La grâce, les œuvres : protestants ou catholiques ?

Publié le par Michel Durand

J’ai déjà eu l’occasion de le dire : le fait que des regards différents sur la nature humaine existent, démontre la complexité de cette étude et la difficulté d’atteindre assurément la vérité. Catholiques, nous avons l’habitude de considérer les courants protestants comme étant pessimistes sur les capacités de l’homme. Perverti par le péché originel, l’homme, par lui-même ne peut rien par rapport à ses faiblesses. Ou, au contraire, l’homme n’est pas totalement perverti par la faute originelle et il garde, naturellement, une capacité de connaissance et de conscience. Pour remonter à la source de cette différence, il faut considérer les relectures de la Révélation qui ont été faites soit sous l’influence de Platon et d’Augustin, soit sous l’influence d’Aristote et de Thomas.
Jacques Ellul, dans l’étude sur l’argent que je conduis cette semaine, illustre à merveille l’opinion protestante commune. Pour un « catholique », Ellul manque vraiment de nuances, sa conception du mal, du péché, de la déchéance humaine est trop radicale .Mais pourquoi n’aurait-il pas raison ? Cette différence de point de vue mérite débat.


Lisons ce texte : L’Homme et l’argent

Aimer l'argent, s'attacher à lui, c'est haïr Dieu. L'on comprend alors pourquoi saint Paul peut dire que l'argent est une racine de tous les maux (1 Ti VI, 10). Ce n'est pas là une considération banale de morale courante. C'est une expression très rigoureuse de cette opposition. Dans la mesure où l'amour de l'argent est une haine de Dieu, il est bien une racine de tous les maux qui s'attachent en effet à la séparation d'avec Dieu. Et dans ce même texte saint Paul pour· suit en soulignant que ceux qui étaient possédés de cet amour ont perdu la foi : c'est exactement la même chose. Mais on ne perd pas la foi pour une simple erreur morale : c'est toujours la séduction de Satan qui «égare loin de la foi ».
Seulement nous avons tellement l'habitude de minimiser le contenu de la révélation que pour nous tout cela reste à portée de la main. Quand nous disons que tout se ramène à une question d'amour, nous redevenons très à l'aise, parce que nous avons l'impression que rien n'est plus facile. Et nous sommes tentés de dire: «Il suffit donc de ne pas aimer l'argent pour que tout soit résolu» ou même d'affirmer : «Moi, je n'aime pas l'argent» et peut-être beaucoup de chrétiens sont-ils de bonne foi en disant cela. Mais il faut alors nous rappeler d'abord la profondeur de ce «lien d'amour», profondeur qui ne semble guère être à notre portée, puis, que l'amour de l'argent est suscité, provoqué par sa puissance spirituelle.
Dès lors, si, dans une certaine mesure, nous pouvons être maîtres de nos pensées et de nos sentiments, et par conséquent maîtriser une inclination qui vient de notre cœur seul, il nous est cependant impossible de dominer l'amour de l'argent, car celui-ci a été provoqué par la séduction d'une puissance qui nous dépasse de beaucoup, de même qu'il est entretenu par une force qui nous est extérieure. C'est ce que nous rappelle encore Paul (non seulement d'ailleurs pour la puissance argent) lorsqu'il enseigne que «ce n'est pas contre la chair et le sang seulement que nous avons à lutter, mais contre les Trônes, les Puissances et les Dominations...» (Ép VI, 12). 1l n'est donc pas en notre pouvoir de nous débarrasser de cet amour. Quand nous sommes pris (et qui donc pourrait se vanter d'y échapper) notre force est insuffisante. Il y faut une intervention de Dieu. Mais ici, encore, prenons garde de trop simplifier les choses. Lorsque Dieu s'attaque à cette puissance qui nous tient parce qu'elle a suscité en nous l'amour, lorsqu'il arrache le trésor auquel nous étions attachés, c'est à nous-mêmes qu'il s'attaque. La délivrance opérée par Dieu n'est pas un coup de baguette magique qui nous laisse intacts, tels que nous étions. C'est une délivrance d'une partie de nous-mêmes, et par conséquent nous pouvons avoir l'impression, le sentiment, d'être amputés, diminués ; Dieu qui nous délivre de la contrainte de cette puissance, détruit aussi en nous les racines qui s'étaient formées. Il nous sauve, mais dit saint Paul, comme au travers du feu, car il s'agit bien de détruire ce qui ne résiste pas à ce feu.
Cette délivrance se produit en passant par le jugement de Dieu et elle porte des fruits lorsque nous acceptons ce jugement. Le jugement est d'abord celui de Mammon, lui-même. Car il fait partie de ces puissances vaincues, détrônées, que Christ a dépouillées de leur autorité, en mourant sur la croix. Mammon est jugé ; il est donc réduit dans sa capacité et dans sa durée. Mais il conserve une force qui dépasse de beaucoup la nôtre, et un pouvoir terrible, que nous constatons bien.
Cependant c'est à partir de ce jugement pesant sur Mammon, que notre jugement peut être de libération. C'est parce qu'il est jugé, que lorsque Dieu nous juge, il nous libère par là même de Mammon. Sans quoi le jugement constaterait dramatiquement que nous appartenons à Satan, sans autre recours.
Le jugement de Dieu n'est pas seulement celui de notre personne, mais aussi de ce que nous avons, de ce que nous faisons, etc., donc il est aussi le jugement de notre trésor, et de notre argent sous tous les aspects. C'est une épreuve inévitable.
(…)
Délivrés, et non pas condamnés. Ce qui est condamné à ce moment, c'est la puissance de l'argent, non pas l'homme. Car il faut toujours nous rappeler que le jugement de Dieu n'est pas contre l'homme, mais pur lui. Dieu n'a ni la volonté ni l'intention de détruire l'homme et de le condamner, Dieu veut le sauver et le faire vivre. Ce jugement n'est donc pas en vue de notre perdition, et l'ordre donné au jeune homme n'a pas pour but de démontrer sa méchanceté et combien la condamnation de Dieu serait justifiée. Au contraire, il a pour but de montrer sa faiblesse, combien il est esclave, combien l'argent est une puissance, dont la force de l'homme ne saurait se libérer, combien il a besoin de l'intervention de Jésus, combien il a besoin de la grâce. Mais il n'y a pas d'autre possibilité, d'autre issue : il est vain d'espérer éviter de passer au travers du jugement.
Or, ce jugement nous introduit, par son caractère même… dans un monde différent du monde naturel. Il nous conduit dans le monde de Dieu ; qui, déjà sur la terre, est caractérisé par la grâce. 11 faut certes nous rappeler le poids de ce mot trop usé. La grâce, c'est l'acte libre et gratuit de Dieu. Ce qui caractérise en effet le monde de Dieu, c'est la gratuité. La grâce est grâce précisément parce qu'elle ne s'achète pas. «Venez, vous qui n'avez pas d'argent, prenez et mangez gratuit~ment, sans verser de prix ... » (Es LV, 1-2). Nous sommes en présence de cette extraordinaire libéralité de Dieu, qui, d'un côté, signifie que nous ne serions jamais capables de payer un prix suffisant, quel qu'il soit, pour acheter le pardon de Dieu, et qui, d'u~ autre côté, signifie que Dieu n'obéit pas à la loi du monde, mais a une autre loi, celle du don. Le seul comportement de Dieu est le don. Une seule fois Dieu s'est soumis à la loi de la vente. Il a accepté que son fils soit vendu. I1 a accepté de payer le prix du rachat de l'homme. La rédemption, c'est très littéralement le paiement du prix demandé par Satan pour, affranchir l'homme.
Dieu accepte de sortir de la gratuite pour traiter avec Satan, et là encore, nous avons à mesurer la profondeur de l'amour de Dieu qui renonce ~ sa propre volonté pour accepter la loi de l'ennemi, de même qu’en Christ Il accepte la contingence de la chair et sa limitation.
Dieu paie un prix. Il accepte l'échange que demandait Satan, et celui-ci peut prétendre avoir soumis Dieu à sa propre loi, celle de la vente.
(…)

Mais alors, on comprend la gravité de l'attitude catholique lorsqu'une certaine doctrine établit le système des mérites. Le mérite que l'on obtient devant Dieu, au moyen des œuvres et des vertus, est un moyen de payer Dieu, d'acheter sa grâce. C'est-à-dire que l'on essaie de faire pénétrer la loi de l'argent dans l'œuvre de Dieu, que l'on essaie de faire entrer Mammon dans le monde de la gratuité : et de ce fait l'on détruit la totalité de l'œuvre de Dieu. Il n'y a plus à ce moment que la loi de notre monde et l'argent est véritablement Roi. La vente monnayée des Indulgences n'est pas un accessoire, une déformation, c'est la conséquence rigoureuse el nécessaire de l'achat de la grâce par les œuvres.
Et c'est exactement la même erreur qui nous fait penser au jugement de Dieu comme à ce calcul de bien et de mal, d'œuvres et de péchés, auquel nous sommes accoutumés. Combien de fois pensons-nous que le jugement de Dieu s'établit comme le résultat d'une pesée (la balance signe de la Justice) ou d'un bilan ! Et c'est au bas du grand livre où sont inscrites toutes nos bonnes et nos mauvaises actions que le Grand Comptable établit le solde.
Mais Dieu n'est ni un épicier pesant une marchandise dont il fixe le prix, ni un grand comptable. Concevoir ainsi le jugement, c'est une fois de plus faire pénétrer la loi de l'argent dans la vérité de Dieu. C'est une fois de plus obéir à l'ordre de la vente, alors que le monde de Dieu n'y obéit pas. Le jugement de Dieu est un jugement de la grâce : c'est la gratuité du don de Dieu en son fils qui change toute la perspective, et nous n'avons pas le droit de vouloir une logique des comptes. Celle-ci nous serait mortelle, mais la Miséricorde triomphe du Jugement (Jc Il,12-13). Et l'on comprend d'autre part pourquoi le jugement de Dieu sur nous et notre argent (en même temps que nos œuvres) nous introduit en définitive dans le monde de la grâce.

Publié dans Anthropologie

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