Les mutations en cours : le temps libéré est-il du temps libre ?

Publié le par Michel Durand

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

Je poursuis  la publication des textes qui résultent du colloque que nous avons tenu avec Confluences il y a au moins une dizaine d'année. Cette semaine et la semaine prochaine la parole est donné à Georges Decourt, prêtre, socilogue, ayant travail  à Economie et Humanisme.


Je voudrais simplement citer (les jours suivants) quelques exemples qui viennent contredire quelque peu aujourd’hui la thèse de Robert Sue.

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2.1 Temps libéré et temps libre

Le temps libéré du travail n’est pas aujourd’hui pour tout le monde un temps libre.

Augmentation du temps de travail dans les pays émergeants
Dans des pays en voie d’industrialisation, avec les délocalisations, on constate que le temps de travail n’a pas tendance à diminuer : les enfants travaillent très jeunes, il n’existe pratiquement pas de retraite, le nombre d’heures de travail n’a aucune mesure avec celui des pays européens. Dans des pays industrialisés asiatiques, comme le Japon ou la Chine, on constate que les repos journaliers, hebdomadaires ou annuels sont bien plus rares qu’en France.


Emploi à durée limitée , précaire et revenu financier
Mais un exemple me paraît signifiant, c’est la situation actuelle des U.S.A., qui amplifie ce que connaît la Grande-Bretagne, selon un récent rapport sur les villes anglo-saxonnes .


Il y a  beaucoup de créations d’emplois et une situation de quasi plein emploi avec autour de 5% de chômage seulement. Mais dans le même temps, les 20% des moins fortunés se sont appauvris de 4% entre 1980 et 1990, et 20 % des plus fortunés ont vu leur richesse s’accroître de plus 30%. Les classes moyennes voient leurs revenus stagner : le travail des femmes ne parvenant pas à compenser la diminution des revenus.

Les pauvres, ceux qui ont moins de 50% du revenu médian des ménages, en 1992, étaient au nombre de 37 millions de personnes, soit 14,5% de la population, avec une baisse de revenus depuis 10 ans. Cette situation s’explique par des salaires faibles, l’augmentation des emplois à temps partiel et l’augmentation du travail temporaire. On voit que la diminution du chômage, l’augmentation des emplois ne signifient pas forcément augmentation du niveau de vie. On sait que des personnes cumulent des emplois pour parvenir à subvenir aux besoins du ménage. Une personne qui occupe un emploi peu qualifié à 4,25 dollars par heure, 40 heures par semaine, 52 semaines par an, soit 2080 heures par an, ne peut pas permettre à une famille de 3 à 4 personnes de vivre au-dessus du seuil de pauvreté.

Nous pouvons retenir de cette description que les emplois dans le cas des U.S.A. ne libèrent pas du temps de loisir pour tous, mais du temps pour travailler pour une forte minorité, que tous les pays ne sont donc pas organisés sur cette répartition : “plus de travail” égale “moins de loisir”, “moins de travail” égale “plus de loisir”.

En effet, il faut tenir compte d‘un autre facteur que celui du temps libéré : le travail comme source de revenu. La thèse de Robert Sue suppose qu’un emploi, quel qu’il soit, permette aujourd’hui à une famille de vivre de manière convenable et durable : c’est l’emploi typique français ou allemand, avec les revenus différés attachés au contrat de travail. Daniel Mothe confirme cette critique dans un livre récent contre les “utopistes” qui annoncent la fin du travail .

La distinction entre travail et temps de loisir demeure valable aujourd’hui pour les seuls salariés qui bénéficient encore de ces emplois (contrat à durée indéterminée), tous les autres travailleurs (travail précaire et en contrat à durée déterminée) se trouvant dans des situations  différentes ou inédites.

Publié dans Anthropologie

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