Unité de solidarité, une force de la mondialisation présente dans la Bible

Publié le par Michel Durand

Les partisans du néolibéralisme en économie multiplient les contradictions. Ils bloquent les frontières pour empêcher les pauvres des pays pauvres de venir travailler dans l’occident industrialisé et riche, tout en s’offrant des vacances dans des hôtels internationaux, luxueusement implantés aux tropiques, pour jouir du soleil absent de leurs hivers.img022.jpg
La mondialisation ne fonctionne donc pas dans toutes les directions. Que je passe mes vacances dans le Tiers-monde parce que les plages y sont belles, ne justifie pas le fait que les autochtones, qui me voient profiter de mes vacances, aient envie de venir travailler chez moi. « On ne peut accueillir toute la misère du monde », mais on peut aller vers la misère, là où les vacances sont, pour moi, moins onéreuses.
La mondialisation ?
Alain Durand a rédigé quelques pages sur ce sujet : la foi chrétienne aux prises avec la mondialisation (Le cerf, 2003). En voici quelques pages qui nous bine à penser sur l’accueil des étrangers, des « sans papiers » sur notre territoire. Du reste, que veut dire « sans papiers ». Est-on sans papiers parce que l’on n’a pas des « papiers » français ? La bible rappelle que nous sommes toujours quelque part étrangers et que, en conséquence, l’autre n’est pas plus étranger que nous. La mondialisation, dans le sens de la Bible, est ouverture vers une entente solidaire.


L'unité de l'humanité

La mondialisation se présente comme un processus d'universalisation des échanges de biens, de valeurs, et entre personnes. Elle est une circulation universelle et un « devenir monde». La mondialisation, c'est le dépassement du local et la transgression des frontières. Ce qui est en jeu dans ce processus, c'est l'ouverture croissante à une dimension universelle et c'est aussi la constitution d'une certaine unité de l'humanité. Quand je dis « unité de l'humanité », je ne me prononce pas sur le type d'unité qui est en train de se faire. Cette unité peut être celle qui existe dans le rapport entre maître et esclave -car il s'agit bien là d'un rapport d'unité-, mais ce peut être aussi une unité scellée dans un rapport d'égalité, tel celui du frère au frère. Bref, une unité de domination ou une unité de solidarité.
Lorsqu'on prend en compte cet aspect de la mondialisation et que l'on se met à scruter la Parole de Dieu, on perçoit que l'histoire biblique est portée par un vaste mouvement fait d'une ouverture croissante à l'universel et d'une quête de l'unité de l'humanité. Si on lit l'Écriture dans sa forme actuelle, on peut considérer que le récit de la création, avec les « prototypes» d'Adam et Ève, est une annonce qui préfigure l'unité de l'humanité qui va être réalisée aux derniers temps lorsque viendront « le ciel nouveau et la terre nouvelle» (Ap 21,1). L'histoire humaine est comme insérée
entre ces deux pôles qui nous parlent de l'unité humaine. Quant à l'histoire biblique proprement dite, elle commence avec celle de la libération d'un peuple minuscule, d'un peuple insignifiant par rapport aux immenses empires du temps. La Bible nous fait passer de l'histoire de la libération de l'esclavage auquel était réduit ce petit peuple à la certitude que cet événement possède un sens pour l'ensemble de l'humanité. C'est d'ailleurs pour cela que nous sommes chrétiens. On part de l'élection d'un peuple pour aboutir, à l'autre extrémité, à celle de l'humanité entière.
Le point le plus fort de ce dépassement des limites est atteint dans le Nouveau Testament avec l'annonce de l'Évangile aux païens. C'est la transgression de toutes les frontières. Ce processus évoque évidemment la parole de saint Paul, qui revêt une résonance particulière en ce temps de mondialisation : «II n'y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme» (Ga 3, 28). Avec la venue du Christ, ces frontières sont abolies, et nous nous trouvons dans une histoire où l'horizon, du moins l'horizon ultime, est celui d'un monde réconcilié dans la totalité des dimensions qui constituent notre existence : notre relation à Dieu, notre relation aux autres hommes, notre relation au cosmos.
Cette unité et cette universalisation qui est indiquée dans l'histoire même de la Bible s'opèrent autour d'un axe fondamental, celui du salut libérateur. Il s'agit d'un développement de l'histoire sous le signe de la libération dont le paradigme est la sortie d'Égypte, la libération de l'esclavage. C'est ce qui est au fondement de l'histoire biblique. Quand il est question de fondement, cela ne veut pas dire que l'on se réfère d'abord à une origine historique, temporelle, mais à ce qui fonde en permanence cette histoire tout au long de son développement. On trouve ainsi dans la Bible quantité de comportements demandés par Dieu qui sont rattachés au fait qu'Israël a été libéré de l'esclavage subi en Égypte : «Souviens-toi que je suis le Seigneur ton Dieu qui t'a fait sortir du pays d'Égypte.» Tel est l'un des fondements essentiels de l'éthique biblique. «Tu ne porteras pas atteinte au droit de l'étranger, et tu ne prendras pas en gage le vêtement de la veuve. Souviens-toi que tu as été en servitude au pays d'Égypte et que Yahvé ton Dieu t'en a racheté. Aussi je te prescris de mettre ce précepte en pratique» (Dt 24, 17-18). L'année jubilaire s'articulait directement sur le souvenir de l'esclavage : «Si ton frère tombe dans la gêne alors qu'il est en rapport avec toi, tu ne lui imposeras pas un travail d'esclave ; il sera pour toi comme un salarié ou un hôte et travaillera avec toi jusqu'à l'année jubilaire. Alors il te quittera, lui et ses enfants, et il retournera dans son clan, il rentrera dans la propriété de ses pères. Ils sont en effet mes serviteurs, eux que j'ai fait sortir du pays d'Égypte, et ils ne doivent pas se vendre comme un esclave se vend» (Lv 25, 39-42). Cette libération de l'esclavage parcourt toute la Bible et qualifie de façon décisive la construction d'une humanité nouvelle, rassemblée dans l'unité. 11 s'agit donc d'une universalisation qui passe par l'abolition du rapport d'esclavage. Il s'agit d'engendrer une unité où les rapports de domination seront transformés au profit de rapports de justice et de fraternité. C'est l'horizon proposé à notre histoire. Dans le Nouveau Testament, deux événements peuvent être considérés comme des préfigurations de ce monde nouveau : celui de la Pentecôte où chacun comprend les langues différentes que parlent les autres (Ac 2, 1-12) et cette microréalisation d'un monde nouveau qu'est la communauté fraternelle de Jérusalem, la première communauté chrétienne où la pratique du partage entraîne la suppression de la pauvreté en son sein (Ac 2, 42-47 ; 4, 32-35).
Dans cette marche en avant, il y a aussi des fausses routes dont le symbole majeur est l'histoire de la tour de Babel.
Le récit biblique commence de façon extrêmement intéressante quand on le lit en s'interrogeant sur la mondialisation. Il débute ainsi: «La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots» (Gn 11, 1). La lecture du récit montre que l'unité recherchée est fondée sur la puissance et la démesure. Ce type d'unité-là engendre une situation de non-communication. L'éclatement en langues diverses s'opère à la suite d'une quête d'unité fondée sur la puissance. On peut voir dans ce récit symbolique la mise à nu d'un processus qui caractérise aussi de nos jours le mouvement de la mondialisation et qui indique une fausse route à ne pas suivre. Ne vivons-nous pas aujourd'hui une contradiction entre une accumulation fabuleuse de puissance et un horizon de communication universelle techniquement possible mais rendue très difficile en raison même de l'accumulation de puissances et des inégalités effectives?
Au récit de Babel, nous pouvons évidemment opposer celui de la Pentecôte, où nous voyons au contraire à l'œuvre une unité qui repose sur l'Esprit de Dieu, une unité qui engendre la communication. Avec le récit de la Pentecôte, on entre en quelque sorte dans l'aire de la communication, et l'on y entre tant et si bien que le récit nous indique que les gens se comprennent sans nous faire savoir, sinon tout à la fin, ce qu'ils se disent, comme si cela n'avait pas tellement d'intérêt, l'essentiel étant le fait même de communiquer. La communication, voilà la grande nouvelle. Si les acteurs de ce récit entrent en communication, c'est parce qu'on a quitté le champ de la puissance, symbolisée par Babel. On est désormais sous le régime de l'Esprit.
Je crois possible de dire que la mondialisation est un mouvement historique qui peut entrer en cohérence avec le dessein de Dieu sur l'humanité. Je dis: «qui peut entrer en cohérence », je ne dis pas «qui réalise le dessein de Dieu sur l'humanité », car il faut être très prudent dans ce domaine-là. Il n'est pas aisé de discerner le dessein de Dieu. Si l'on trouve qu'il peut y avoir «cohérence» entre ce que nous pouvons savoir du dessein de Dieu et ce qui se passe dans notre histoire, ce n'est déjà pas si mal... Je dirai donc que la mondialisation est un mouvement historique qui peut être en cohérence avec cette histoire de Dieu parmi les hommes dans la mesure où ce mouvement dépasse et transgresse les barrières qui séparent et isolent les hommes. C'est un point positif de la mondialisation, mais à la condition que cette unification, cette universalisation ne s'opère pas au profit de rapports de domination entre les peuples ou entre des catégories sociales à l'intérieur des peuples, mais qu'elle rende possibles des rapports de justice entre les hommes.
La Parole de Dieu peut nous aider à comprendre que la mondialisation est aujourd'hui pervertie par son mode de réalisation néolibérale. Il importe pour apprécier la mondialisation de considérer non pas la mondialisation en soi, mais ce mode particulier de mondialisation qu'est la mondialisation néolibérale. Cette précision est fondamentale car elle permet aussi de faire un certain nombre de discernements, de ne pas tout rejeter comme étant le mal absolu, de porter la question sur le néolibéralisme lui-même et non pas sur le fait qu'il y ait une planétarisation des échanges entre les hommes.
Le néolibéralisme peut être défini comme un mode de production et d'échange qui ne reconnaît pas d'autres normes que les lois du marché. Son terme est d'ailleurs la constitution d'un unique marché planétaire où toutes les frontières qui font obstacle à la libre circulation des marchandises et des capitaux seraient abolies. Il revient aux lois du marché de décider ce qui est bien. Ce qui «résiste» à cette loi doit disparaître et n'est pas bon pour l'humanité. Il s'ensuit que le rôle des États ou des institutions supranationales n'est pas d'imposer des règles au champ économique car cela ne peut que fausser le bon fonctionnement du marché : les États sont compris comme des instances qui ont pour utilité principale de favoriser la liberté d'entreprendre, non d'intervenir pour assurer un minimum de contrôle. Cette perspective s'accompagne souvent d'une réelle hypocrisie car les tenants du libre-échange n'hésitent pas à requérir des États des protections douanières lorsqu'elles sont à leur avantage. Globalement, le néolibéralisme, c'est l'exil du politique hors du champ économique. C'est le règne, théoriquement sans contrepartie, de la libre entreprise. C'est la foi en la propriété privée, aux initiatives individuelles, au rôle bénéfique de la poursuite du profit. Pour que la liberté nécessaire se développe, il importe de « déréguler» au maximum car les lois ne peuvent que perturber le bon fonctionnement du marché et l'esprit d'initiative des entrepreneurs.
À considérer ces principes majeurs du néolibéralisme, il n'est pas difficile de voir qu'il n'existe nulle part de façon pleinement développée et que la pratique des libéraux présente un certain nombre de contradictions par rapport à la théorie. Mais le chemin est tracé et la perspective du libéralisme économique, même s'il arrive que ses promoteurs reconnaissent qu'il doit être parfois tempéré, reste le seul avenir mondial à l'horizon des pratiques économiques actuelles.
L'Exhortation apostolique Ecclesia in America, publiée par lean-Paul II en 1998 à la suite du Synode des Amériques, s'exprime sans ambiguïté sur les effets produits par un tel système : « Dans de nombreux pays américains domine toujours plus un système connu comme "néolibéralisme" ; ce système, faisant référence à une conception économique de l'homme, considère le profit et les lois du marché comme des paramètres absolus au détriment de la dignité et du respect de la personne et du peuple. Il a parfois évolué vers une justification idéologique de certaines attitudes et façons de faire dans le domaine social et politique qui provoquent l'exclusion des plus faibles. En réalité, les pauvres sont toujours plus nombreux, victimes de politiques déterminées et de structures souvent injustes.»

Publié dans Politique

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