M'Zab une architecture de sobriété, sagesse et bonheur simple

Publié le par Michel Durand

Ayant rencontré l’opportunité d’un séjour en pays M’Zab, je me suis penché sur la merveilleuse architecture de cette terre saharienne. Simplicité et sobriété sont à l’honneur. L’architecture traditionnelle n’a rien d’ostentatoire. Tout est sagesse mesurée. C’est du moins ce que je ressens à la lecture de l’ouvrage d’André Ravéreau, le M’Zab, une leçon d’architecture. A ce titre, j’ajoute : une leçon de vie. Leçon qui devrait nous être utile alors que l’Occident et les pays émergents (économiquement) - Chine et Indes - s’attaquent sans modération aux ressources de la planète.
Leçon de morale ; c’est-à-dire de comportement : comment vivre alors que rien n’est inépuisable et que l’on ne peut exploiter une ressource naturelle ou artificielle au détriment d’un prochain. Dans cette méditation, je rejoins les préoccupations des objecteurs de croissance économique infinie et indéterminée. Avec eux nous disons non à une morale du profit.maison.jpg

« II n'est pas exclu que nos sociétés industrielles soient, tôt ou tard, contraintes au choix ici proposé. II y a quelques années seulement, la pénurie n'était pas imaginable; elle l'est aujourd'hui. La formule à trouver est peut-être une question de degré d'adhésion à une morale adaptée aux besoins réels. II s'agit, au fond, de définir nos besoins. On rejoint ainsi les préoccupations d'anti-consommation qui se font jour actuellement. »


André Ravéreau :
Il faut simplifier les objets, non pas les idées.
Il n'y a pas des morales. La morale est universelle.
C'est pour cela que le M'Zab nous conduit à élaborer une théorie générale. Sans doute la morale des bâtisseurs du M'Zab était-elle religieuse et rigoureuse. Elle était surtout égalitaire et négligeait l'esprit de prestige : mosquées plus grandes en raison du nombre des fidèles mais aussi simples que les habitations et point de palais. Cette morale de modestie a peut-être été «simulée» au départ : le premier établissement glorieux des Kharedjites à Ouargla (Isedraten) leur avait attiré les foudres d'un voisin. Il n'en reste pas moins que non seulement le résultat de leur démarche a été moral mais qu'il l'est toujours : il prouve ainsi que l'on peut servir une morale. Ce résultat est loin d'être désagréable à vivre, au contraire.
Pour concevoir une architecture bien adaptée à l'homme, il faut que dans la société concernée une morale pré-existe. Ainsi, les architectures antérieures au « machinisme », comme disait Le Corbusier, sont elles le plus souvent cohérentes et adaptées aux besoins de leur époque. Selon certaines Ecoles, ce sont les architectes qui servent mal les besoins des individus, alors qu'en fait, il n'y a aucune peine à mettre en place une architecture quand ces besoins sont bien définis. Or, aujourd'hui, ils ne sont ni établis, ni stables et si une morale règne, elle est soumise au profit.
Autrefois, les religions étaient des morales choisies par leurs adhérents. Par la suite, notamment en Occident, les religions en se sclérosant ont perdu leur vraie valeur de morale parce que les hommes ont perdu leur sentiment d'adhésion.
Devant l'urgence de leur installation, les notables mozabites ne se sont donc pas permis de construire des palais. La communauté a défini un même abri pour tous, ni palais ni gourbi : c'était la dignité pour chacun : celle du sage et celle du simple. Et cette simplicité n'est pas pénurie ; elle se retrouve non seulement dans la disposition mais encore dans la facture des éléments.
La discipline choisie, appliquée égalitairement aux demeures cependant si diverses, a été valable pour ce qui, dans toute autre société, eut constitué un édifice : la mosquée, siège de l'organisation théocratique.
Chaque programme utilise une rigueur de comportement qui se retrouve dans tous les objets. On a l'unité de caractère à travers le programme et cet équilibre nous séduit. Or il n'est pas seulement séduisant. Il a été également bon en usage puisqu'il a duré si longtemps.
C'est bien cette valeur qui est le fruit de la morale initialement mise dans la démarche constructive, car il n'y a pas de morale sans fruit et ce fruit a nom « félicité» comme le disait Molière, ou tout simplement : bonheur. Le terme de morale évoque pour certains de cruelles frustrations mais, de nos jours, une ligne de conduite peut être définie sans rigidité. L'harmonie dans et par la simplicité est geste de réflexion et de maturité, elle ne peut frustrer que les pulsions irrecevables dans un monde qui admet la réciprocité. Parmi ces pulsions figure le désir d'avoir plus que l'autre, et de le montrer : le désir d'ostentation.
Le M'Zab, dit-on, est le résultat d'un puritanisme. Que savons-nous de ce puritanisme? Il était peut-être enthousiaste, pleinement consenti. Il est prouvé qu'il était égalitaire. Il donne le spectacle d'une telle harmonie que l'on peut se féliciter qu'il ait existé. A la même époque, il y eut certainement des sociétés tout aussi contraignantes mais plus injustes et ayant laissé de moins beaux témoignages.
Pour une fois, une architecture n'a pas été simplement sécrétée, non voulue, non décidée : elle est produit de l'intellect. Pourquoi ne serions-nous pas capables de faire le même geste ? Biologiquement, l'homme n'est pas destiné à régresser mais à progresser. On commence à comprendre que ce progrès n'est pas nécessairement multiplication à l'infini, et dans l'inégalité des biens et des techniques. C'est aujourd'hui la recherche du choix du meilleur…
A un moment où l'on est riche et même encombré de moyens dépassant les besoins qu'une morale pourrait définir, ce serait de notre part un acte de volonté que de refaire cette démarche. Le M'Zab a peut-être été conduit à son éthique par sagesse de survie, mais il l'a bien appliquée. La communauté ibadite, unie il est vrai par les conditions extérieures et par l'idéologie, a formé un microcosme isolé. Ce sera donc d'autant plus difficile pour nous qu'à nos problèmes de cohérence s'ajoutent l'anonymat et la grande diversité humaine de nos agglomérations.
II n'est pas exclu que nos sociétés industrielles soient, tôt ou tard, contraintes au choix ici proposé. II y a quelques années seulement, la pénurie n'était pas imaginable; elle l'est aujourd'hui. La formule à trouver est peut-être une question de degré d'adhésion à une morale adaptée aux besoins réels. II s'agit, au fond, de définir nos besoins. On rejoint ainsi les préoccupations d'anti-consommation qui se font jour actuellement. La phase de consommation, les Mozabites l'ont désormais devant eux. Il semble difficile, notre vain exemple y poussant, qu'ils puissent en éviter l'écueil. Pour les Occidentaux, qui ont suffisamment vécu cette étape et qui commencent à comprendre combien elle est à son tour génératrice de frustrations, il est temps de songer à en sortir. A leurs yeux de sur-consommateurs, les maisons de la "palmeraie du M'Zab sont un paradis de calme et d'équilibre incomparables.
Pourquoi ne pas commencer cette démarche vers le mieux par le domaine du bâti ? Étant donné la pérennité de l'objet, c'est d'autant plus important.
Une architecture simple, bien pensée, peut heureusement plaire ; elle doit logiquement être plaisante. Une architecture qui présente une unité de pensée ne se démode pas : elle devient l'expression d'une civilisation, une vraie ! De plus, ce n'est pas parce qu'on réduit la dépense que l'objet de l'étude est réussi ; au contraire, c'est en cherchant avec rigueur la simplicité harmonieuse que l'on s'aperçoit que la dépense est réduite. Là encore, le comportement architectural des Mozabites est un enseignement.

Publié dans Anthropologie

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