L’Eglise et l’Etat

Publié le par Michel Durand

Quelques événements, comme la visite d’un patriarche russe en France ou l’appel au préfet pour libérer une église occupée par des « sans papiers », m’ont sollicité pour dire deux mots sur l’inévitable lien d’un Etat et d’une Eglise. La France peut se réjouir d’une séparation de ces deux pouvoirs. Mais, y a-t-il vraiment séparation ?
Avant Dioclétien (284-305), l’Eglise se trouve dans l’opposition. Il y aura même une forte persécution de 10 années sous l’influence de César galère (302). Il y eut de nombreuses victimes dont, plusieurs ont été l’objet de récits bouleversants. Vers 311, Galère, atteint d’un mal incurable voulut se réconcilier avec le Dieu des chrétiens. Il publia un édit qui mit fin aux persécutions. Jusqu’à cette époque, un chrétien était condamné parce qu’il ne voulait pas poser de geste d’adoration envers l’empereur, parce qu’il refusait de porter les armes, parce qu’ils ne respectaient pas les lois impériales…
ConstanMilv-copie-1.jpgSonge de Constantin et bataille du pont Milvius, illustration des Homélies de Grégoire de Nazianze, 879-882, Bibliothèque nationale de France (Ms grec 510)

Constantin après sa victoire au pont Milvius -dont on dit qu’elle résulta du fait qu’il avait combattu en ayant utilisé des boucliers portant la marque du Christ vainqueur, la croix glorieuse, symbole des chrétiens- décida de mettre fin aux persécutions (édit de Milan 313) et de favoriser les chrétiens. En 324, il fondit Constantinople pour sceller l’unité de l’Empire et répandre partout le christianisme. Le christianisme devient religion d’Etat et l’Eglise se voit compromise avec un Etat totalitaire, l’isolant du peuple écrasé par la fiscalité. La protection de l’Empire se fait pesante, quand Constantin intervient dans les affaires ecclésiales. Il convoque le premier concile œcuménique à Nicée. L’édit de Thessalonique, promulguée par Théodose en 380, fait du christianisme la religion d’Etat et de l’empereur un empereur chrétien.
Augustin sera dans cette ligne. Pour régler ses problèmes avec les « dissidents » donatistes, il en appelle à l’empereur. Voici, à ce propos une excellent page de Peter Brown (la vie de saint Augustin) :


Au cours des désastreuses années 409 et 410 Alaric avait pénétré, reculé, avancé à nouveau au cœur de l'Italie. Le gouvernement de Rome avait cessé de s'intéresser à l'Afrique, privant ainsi de son appui l'Église catholique, et la campagne de répression antidonatiste s'était essoufflée faute moyens. L'évêque donatiste rentra donc en triomphe dans sa ville d'Hippone. Quant à Augustin, il était désormais un homme « traqué », un « loup qu'il fallait abattre ». Il se voyait alors acculé à la perspective de finir sa vie dans le martyre, et c'est uniquement parce que son guide s’était trompé de chemin qu'il échappa à une embuscade tendue par des Circoncellions. Son troupeau était démoralisé et il avait besoin pour le réconforter de toute son énergie : «Tu ne me fais pas peur car tu ne peux pas renverser le tribunal du Christ et le remplacer par celui de Donat. Je continuerai à rappeler la brebis errante, je chercherai la brebis perdue, que tu le veuilles ou non. Même si les épines des buissons me déchirent dans ma recherche, je me frayerai un passage à travers les fourrés. Tant que le Seigneur qui m'entraîne dans cette tâche m'en donnera la force je passerai à travers tout. »
Pendant une période dramatique qui dura de la fin 409 à août 410, les lois impériales contre l'hérésie avaient été suspendues. Elles ne pouvaient plus être désormais rétablies sinon par une mesure officielle. L'empereur catholique Honorius dut alors reculer pour mieux sauter. Seule une enquête officielle approfondie sur l'origine du donatisme pouvait faire oublier les incohérences et les oscillations de la politique impériale au cours des années précédentes. C'est pourquoi le 25 août 410 l'empereur convoqua les évêques des deux Eglises à une conférence. On l'appellerait une Collatio, c'est-à-dire une « confrontation» entre les droits officiels des deux partis à revendiquer la qualité de véritable Eglise catholique. La Collatio devrait être terminée dans les quatre mois. Elle serait présidée par Flavius Marcellinus qui … était un fervent catholique.
L'empereur venait d'ordonner ce qu'Augustin et ses collègues avaient toujours désiré : une confrontation publique avec les chefs donatistes. Confrontation particulièrement bienvenue à cette époque. En effet, l'Église catholique en était arrivée à recevoir du donatisme trop de convertis seulement à demi convaincus. Seul un examen définitif de l'affaire, assorti de la plus large publicité, pourrait persuader ces gens que la cause du donatisme était irrémédiablement perdue. C'est pourquoi, lors de la Collatio de 411, les évêques des deux partis allaient s'affronter avec passion, moins pour se convaincre réciproquement que pour faire impression sur cette énorme masse d'indécis.
Augustin ne s'attendait guère à ce que cette conférence soit l'occasion de sereines discussions. C'était une enquête officielle dans laquelle la justice qui avait été rendue un siècle auparavant en faveur des catholiques devrait apparaître effective aux yeux de tous. Car, comme il ne se lassait jamais de le répéter à ses adversaires, c’étaient les donatistes qui, les premiers, avaient fait appel à Constantin pour qu'Il serve d'arbitre entre eux et Cécilien. Constantin avait déclaré que le parti de Cécilien était l'Église catholique et toutes les lois impériales qui avaient suivi contre le donatisme n'avaient fait que découler directement de celle décision capitale. L'affaire était donc des plus simples.
Naturellement les donatistes ne venaient pas pour s'entendre imposer une décision légale aussi catégorique. Ils se considéraient comme l'authentique Eglise chrétienne en Afrique : c'est l'opinion publique et les vues traditionnelles de l'Eglise et non les documents juridiques qui fournissaient à leur cas l'appui le plus solide. Ils joueraient donc pour la galerie. Le 18 mai 411 ils entrèrent même à Carthage en une procession solennelle de quelque deux cent quatre-vingt-quatre évêques venus de tous les coins de l'Afrique.
La masse compacte des évêques donatistes domina les premières sessions de la conférence. Leur chef, Petilien de Constantine, eut le dessus dans les premières escarmouches. Il renvoya aux catholiques l'obligation de fournir leurs preuves. Car, disait-il, si la conférence était véritablement un procès, une cognitio, les catholiques devaient établir leur qualité d'accusateurs, et pour cela il leur fallait prouver que s'étaient eux et non pas les donatistes qui étaient la véritable Eglise. Brusquement la conférence se mua alors en un débat général sur la nature de la véritable Église ; et en vue de ce débat les donatistes avaient préparé un dossier impressionnant. Pendant deux sessions et demie Petilien s'arrangea pour orienter les débats le plus loin possible de l'épineuse... « affaire Cécilien »... Car il savait bien qu'une fois dévoilée
La décision catégorique de Constantin en faveur de Cécilien, lui Petilien perdrait tout espoir de gagner sa cause…


Cette page d’histoire peut également faire penser à la confrontation entre deux actuels visages d’Eglise, ante et post Vatican II.

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