Temps choisi, temps subi

Publié le par Paul Moreau

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

Cette semaine, je vous propose la réflexion de Paul Moreau. Paul Moreau, philosophe, se présente lui-même au début de son intervention. Celle-ci fut donnée au cours du Colloque "travail et temps libre" organisé par L'Association Confluences.

Intervention de Paul Moreau

4. Le temps : rythme et cadence1110.jpg

Michel Durand a donné des indications déjà. S’il faut mettre en cause le travail, c’est qu’il est devenu comme une fin. C’est un aspect de cette existence unidimensionnelle dont parlait déjà Marcuse il y a une trentaine d’années. En effet, Marx l’avait dit à la fin du XIXème siècle, le travail est présenté dans les sociétés modernes comme une réalité sacrée. Et donc tout doit tendre à ce que les hommes vivent en travaillant de telle sorte que, si néanmoins il y a du temps libre, ce n’est jamais qu’un temps de relâche, un temps de détente, un temps de remédiation. Et l’on pourrait diagnostiquer la valeur véritable de ce que nous appelons le loisir en disant qu’en réalité le loisir ce n’est jamais que ce par quoi nous continuons à travailler. Je ne suis pas historien pour expliquer ce qui, entre les deux guerres, a pu amener le patronat à payer des congés aux ouvriers. Il n’empêche que d’un point de vue logique on notera que l’homme doit de temps en temps s’arrêter dans le travail afin qu’après il puisse mieux travailler. C’est l’intérêt même de ceux qui commandent le travail que d’octroyer et mieux payer le congé c’est-à-dire le temps libre. Mais il est clair que ce temps libre n’est jamais que ce par quoi on échappe à un autre temps qui est un temps proprement inhumain, c’est le temps de la cadence. Voilà un concept que j’explique rapidement. Il faut distinguer la cadence du rythme. Le rythme c’est le temps tel qu’il s’inscrit dans l’activité vitale, l’amour, la création. La cadence c’est un temps qui nous tombe dessus ; d’ailleurs on reconnaît l’étymologie latine : cadere veut dire tomber ; un temps qui nous tombe dessus. C’est le temps de l’horloge, c’est le temps du calendrier, c’est un temps abstrait, c’est un temps pour tous, c’est un temps qui ne tient pas compte du rythme de chacun. Ce n’est pas le temps de la vraie vie, ce n’est pas le temps de la création, ce n’est pas le temps de l’homme.

Et toute la ruse de la société industrielle est de faire croire que ce temps-ci est le seul et vrai temps et que tout autre temps n’est qu’un temps subjectif, un temps sans intérêt, un temps sans importance.


Publié dans Anthropologie

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