Créations artistiques,nouvelles et attendues par le public, étranges ?

Publié le par Michel Durand

Dans mes premières années de vie active, prêtre au Creusot, pour me rapprocher des gens, j’ai eu l’opportunité de devenir serveur de restaurant, tout en demeurant attaché à la paroisse. C’est un paroissien qui m’a initié à ce métier. Un jour, un client, pour se faire servir appela la serveuse du nom de « cocotte ». « Eh cocotte apporte nous à boire ! ». Nous étions tous scandalisés par cette façon de nous traiter. Mais la scène devenait risible tant le monsieur avait un comportement d’un autre siècle, le XIXé. On se serait cru sur une scène d’opérette où tous les serveurs et servantes se devaient d’être aux petits soins de ces riches « messieurs ».
Cet épisode m’est étrangement revenu à la mémoire en lisant dans le quotidien « La croix », édition du dimanche 18 novembre, une série d’articles sur la création artistique. Que désire le public ? Que faut-il mettre en scène ? Quelle création subventionnée ?
L’anecdote ci-dessus, m’a fait pensé à la vision artistique du courrant Le Pen : «Rap et techno, qui ne sont pas des expressions musicales, seront évidemment privés de tout soutien public…
Une place sur la scène lyrique sera faite à l’opérette qui a un véritable public… »
Où est la création artistique, l’audace d’une expression inconnue qui  nous dérange à double titre, d’abord parce que nous ne sommes pas habitués à ces images, ces sons, ensuite parce que les idées qui s’en dégagent interrogent fortement notre conscience ? Notre actuel quotidien est concerné.

Le projet culturel Sarkozy est-il différent ?
« La première priorité, ce sera de défendre la diversité culturelle non seulement en soutenant et en encourageant la francophonie et la création française mais aussi en agissant au sein de l’Union européenne pour que les activités culturelles se voient reconnaître un statut dérogatoire par rapport aux droits de la concurrence. Je demanderai à nos partenaires que la spécificité des activités culturelles soit consacrée dans les traités de sorte que les aides publiques à la culture ne puissent plus faire l’objet d’aucune contestation. »
L’orientation de l’actuel président s’est concrétisée dans une lettre de mission envoyée à la ministre de la culture :
« La démocratisation culturelle, c'est enfin veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public. Vous réformerez à cette fin les conditions d'attribution des aides en créant des commissions indépendantes d'attribution associant des experts, des artistes et des représentants du public. »

En réponse à la question de la création artistique ainsi posée, très intéressante l’opinion de Jack Ralite, paru dans « La Croix » ce 18-19 novembre. Un article à lire pour une révision de nos pratiques culturelles, en Eglise comme ailleurs.
« Les comptables ne doivent pas être les nouveaux censeurs»



«Vous veillerez à ce que les aides publiques à la création, favorisent des œuvres répondant à l'attente du public. » Cette phrase clé de la·lettre de mission de Nicolas Sarkozy à la ministre de la culture me semble d'une violence inimaginable... Toute personne qui fréquente les arts ou la culture sait à quel point elle constitue « une ânerie ! » pour reprendre le propos récent du cinéaste Cédric Klapisch. Il n'y a pas d'art qui réponde à l'attente du public. « Comment vivre sans un inconnu devant soi ? » interrogeait René Char. La création, même si elle se révèle ambiguë ou compliquée, est toujours la promesse de nouveaux commencements. Elle augmente l'homme - j'aime profondément ce terme -, elle donne un sens à son existence. Prendre le risque de la création, c'est reconnaître l'importance de l'imaginaire. Souvenons-nous de ce que disait Georges Braque :
« L'art est une blessure qui devient une lumière. »
Le public ne réclame pas spontanément l'inconnu. Personnellement, j'adore Brel ou Ferré, je les écouterais sans arrêt mais il m'est nécessaire de me confronter à d'autres œuvres. Des livres ou des pièces de théâtre ont provoqué chez moi des émotions fondatrices. J'ai découvert Claudel grâce au Partage de midi, mis en scène par Antoine Vitez : je l'ai vu sept fois et je me suis mis à parcourir toute son œuvre... Puis il y eut Le Soulier de satin, dans la nuit d'Avignon, avec partage des croissants au petit matin, en compagnie des comédiens. Une telle production coûte cher, forcément, mais l'émotion ressentie n'a pas de prix... Je ne peux vivre sans artistes : souvent, ils m'ont empêché de faire des bêtises car il,s Ouvrent à la nuance, au questionnement, au doute, à la pensée critique.
Aragon disait : « Je ne connais pas d'écrivain qui n’écrive pour être lu. » Si l'artiste n'est pas reconnu (dans les premiers temps... ), son travail est-il forcément sans valeur ? les comptables ne doivent pas être les nouveaux censeurs. J'aime cette phrase de l'écrivain Glen Baxter: «Le comptable applaudit quand le parterre est plein. Mais plein de quoi ? Le contenu a aussi son importance... Dans une lettre célèbre adressée à André Malraux en 1971, Jean Vilar disait que le mariage entre le pouvoir et l'art est un mariage cruel, voire une danse de mort. Il ajoutait : « Le chemin du milieu ne mènera jamais au Festival d'Avignon. » Il faut prendre le risque de la création ! L'histoire montre à quel point il s'agit d'une bataille permanente. Lui-même - alors qu'il est devenu une sorte de mythe vivant - ne faisait pas le plein lorsqu'il se déplaçait en banlieue avec Gérard Philipe et la troupe du TNP.
La lettre de Nicolas Sarkozy développe une conception utilitaire de la pensée et de l'art. À droite comme à gauche, une poussée s'exerce pour la mettre en œuvre. Elle trouve ses racines dans l'inexistence de grands projets, dans une dévaluation de l'homme. Jamais l'argent et la culture n'ont été aussi fortement mêlés. Jusqu'à présent, la France avait réussi à maintenir l'idée d'un service public de la culture puissant qui fasse la part belle à la création et donne la première place à l'artiste. Aujourd'hui, le marchand tend à devenir premier. L'exemple typique, c'est TF1 : à l'occasion de sa privatisation, la chaîne promettait un « mieux disant culturel », elle livre désormais des « cerveaux disponibles », à la publicité...

Quotidien La Croix,
propos recueilli par Bruno Bouvet.




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