l'intériorité, facteur d'engagement communautaire, social et politique

Publié le par Michel Durand

C’est la force intérieure qui provoque la volonté du changement. Non pas un changement qui conforterait les anciennes habitudes mais une nouveauté qui permet de vivre, nouvellement les valeurs essentielles, éternelles. Et, comme vous le savez, ces valeurs ne sont pas autres que celle que le Christ indique dans la Révélation. Je dis cela en sachant que l’homme a aussi, par lui-même, la possibilité de trouver la vérité.
Aujourd’hui, nous sommes conscients que le mode de vie des hommes doit évoluer. La raréfaction des matières premières – pensons au prix du pétrole – fait que, désormais, nous savons la terre épuisable. Impossible de continuer à vivre comme pendant les trente années glorieuse. Ceux qui mettent le doigt sur le pic du pétrole disent que, ; à continuer de vivre comme nous vivons, nous allons droit dans le mur pour nous y écraser. La vie intérieure, force du changement, est celle qui prend conscience du non isolement de l’être humain, mais de son insertion dans la communauté. Intense vie spirituelle intime va de pair avec engagement courageux dans le politique.


Voici, dans cet ordre d’idée, un texte d’Emmanuel Mounier : Révolution personnaliste et communautaire, 1934.

mounier-copie-1.jpgBeaucoup, portés par quatre siècles d'individualisme, se sont déshabitués de penser leur vie et leurs actes sous les aspects de communauté. Non pas d'une communauté extérieure, artificielle et juridique avec laquelle ils échangeraient des rapports abstraits de réciprocité, mais d'une communauté imprégnant leur esprit et leur chair, hors de laquelle chacun de nous n'est qu'un cadavre vivant, une communauté dont les actes sont nos actes, les péchés nos péchés, le destin notre destin. Ici encore les chrétiens ont faibli les premiers. Pourtant, avec la théologie du Corps mystique, ils avaient à leur disposition le plus haut message communautaire qui ait été donné à l'histoire. Mais ils se sont laissé pénétrer par une sorte de moralisme individualiste qui leur a fait oublier pratiquement et la mystique et la théologie et la morale communautaires. Ils ont souvent un sens aigu de la vie intérieure, une vive intelligence du mal individuel - si vive que chez certains elle n'est pas sans glisser vers quelque pessimisme de tradition janséniste. Mais trop souvent ils entendent « intérieur» grossièrement, comme exclusif d'extérieur et de collectif, alors que toute méditation, toute prière, toute appropriation qui n'est pas, dans la solitude même, déjà insérée dans la communauté, est une avarice. 1ls sont étrangement insensibles au mal collectif et à sa matière, le désordre institutionnel, désordre de tous où tous participent, même ceux qui se croient purs ; ils tendent à les réduire aux seules défaillances individuelles de leurs participants, et à faire ainsi de l'effort moral individuel le seul remède nécessaire au dérèglement collectif. Quand nous leur disons qu'il faut peser des deux côtés, ils imaginent ou feignent d'imaginer que nous prétendons les détourner de cette révolution personnelle qui est pour nous inséparable de l'autre. Nous n'en avons pourtant qu'à ce partage insensé par lequel des hommes, souvent porteurs des plus grandes richesses spirituelles, renient ou négligent dans leur vie publique ce qui fait la splendeur de leur vie intérieure et privée.
Voilà quelques-uns des motifs inavoués et réels pour lesquels tant de zélateurs des valeurs spirituelles ne sont pas encore parvenus à prendre conscience des exigences de leurs convictions. Ajouteront-ils pour leur défense qu’on voit critiquer plusieurs institutions indifférentes en soi, où la bonne et mauvaise conscience n’ont aucune compétence ? Nous en sommes d’accord, le drame de notre temps ne se réduit pas à un scénario entre le bien et le mal. 1l n'y a pas seulement un désordre et des hommes qui pactisent avec lui. 1l y a, au moment même où ce désordre atteint son apogée, une crise normale des formes de la civilisation contemporaine. Même pris indépendamment de leurs déviations, la liberté individuelle, la famille, la propriété, l'état, sous les formes qu'ils assument encore aujourd'hui dans la plupart des nations occidentales, sont des survivances biologiques, inadaptées aux conditions nouvelles de la vie moderne. Notre révolution ne trahit pas la continuité de l'histoire, et, derrière elle, l'éternité vivante des essences. Liberté individuelle, famille, propriété, à les bien entendre, il y a pour nous des valeurs éternelles. Mais l'éternel est lui-même charnel, et toute chair se durcit en vivant. 1l faut que les hommes disparaissent, que les partis, que les revues, que les civilisations disparaissent pour rendre à la vie ses ressources quand le corps qui l'a portée s'est affaissé sur son squelette. Ce fut toujours la seule manière d'assurer la pérennité et la pureté même des réalités éternelles. Il y a quelque chose qui reste, il y a quelque chose qui change, ou se développe dans la forme visible, et comme dit Newman, il faut que ceci change pour que cela reste soi-même.
Or chaque fois qu'une valeur éternelle doit ainsi revêtir un corps nouveau, des résistances se lèvent. Chez les uns c'est simplement routine et paresse d'être dérangés. Chez les autres - ceci est fort important - manque d'imagination, incapacité à se représenter sous une disposition neuve ce qu'on a toujours connu sous une forme donnée. D'autres, et ils m'intéressent pour cela, se sentent touchés plus au cœur. Fidèles d'une profonde fidélité à la part éternelle de cette valeur, ils la croient menacée quand on s’attaque seulement à son dernier appareil. Plutôt ne pas bouger que tout perdre : et ils ne voient pas que c'est précisément l'immobilité qui tue la vie, que si l'éternel devait garder toujours le visage où l'incarne une époque, c'est alors qu'il ne serait plus l'éternel.
ll n'est point besoin pour énoncer ces vérités simples de je ne sais quelle mystique historiciste ou évolutionniste. Elle serait d'ailleurs tout à l'opposé de notre sentiment. Nous n'avons pas besoin de croire que tout bouge parce que certaines choses doivent bouger. C'est au contraire par référence à des repères précis que nous définissons leur développement. 1l y a pour nous une certaine analogie de la condition humaine, et elle nous guide.

Publié dans Anthropologie

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SB 12/11/2007 22:56

Merci de nous redonner lecture de  Mounier , il est d'une telle actualité ....Je me dis que la spiritualité du "corps mystique" a pu nous éloigner ( nous chrétiens ) du corps : L'humanité est corporelle , "le spirituel est lui même charnel"J'apprécie aussi de retrouver un peu Ellul que je connais moins