planque. « Il y a des douches chaudes, une cuisine mais peu d'intimité. Le mercredi, les bénévoles reçoivent les gamins du soutien scolaire. Il faut cohabiter ». Mais chacun trouve aisément sa place dans cette cure typiquement lyonnaise. Les pièces étroites s'égrainent comme un chapelet enroulé autour de l'église. Deux étages peuplés de recoins. Des ours en peluche traînent sous les crucifix.

À Lyon, toute la ville est au courant du sens de « l'hospitalité chrétienne » du père Durand. Il l'a expliqué dans le magazine Lyon Capitale. Il a choisi la désobéissance civile et « accepte les interviews comme un outil susceptible d'encourager les uns et les autres ». Il rêve de voir la communauté chrétienne se rassembler, battre le pavé « contre cette loi inique sur l'immigration. Les catholiques ont bien su le faire pour défendre l'enseignement privé. »

Sur son blog, le curé frondeur reçoit des mots d'encouragement, échange des mails avec un pasteur via le journal La Croix, essuie aussi de sévères critiques. Certains l'accusent de « déstabiliser la France. Un bien grand pouvoir que je n'ai pas. » Lui se dit en accord avec sa conscience, sa foi, ses paroissiens - « Ils n'ont pas encore viré leur curé ! » - et la position de l'Église catholique française qui rappelle en substance : « Les chrétiens refusent par principe de choisir entre bons et mauvais migrants... Ils sont nos frères et nos soeurs en humanité. »

Comment réagit sa hiérarchie ? Aucun mot, ni réprimande pour l'instant. Le cardinal-archevêque Barbarin s'abstient de tout commentaire. « Il ne veut pas d'un mouvement qui ferait tâche d'huile », analyse Christian Terras, le rédacteur en chef de la revue Golias. Pour ce catholique progressiste, « le père Durand ne fait que son job de chrétien. Le Smic évangélique. »

Le curé de Saint-Polycarpe se doute que l'opposition massive à la chasse aux sans-papiers, qu'il espère en prière et en acte, ne viendra pas d'en haut. Il observe dans son Église « un repli identitaire » qui l'inquiète. « Tous ces jeunes prêtres qui choisissent de porter l'habit noir... » lui paraissent loin de lui, du message du Christ qui l'attirait depuis son enfance : « J'ai grandi marqué par la différence entre les pauvres et les riches ». Après la théologie, chez les Jésuites, à Rome, il a repris des études en sociologie politique et se montre aussi doué en prêche qu'en « macroéconomie. Je suis en accord philosophique avec les Décroissants (1). Je lis leur journal, le siège est à deux rues de la cure. Si nous n'arrivons pas à retrouver une certaine simplicité, le drame de l'Afrique, le déséquilibre mondial se retournera contre nous. »

Christelle GUIBERT.

(1) Les adeptes de la décroissance prônent une diminution de la consommation et de la production, une simplicité qui respecterait le climat, l'écosystème et les êtres humains.

Par Michel Durand - Publié dans : Politique - Communauté : Christianisme
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Dimanche 30 mars 2008

Pour sûr, c'est ce qui nous reste : écrire. D'autres l'ont fait, même au plus fort de la répression, en consignant à la hâte, qui des mots saisis au vol, qui des pensées obsédantes, qui un testament... Y a-t-il un autre chemin pour les enchaînés, s'ils veulent encore transformer tout ce gâchis en instants de vie ? Tant qu'on est là, c'est bien ce qui reste à sa portée. Mais qu'écrire ? Le plus simple ne serait-il pas de raconter par le menu le quotidien ? Est-ce si simple ? Certains s'étaient nourris de rêves si élevés que, foudroyés, hébétés, ils sont frappés d'impuissance à exprimer seulement les choses d'ici. Il ne faut rien de moins qu'un surgissement tout aussi foudroyant pour que...

Les jours suivants, Haolang continue d'écrire : tout ne fait que commencer. Il reprend, passage après passage, les ébauches qu'il a jetées sur le papier, livrant une véritable bataille. Il est impressionnant à voir. Non, il n'y a en lui ni rage ni hargne, encore moins de ces rictus volontairement désinvoltes dont parfois il s'affuble pour se donner le change. L'expression de son visage sévèrement fermé et anxieusement concentré est tout simplement celle de la dignité retrouvée, celle de quelqu'un qui, face à la perdition, a brusquement compris ce qu'il avait à accomplir. Le regardant - j'ai rarement l'occasion de le dévisager ainsi, longuement, tranquillement -, je vois que, malgré l'apparence, quelque chose d'irréductible a eu le temps de grandir en lui. A côté de sa figure cabossée mais indomptée, derrière laquelle on croit percevoir toutes les figures intransigeantes qui s'étaient dressées au long des siècles, ceux qui cherchent à le réduire au silence n'existent plus. Eux disparaîtront. Ils n'ont été sur sa route que de monstrueux obstacles qui l'ont acculé aux limites, donc à l'essentiel. Eux disparaîtront. Oui, la revanche de Haolang ne saurait être dans un coup de canif planté en plein dos de quelque petit chef, ni dans la fuite vers quelque région sauvage. Le voici enfin face à lui-même.

Mais le regardant, je vois aussi surgir en moi des questions en chaîne. Que fait mon ami au juste ? Redonner naissance par le chant à une inextricable histoire à trois ? En quoi celle-ci est-elle exceptionnelle ? Peut-être ne dépend-il que de lui pour qu'elle le soit ? Peut-être ne dépend-il que de lui de transformer la suite de ratages en une suite de révélations qui seraient autant de rachats ? Révélations de quoi ? Probablement le poète l'ignore. Il sait seulement, comme il l'a souvent affirmé, qu'en dépit de tout ce qui a été vécu et dit, rien en réalité n'a été vécu ni dit. Lui qui croyait être venu pour être le grand chantre de la vie, il en est donc réduit à raconter sa « petite histoire ». Y a-t-il bien une « petite histoire» ? Toute histoire même petite n'est-elle pas toujours liée à la grande ? La sienne était à ce point liée à la grande qu'il a fini par s'y noyer. Dans sa lutte pour la survie, il en était venu à oublier la seule arme qu'il détenait: l'écriture. Maintenant il la retrouve. Tant qu'il est là, à côté de la bougie, entre ces murs moisis, cette arme absolue est à sa portée. Personne - fût-il le plus cynique des tyrans - ne peut plus l'empêcher de tout dire. Personne ne peut plus l'empêcher d'aller jusqu'au bout de son dire. Jusqu'au bout ? Là encore, je me vois assailli par une autre série de questions. Où se trouve-t-il, ce bout ? Existe-t-il seulement ? Suffit-il de faire revivre ce qu'on a cru connaître pour que tout prenne forcément sens ? Dire, c'est certes ce qu'il est donné au poète, mais le vrai dire n'est-il pas une quête dont on ne peut encore mesurer la portée ni prévoir le terme ?

Excepté des remarques d'ordre général ou des questions sur des faits précis, Haolang reste muet sur la progression de son récit, soit par l'impossibilité de l'expliquer en mots simples, soit par pudeur : tant de choses qu'il évoque touchent aussi son ami de près. Je respecte son silence. Je ne veux en rien intervenir, sous prétexte de l'aider. Le plus étrange est que durant ces jours, une fois les pénibles tâches quotidiennes accomplies, je reste là, seulement là. Je ne peux rien faire d'autre, pris que je suis dans le mouvement concentrique des ondes qui émanent du corps tendu et inspiré de mon compagnon. Je sens que je ne dois pas m'en écarter ; une voix est là, si proche, si lointaine, qui nous parle à tous deux. Je ne doute pas que ma propre écoute est indispensable pour que celle voix demeure pleine et pleinement comprise. Je me demande toutefois si, en ces heures de sauvetage par l'énergie du désespoir, Haolang et moi entendons exactement la même chose.

Rien qu'à me le demander, je ressens combien nous sommes différents, combien aussi nous sommes complémentaires. Haolang aura toujours été cet être qui s'arrache de la terre la plus chamelle, qui va droit de l'avant ou qui s'efforce de s'élever vers l'air libre des hauteurs, coûte que coûte, vaille que vaille, fût-ce au prix d'atroces blessures infligées à lui-même et aux autres. Tandis que moi, j'aurai été cet être qui vient d'ailleurs et qui sera perpétuellement choqué par ce qu'offre cette terre. Si en dépit de tout je garde intacte en moi cette capacité d'étonnement et d'émerveillement, c'est que sans cesse je suis porté par les échos d'une très lointaine nostalgie dont j'ignore l'origine. Cette voix prenante qui à présent nous enveloppe tous deux ne peut provenir, bien entendu, que de Yumei, elle qui nous avait totalement aimés l'un et l'autre et qui avait reconnu justement celle différence et cette complémentarité dont elle n'avait pu se passer. Mais l'entendons-nous de la même manière ? Recueillons-nous la même chose ? me demandé-je encore. Là où Haolang n'entend peut-être que l'appel d'un être singulièrement terrestre, je suis ébranlé par on ne sait quelle résonance hors monde.

Au cœur de mon écoute retentit un sourd tonnerre de printemps dans lequel la chère voix se joint à tant d'autres qui n'ont cessé de murmurer leur vérité. Voix confondues en une seule, celle de la Femme qui jaillit d'un terreau inconnu, d'un fond proprement mythique. En cet instant de dialogue décisif, ce mot « mythique» me déroute-t-il ? Pas véritablement. Depuis mon séjour à Dunhuang et depuis ma visite au Campo-Santo de Pise, où j'ai vu les fresques du Maître de la mort, depuis que Yumei est devenue cette part de notre être aussi intime qu'inaccessible, s'affirme de plus en plus en moi la conviction que seule une vision mythique permettrait aux hommes de prendre en charge ce qu'ils ne parviennent pas à dire entièrement. Qui d'entre nous peut prétendre cerner la vraie vie, savoir jusqu'où elle plonge ses racines et étend ses ramures ? Peut -on se tenir pour quitte d'avoir consigné seulement les bribes de ce qu'on a cru vivre ou entendre ? Une fois parvenue à l'existence, ayant poussé son cri, toute vie se répercutera forcément d'écho en écho vers un Appel qui vient d'elle et la déborde infiniment. Comment exprimer cet Appel ? Existe-t-il une formule claire, définitive pour y parvenir ? Force est de recourir aux figures mythiques pour suppléer ce qui ne peut entièrement se dire. Et l'objet de la quête, la femme - plus que de la femme, ne faut-il pas parler du mystère féminin -, cette présence énigmatique entre toutes, énigmatique à elle-même, d'où qu'elle vienne, de la Renarde ou du Serpent blanc, du Nuage ou du Lotus, consent-elle jamais, en cette vie ou en d'autres, à se figer ? Elle le souhaiterait qu'elle n'y arriverait pas. «Femme au destin inaccompli, là où tu vas, je te rejoindrai. De vie en vie, tes pas incertains tracent au fond la voie la plus sûre », me dis-je. Je n'oublie pas que depuis ma visite à la chambre de la pendue, jadis dans la maison familiale, j'ai partie liée avec cette voie de la migration et que je n'ai pas à redouter d'éventuelles perditions.

« Mais il n'est pas trop tard ; faisons quelque chose encore ! » Cette phrase que Yumei aimait à dire en fin de journée sur un ton enjoué résonne à nouveau à mon oreille comme une ultime injonction. Je sais que pour moi aussi l'heure du sursaut a sonné. Du fond de la honteuse dégradation, quelque chose naîtra de ma main, une figure, la figure la plus aimée, aussi fidèle que possible à elle-même, aussi autre que possible.


Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie - Communauté : Christianisme
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Dimanche 30 mars 2008

Pour en avoir connaissance, vite sur le site de la paroisse Saint-Polycarpe des pentes de la croix-rousse.

Homélie de Roger Teppe.

L'incrédulité de Saint Thomas, Le caravage.

Par Michel Durand - Publié dans : Eglise - Communauté : Christianisme
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Samedi 29 mars 2008

Inspiré de la Genèse, je vous donne à entendre ce poème de la Création écrit par Jacques.

Voir : "quelqu'un parmi nous",  N°192.




Par Michel Durand - Publié dans : Témoignage - Communauté : Christianisme
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Vendredi 28 mars 2008

Quand François Cheng nous parle de la Chine.

Ce sont des artistes-peintres qui m'ont parlé de Maurice Zundel et m'ont fait découvrir la beauté de sa spiritualité. Avec eux j'ai découvert les « crucifixions de Dunkerque », émouvante exposition et livre très profond qui montrent comment des artistes contemporains expriment Dieu, le Christ. J'en reparlerai.

Ce sont des amoureux du beau qui m'ont fait lire « Cinq méditations sur la beauté » de François Cheng. Également, grande émotion et bonne connaissance directe de l'auteur. Sincérité.

J'ai été heureux de lire ce livre avant son roman « Le dit de Tian-yi », car on retrouve la part personnelle de l'auteur à travers la fiction du roman. L'entretien de F. Cheng par Dominique Bari, dans "l'Humanité", dit tout ce qui convient de dire à ce propos.

Mais si j'écris ceci, présentement, c'est tout simplement pour présenter « Le Dit de Tian-yi », première édition en 1998, dont la lecture me semble de grande actualité alors que l'on parle de Droit de l'Homme et de jeux olympiques.

Voici un extrait :

Un après-midi, à l'heure où tous ont droit à une sieste, n'ayant nulle envie de dormir, Haolang m'entraîne, ainsi que Lao Ding, vers le petit bois qui se trouve au-delà de la zone des potagers. C'est une étendue clairsemée de bouleaux où certains aiment à venir jouir d'un peu d'ombre et de la brise. À cette heure-là, il n'y a personne.

Haolang, visiblement, a bu. Il est dans un état second, causé par l'ivresse et par la rage intérieure qui l'étouffe. Une fois dans le bois, il pousse quelques cris qui le soulagent un peu. Puis, silencieux, il s'appuie, prostré, contre un arbre. Au bout d'un moment, Lao Ding se met à parler d'une voix résolue qui tranche avec son ton paisible habituel.

«De tout ce qui nous est arrivé, demandons pardon.

- Demandons pardon ? dit l'homme révolté.

- Demandons pardon et pardonnons à ceux qui nous ont fait du mal.

- Pardonner ?...

- Oui, pardonner. Je crois bien que c'est la seule arme que nous possédions ; c'est notre seule arme contre l'absurde. Chacun de nous a vécu des choses terribles. Nous voilà tous les trois réunis. Nous savons que nous ne pouvons pas agir comme ceux qui nous ont fait du mal. Avec le pardon, nous pouvons rompre l'enchaînement des haines et des vengeances. Nous pouvons prouver que le Souffle intègre persiste dans l'Univers... »

On sent qu'il a encore énormément à dire. Trop peut-être pour qu'il puisse continuer immédiatement, mais les quelques mots qu'il vient de prononcer suffisent pour déclencher la parole chez Haolang.

« Pardon... Rompre l'enchaînement des haines et des vengeances... Parlons-en, avant qu'il ne soit trop tard. C'était pour me faire pardonner, n'est-ce pas, que je suis parti rejoindre les communistes, laissant Yumei, seule, là... » Sa voix s'étrangle. Mais il ne cède pas. Son masque se durcit tandis qu'il fait effort pour se reprendre. «Notre groupe clandestin était composé d'une quinzaine de personnes, dix-sept plus exactement, guidé par un membre du Parti. Avant d'atteindre la zone libérée, au nord du Hubei, nous devions traverser une région particulièrement dangereuse. Six jours de marche, interrompue par des alertes. Nous nous cachions dans des grottes, ou dans quelques villages "sûrs". Nous étions tellement fatigués que nous dormions en marchant. Quand la fusillade a éclaté dans le bois la dernière nuit, nous ne savions pas ce qui nous arrivait. Tirés brutalement du sommeil, nous croyions à une mauvaise plaisanterie. Évidemment, nous avons été trahis. Le traître, on le trouvera un jour. Il subira le châtiment : défiguré, pendu. Pour l'instant, au fond du bois, sous la clarté lunaire, c'était la débandade. Une balle m'a traversé le mollet et, par-dessus le marché, en courant, je me suis tordu la cheville. J'ai eu la force de me traîner près d'un arbre. Sentant un fossé sous mes pieds, je m'y suis allongé et je me suis couvert de feuilles mortes. Combien de fois, des pas accompagnés de vociférations s'approchaient, s'éloignaient, se rapprochaient, me passaient dessus ? Je ne respirais plus. Je me serais cru mort, n'étaient le sang qui collait mon pantalon à ma peau et la douleur qui commençait à devenir atroce. Douleur atroce ? ...


Pardonner...


Il y a, semble-t-il, une arme puissante dans la force du pardon.

Comment la mettre à l'action ? Nous avons tous eu  à expérimenter cette nécessité.



Par Michel Durand - Publié dans : Politique - Communauté : Christianisme
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  • : Je suis prêtre de l'Eglise catholique. Après avoir été serveur de restaurant et en paroisse, je fus nommé en aumônerie étudiante. Je me suis alors intéressé à l'art contemporain et à l'iconographie chrétienne. Ce fut l'occasion, avec Conf
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