Quand le non travail devient précarité et non source de loisir

Publié le par Michel Durand

Comme je l'ai indiqué précédemment, dans cette catégorie "anthropologie", je donne diverses réflexions sur le sens, ou non sens, du travail. Textes qui me semblent d'une grande importance alors qu'on veut augmenter la durée du travail salarié tout en critiquant "mai 68".

Je poursuis  la publication des textes qui résultent du colloque que nous avons tenu avec Confluences il y a au moins une dizaine d'année. Cette semaine et la semaine prochaine la parole est donné à Georges Decourt, prêtre, socilogue, ayant travail  à Economie et Humanisme.


3.2 Comment articuler des temporalités différentes dans une vie ?1114.jpg

Autrefois dans une société structurée par le travail, “grand intégrateur” social, on avait des temporalités différentes et successives : on passait du temps de la formation à celui de l’emploi puis à celui de la retraite, la difficulté était relativement bien située : le premier emploi, la mise à la retraite. On se préparait à l’un et à l’autre. Il fallait assurer les transitions.

Aujourd’hui qu’en est-il ? Des temps de formation s’inscrivent dans le temps de travail (la formation permanente), et dans le temps de non-emploi (stage de formation). Le temps de la retraite s’inscrit progressivement dans les derniers temps de travail.

On voit des jeunes, qui ont bientôt maintenant 30 ans, qui n’ayant pas connu d’emploi stable, mais vécu entre stages de formation rémunérés, contrats aidés par l’Etat, contrat à durée déterminée, inactivité, travail bénévole, revenu garanti..., ne font pas la distinction entre emploi-rémunérateur et non-emploi : un stage de formation est vécu par eux comme un emploi puisqu’il permet de garantir un revenu. Sans parler des revenus clandestins, et même illicites, qui ne sont pas liés à un emploi reconnu socialement, du moins pas reconnu par la société légale car ils peuvent très bien être reconnus socialement dans leur quartier. Leur existence n’est pas structurée par l’emploi typique, stable, suffisamment rémunérateur, offrant des possibilités de carrière..., mais par des alternances. Dans leur vie se multiplient les passages entre formation, travail, emploi rémunérateur, inactivité, bénévolat...

Comment peut-on vivre ces multiples ruptures de rythmes ? Comment les relations sociales liées à ces rythmes de vie différents, à ces statuts différents, à ces cercles de relation différents, peuvent-elles se conjuguer et se stabiliser ? Comment se structurent ces relations ? A quelles communautés relationnelles peuvent-ils appartenir (celles du travail, du quartier, de la famille, de la nation, de la religion...) ?


3.3 Comment vivre cette instabilité ?

Aujourd’hui on n’oserait plus faire l’éloge du provisoire comme au temps de la société stable que contestaient les jeunes, il y a une trentaine d’années. Le provisoire est ressenti comme précarité et source de danger et non de liberté par rapport aux traditions, aux pesanteurs qui se sont largement affaiblies.

Je pense qu’aujourd’hui pour beaucoup de nos compatriotes, il ne s’agit pas de négocier le passage subit du travail à la retraite ni de l’école à l’entreprise ni de penser que le loisir viendra après le temps de travail, mais de vivre l’alternance dans tous les sens de statuts, de rythmes de vie, différents et opposés, constitués par l’emploi rémunérateur, l’emploi bénévole, l’inactivité, la recherche d’emploi, la formation diplomante, la formation alibi, les revenus du travail, les revenus de substitution, les revenus cachés...

Cette instabilité a des aspects négatifs : on appelle cela la précarité. Lorsque l’on veut parler de ses aspects positifs, on parle généralement de mobilité : passage d’un statut à un autre, d’un bassin d’emploi à un autre, d’un emploi à une formation, etc. Le “contrat d’activité” proposé par la commission BOISSONNAT est une tentative de régulation de cette mobilité pour éviter qu’elle ne soit que négative : en somme on cherche une certaine stabilité dans la mobilité. Un statut (un état) contractuel éviterait la précarité de ce type de situation.

Publié dans Anthropologie

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