Mardi 31 juillet 2007
Je dînais hier soir, agréable moment à la terrasse d’un petit restaurant situé sur la villageoise place Sathonay (Lyon 1er), avec une personne qui n’avait de connaissance de Dieu que par la lecture familiale de la Bible. Née dans un milieu islamo-chrétien sous influence stalinienne, elle ne comptait que sur sa propre méditation pour atteindre le vrai. Dieu est vrai.
Mais qui est Dieu ? L’inconnaissable.
Je fus rempli d’admiration quand j’ai découvert la place que Jésus tenait dans sa vie. « C’est lui qui nous parle du Père ». « C’est lui qui nous donne sa force, son esprit ». J’aime traduire : « son souffle », car, visiblement, cette personne expérimentait dans son quotidien que la présence de Dieu en l’homme donne la vie. Jésus-Christ nous parle de lui-même. Il est Dieu. Il est l’essentiel.
Avec Antoine Chevrier, j’aime reprendre l’expression : « connaître Jésus-Christ, c’est tout ». « Jésus-Christ… c’est le miroir dans lequel Dieu se contemple et se reproduit lui-même… Il nous a été donné pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption. Il est la voie, la vérité, la vie. Il est notre roi, notre maître, notre chef notre modèle ».
Voir ainsi la présence de Dieu –Père, Fils, Esprit- parmi nous, m’incite à employer le mot « adhésion ». J’adhère au Verbe Eternel qui choisit d’utiliser nos mots humains pour s’adresser aux hommes que nous sommes. J’adhère, je fais confiance, je me fie à Lui. Fides. J’ai foi en Lui.

En français, on dirait, « je crois » en Jésus, le ressuscité. Mais, ce mot croire ne me satisfait pas, car il me semble moins précis que « adhérer ». J’adhère.
Croire invite à penser à croyance. Or, si la croyance ouvre le domaine de la religion, elle est aussi ce qui éloigne de l’Évangile ou risque d’éloigner. La croyance n’est pas du domaine de la foi.
Il y a, en effet, une grande différence, entre la croyance d’un membre d’une communauté tribale en la puissance du totem qui tisse l’unité du groupe et la foi d’Abraham qui accepte de quitter son territoire afin de se mettre en route vers un ailleurs improbable selon l’invitation divine. Kierkegaard a écrit un texte superbe sur ce sujet (voir ci-dessous*). L’homme, au plus noir de la nuit, au plus profond du tunnel, dans l’épaisse obscurité, continue, par foi, d’avancer. Marcher sans voir. Espérer comme Jean de la Croix dans son cachot.
La foi est adhésion à Dieu, par le Christ.
La croyance est alignement sur la communauté. C’est en cette dernière que se développe la religion.

Il me semble que les hommes sont naturellement religieux. Ils sont plus désireux de religion que d’adhésion au Christ et sont tentés, par ce sentiment religieux à se détourner du Christ. Nous le voyons avec l’Histoire. Les Églises du Christ entrant en religion sous la férule d’un roi (cela a commencé avec les Arméniens (Tiridates), puis Constantin, Charlemagne…), ne s’écartent-elles pas de l’Évangile, alors que Jésus nous invite à sortir de l’emprise du religieux ?
Voilà ce à quoi, une fois de plus, j’ai pensé au cours de cet agréable dîner.



* C’est par la foi qu’Abraham quitta le pays de ses pères et fut étranger en terre promise. Il laissa une chose, sa raison terrestre, et en prit une autre, la foi ; sinon, songeant à l’absurdité du voyage, il ne serait pas parti. C’est par la foi qu’il fut un étranger en terre promise où rien ne lui rappelait ce qu’il aimait, tandis que la nouveauté de toutes choses mettait en son âme la tentation d’un douloureux regret. Cependant, il était l’élu de Dieu, en qui l’Éternel avait sa complaisance ! Certes, s’il avait été un déshérité, banni de la grâce divine, il eût mieux compris cette situation qui semblait une raillerie sur lui et sur sa foi. Il y eut aussi dans le monde celui qui vécut exilé de sa patrie bien-aimée. Il n’est pas oublié, ni ses complaintes où, dans la mélancolie, il chercha et trouva ce qu’il avait perdu. Abraham n’a pas laissé de lamentations. Il est humain de se plaindre, humain de pleurer avec celui qui pleure, mais il est plus grand de croire, et plus bienfaisant de contempler le croyant.
C’est par la foi qu’Abraham reçut la promesse que toutes les nations de la terre seraient bénies en sa postérité. Le temps passait, la possibilité restait, Abraham croyait. Le temps passa, l’espérance devint absurde. Abraham crut. On vit au monde celui qui eut une espérance. Le temps passa, le soir fut à son déclin, et cet homme n’eut point la lâcheté de renier son espoir ; aussi ne sera-t-il jamais oublié lui non plus. Puis il connut la tristesse, et le chagrin, loin de le décevoir comme la vie, fit pour lui tout ce qu’il put et, dans ses douceurs, lui donna la possession de son espérance trompée. Il est humain de connaître la tristesse, humain de partager la peine de l’affligé, mais il est plus grand de croire et plus réconfortant de contempler le croyant...
Mais Abraham crut et garda fermement la promesse à laquelle il aurait renoncé s’il avait chancelé...
... Abraham, père vénérable ! Quand tu revins chez toi de Morija, tu n’eus aucunement besoin d’un panégyrique pour te consoler d’une perte ; car, n’est-ce pas, tu avais tout gagné, et gardé Isaac ?
Désormais, le Seigneur ne te le prit plus, et l’on te vit joyeux à table avec ton fils dans ta demeure, comme là-haut pour l’éternité. Abraham, père vénérable ! Des milliers d’années se sont écoulées depuis ces jours, mais tu n’as pas besoin d’un admirateur attardé pour arracher par son amour ta mémoire aux puissances de l’oubli ; car toute langue te rappelle – et pourtant, tu récompenses qui t’aime plus magnifiquement que personne ; tu le rends là-haut bienheureux en ton sein, et tu captives ici-bas son regard et son cœur, par le prodige de ton action. Abraham, père vénérable Second père du genre humain ! Toi qui le premier as éprouvé et manifesté cette prodigieuse passion qui dédaigne la lutte terrible contre la fureur des éléments et les forces de la création pour combattre avec Dieu, toi qui le premier as ressenti cette passion sublime, expression sacrée, humble et pure de la divine frénésie, toi qui as fait l’admiration de païens, pardonne à celui qui a voulu parler à ta louange, s’il s’est mal acquitté de sa tâche. Il a parlé humblement, selon le désir de son cœur ; il a parlé brièvement comme il convenait ; mais il n’oubliera jamais qu’il t’a fallu cent ans pour recevoir contre toute attente le fils de la vieillesse, et que tu as dû tirer le couteau pour garder Isaac ; il n’oubliera jamais qu’à cent trente ans, tu n’étais pas allé plus loin que la foi.

Soren KIERKEGAARD, Crainte et Tremblement.

 Recueilli dans Textes mystiques d’Orient et d’Occident,
 choisis et présentés par Solange Lemaitre, 
Plon, 1955.

Par Michel Durand - Publié dans : Eglise
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Lundi 30 juillet 2007
Lire mon homélie de dimanche dernier ?

De suite, se rendre sur le site de la paroisse Saint-Polycarpe des pentes de la croix rousse. Le site est encore en chantier, nous comptons sur votre indulgence.
Par Michel Durand - Publié dans : Eglise
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Lundi 30 juillet 2007
Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

L'activité libre, autonome, ne peut être commerciale

Je rappelle donc tout d’abord la définition, commune à Marx et à Aristote: sont autonomes les activités qui sont à elles-mêmes leur propre fin. Le sujet y fait l'expérience de sa souveraineté et s'y épanouit comme personne. Les activités marchandes sont donc par essence exclues : leur fin est l’échange marchand qui - nous l’avons vu à propos des activités d'aide et de soin, puis de la prostitution - relativise et contamine la valeur intrinsèque, incommensurable de l’action ou de l’œuvre. Ainsi, le peintre ne compose pas ses tableaux pour les vendre; il les met en vente pour les montrer et pouvoir continuer de peindre. S’il peint pour vendre, il doit peindre pour plaire. Sa recherche n’ira plus dans le sens d’une nécessité immanente mais dans le sens des changements de la mode, des goûts, du style publicitaire . (p. 208)


On voit la signification politique de ces distinctions : l’auto-production et les activités coopératives ne peuvent être des activités autonomes que si le nécessaire est assuré à chacun et à chacune par ailleurs. Le développement d’une sphère d’activités autonomes ne peut avoir de signification économique. L’idée d’une “économie duale”, comportant un secteur marchand ou hétéronome et un secteur convivial d’activités autonomes, est un contresens. L’activité économique au sens moderne défini plus haut  ne peut par essence être à elle-même sa propre fin, bien qu’elle puisse comporter - lorsqu’elle est coopérative, auto-organisée, autogérée - des dimensions d'autonomie qui la rendent épanouissante et plaisante.
Mais le développement d’un espace public d’activités autonomes  peut entraîner  une réduction limitée des prestations et des services de l’Etat-providence. Autrement dit, lorsque le temps disponible cesse d’être rare, certaines activités éducatives, de soin, d’aide, etc., peuvent être rapatriées en partie dans la sphère des activités autonomes et réduire la demande de prise en charge par des services extérieurs, publics ou marchands. Le développement inverse, en revanche, est exclu : une expansion de la sphère des activités autonomes ne peut, par principe, résulter d’une politique qui réduit les prestations et services de l’État, mettant ainsi les couches les plus démunies dans l’obligation de se débrouiller par elles-mêmes. L’expansion d’une sphère de l’autonomie suppose toujours que, le temps ayant cessé d'être compté, les individus aient choisi de rapatrier dans la sphère domestique ou dans la sphère microsociale de la coopération volontaire, des activités que, faute de temps, ils avaient abandonnées à des services extérieurs. (p. 211)

Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Dimanche 29 juillet 2007
Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

La communauté familiale ne peut exister que dans le cadre d'une coopération volontaire entre égaux

Ce n’est pas l’union conjugale, aux débuts de l’ère moderne, mais  l'inachèvement de cette union qui explique l'exploitation de la femme au sein de la famille. Et ce n’est pas la séparation des sphères respectives de l’homme et de la femme qui doit être le remède, mais l’émancipation de celle-ci jusqu’au sein des rapports de la sphère domestique .

Si l’union conjugale a été une invention tardive de la modernité, la raison n’en est pas qu’elle est un contresens anthropologique (jadis on aurait dit “contre nature”); la raison en est que la famille ne peut se poser comme unité autonome et indivisible que si les conjoints, dans leur sphère privée, s'appartiennent mutuellement et n’ont de devoirs que l’un envers l’autres dans une réciprocité parfaite. Aussi longtemps que l’homme et la femme appartenaient avant tout au seigneur féodal, ou au clan, ou à la communauté villageoise, leurs obligations extra-conjugales, spécifiques à leurs genres respectifs, étaient l’obstacle infranchissable que le pouvoir dressait à leur appartenance mutuelle l’un à l’autre. Ce qu’ils avaient à faire dans l’intérêt de la collectivité ou du seigneur l'emportait de loin sur ce qu’ils pouvaient faire dans leur intérêt commun. Des règles coutumières et/ou juridiques définissant leurs tâches respectives retentissaient jusqu’au sein du foyer et déterminaient socialement leurs obligations l’un envers l‘autre. L’idée qu’ils pussent se lancer dans une entreprise commune était inconcevable. Ils n’étaient pas libres de définir souverainement leurs activités et leurs rapports au gré de leurs désirs personnels et des circonstances. Leur sphère domestique n’était pas à proprement parler une sphère privée.
C’est donc seulement avec leur émancipation de la domination féodale (et de celle des traditions qui la prolongent) que l’homme et la femme peuvent former une union et mettre en commun leurs activités au sein d’une sphère de souveraineté commune : la sphère privée. Celle-ci n’est pas une invention propre au capitalisme. Elle apparaît avec les luttes paysannes et fonde l’autonomie de la famille et de l'entreprise familiale : les fruits du travail doivent appartenir à qui les produit; les membres d'une communauté domestique se doivent (et ne doivent de compte que) les uns aux autres; leurs rapports sont des rapports privés et non des rapports juridiques; la sphère domestique est soustraite au contrôle social et au pouvoir politique; passé le seuil de leur foyer, les rapports entre personnes sont fondés sur l'entente, le consentement mutuel et la coopération volontaire, non sur des obligations formalisées par le droit.
Telle est l’essence de la communauté familiale. Celle-ci n’est conforme à son essence que si tout ce que ses membres font est considéré par chacun de ceux-ci comme étant fait par et pour la communauté indivise. Mais cela suppose évidemment que chaque membre considère l’intérêt de la communauté comme son intérêt propre et vice versa. Et tel ne peut être le cas que si l’union des conjoints est une union volontaire et leur coopération une coopération volontaire entre égaux, se donnant librement des buts communs et s’entendant librement sur le partage des tâches.
L’unité familiale n’existe donc pas quand l’un des conjoints est tenu par la loi à se soumettre à la volonté de l’autre. Elle cesse d’exister dans les faits dès que l’un des conjoints fait appel à la justice pour régler ses rapports à l’autre : l’union est alors dissoute de facto, avant même de l’être de jure, puisque le consentement mutuel et la coopération volontaire sont en défaut. Aussi longtemps que la femme doit obéissance et fidélité à l'homme ou peut être contrainte par lui, elle est la servante d’une communauté dont l’homme est le chef, et l’union conjugale est une fiction juridique.
La famille comme sphère de souveraineté privée dans laquelle une femme et un homme mettent volontairement tout en commun, est donc non pas une survivance de l'ère prémoderne mais une conquête inachevée de la modernité. Elle ne sera achevée que lorsque l’émancipation de la femme sera menée à son terme, ce qui, pratiquement, veut dire : lorsque l’homme et la femme se partageront volontairement les tâches de la sphère privée aussi bien que de la sphère publique et appartiendront également à l’une et à l’autre. C’est à ce moment seulement que l’union conjugale sera conforme à son essence. C’est à ce moment seulement que la femme, se trouvant avec l’homme dans un rapport de coopération entre égaux, pourra vivre les activités qu’elle déploie pour le bien-être de la communauté familiale comme des activités dont elle est l'artisan autant que la bénéficiaire : comme du travail pour soi.
Il est remarquable que cette idée de l’union entre égaux correspond aussi à l’aspiration spontanée des femmes et des hommes. Lorsqu’on leur demande de définir le modèle de vie qu’ils souhaiteraient pouvoir réaliser, ils retiennent en majorité, comme modèle idéal, celui où “l’homme et la femme travaillent à mi-temps et exercent ensemble, pendant leur temps libre, une seconde activité” . Dans ce modèle, le “salaire ménager” devient évidemment sans  objet, la réduction, progressive et programmée, de la durée du travail n’entamant pas de perte de revenu. L’attribution d’un “salaire ménager”, au contraire, tend à exclure les femmes du travail dans la sphère économique et à perpétuer l’obligation du travail à plein temps pour les hommes. C’est un choix de société fondamental qui est ici en jeu. (p. 203-205)


Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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Samedi 28 juillet 2007
Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

extraits de André GORZ, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1988.

La libre activité concourt  à l'épanouissement personnel et sociétal grâce à la force de la coopération solidaire.

C’est que le travail pour soi est indispensable à la création et à la délimitation d’une sphère privée. Celle-ci ne peut exister sans celui-là. On le sent bien quand, à la limite, toutes les corvées de la sphère domestique sont assumées par des services extérieurs : je cesse alors d’être “chez moi”. L’organisation spatiale du logement, la nature, la forme, la disposition des objets familiers doivent être adaptées aux prestations routinières et programmées de personnels de service ou de robots, comme dans les hôtels, les casernes, les internats. Mon environnement immédiat cesse de m’appartenir, tout comme la voiture conduite par un chauffeur appartient à celui-ci plus qu’à son patron.
Toute appropriation exige du “travail” (au sens “d’ergon”, de dépense d'énergie) et du temps, y compris l'appropriation de mon propre corps. Le travail pour soi est fondamentalement ce que nous avons à faire pour prendre possession de nous-mêmes et de cette organisation d’objets qui, nous prolongeant et nous réfléchissant à nous-mêmes comme existence corporelle, est notre niche au sein du monde sensible : notre sphère privée.
Le problème qu’ont à résoudre les sociétés où le temps cesse d'être rare est donc à l’opposé du modèle de la “maison électronique” et du transfert sur des services professionnels de tout le travail pour soi. Il s’agit, au contraire, de réélargir le champ du travail pour soi par lequel les personnes s’appartiennent à elles-mêmes, par lequel elles s’appartiennent mutuellement dans leur communauté ou famille et par lequel chacun s’enracine dans la matérialité sensible du monde et a ce monde en commun avec les autres.
Le travail pour soi, en effet, n’a pas à se borner à ce que je fais pour moi seul, ni la sphère privée à l’espace intime qui n’appartient qu’à moi-même. Je ne suis pas “chez moi” seulement dans la chambre ou le coin où je loge mon corps et mes objets personnels mais aussi dans l’espace familier (maison, cour, rue, quartier, village) que J'ai en commun avec d'autres personnes ou communautés privées. Ou plutôt, je suis chez moi dans cet espace commun de convivialité à condition que je participe à son aménagement, à son organisation, à son entretien en coopération volontaire avec les autres usagers. Le travail “pour soi” trouve alors son prolongement dans le travail (( pour nous”, de même que la communauté familiale se prolonge dans la coopérative informelle de services de proximité ou l’association informelle d'entraide entre voisins.
Cela suppose évidemment une architecture et un urbanisme qui favorisent les rencontres, les échanges, les mises en commun, les initiatives communes et se prêtent à la (ré)appropriation du cadre de vie par celles et ceux qui l’habitent; toutes choses qui, grâce aux coopératives d’autogestion des immeubles par leurs locataires, sont mieux développées en Scandinavie que dans les autres pays. La tendance y est de prévoir pour chaque immeuble un sauna, un atelier de bricolage et de réparation, une cafétéria, un espace de jeux pour les enfants, une crèche, un espace pour personnes handicapées, etc. Pour les personnes âgées, un dispensaire, une cuisine communautaire, un réfectoire et un service de repas à domicile fonctionnent grâce à l’aide de colocataires bénévoles, le plus souvent eux-mêmes âgés, et/ou avec le concours de travailleurs sociaux que la municipalité met à la disposition des habitants, à leur demande.
Les activités coopératives peuvent s'étendre, si l'assemblée générale en décide ainsi, à la création par les habitants d’un potager biologique à proximité immédiate de l'immeuble; à l'aménagement par les habitants d’un terrain de jeux et d'aventure; à la mise sur pied d’une coopérative de consommateurs et d’un marché de troc pour les vêtements, ustensiles et jouets; à l’entraide en cas de maladie, de deuil ou de difficultés personnelles; à l’organisation de cours du soir ou de fêtes, etc.
Chaque locataire peut choisir de recourir soit aux services auto-organisés, soit à ceux, plus anonymes, de la municipalité. Les premiers ne sont pas créés pour suppléer à la défaillance des seconds mais pour les encadrer et orienter de façon décentralisée vers des besoins définis par les habitants eux-mêmes.
C'est là la synergie entre activités bénévoles et services institutionnels à laquelle nous avons fait allusion plus haut, à propos des activités d'aide et de soin.
 La communauté de base peut ainsi devenir l'espace microsocial intermédiaire entre la sphère privée et la sphère macrosociale, publique. Elle peut protéger les individus contre l’isolement, la solitude, le repli sur soi. Elle peut ouvrir la sphère privée sur un espace de souveraineté commune, soustrait aux rapports marchands, où les individus autodéterminent ensemble leurs besoins communs et les actions les plus appropriées pour les satisfaire. C'est à ce niveau que les individus peuvent (re)devenir maîtres de leur vie, de leur mode de vie, du contenu et de l'étendue de leurs désirs ou besoins et de l’importance des efforts qu’ils sont prêts à consentir. C’est dans l'expérience pratique des activités microsociales que peut s’ancrer une critique du modèle de consommation capitaliste et de rapports sociaux dominés par les fins économiques et les échanges marchands. C'est à ce niveau enfin que peuvent se tisser des liens sociaux de solidarité et de coopération vécues, et que je peux faire l’expérience vécue de cette réciprocité parfaite des droits et des devoirs qu’est l'appartenance à une collectivité : les droits qu’elle me donne sur elle sont les devoirs qu’elle se reconnaît envers moi en tant que j'en suis membre ; mais en être membre signifie inversement que j'ai des devoirs envers elle qui sont des droits qu’elle se reconnaît sur moi.
La coopération solidaire au sein des communautés et des associations volontaires est la base par excellence de l’intégration sociale et de la production de liens sociaux. C’est en partant de cette base et en l’élargissant qu’une reconquête de la société et une délimitation de la sphère économique peuvent être entreprises. La réduction de la durée du travail rémunéré en est la condition fondamentale. (p. 197-199)


Par Michel Durand - Publié dans : Anthropologie
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