Création et réalisme

Publié le par Michel Durand

Aujourd’hui, une majorité de voix s’exprime pour dire que personne n’a besoin de donneurs de leçons prophétiques. Celles et ceux qui clament pathétiquement leur conviction politique d’une société fraternelle ne servent à rien. Ils accusent stupidement le pouvoir économique en place, car ils ne voient pas que, s’il y a des pauvres, des oubliés du progrès, c’est que ceux-ci ne font pas d’efforts pour vivre mieux. Il me semble avoir lu quelque part qu’un sondage indiquait que 80 % des catholiques pratiquants pensaient ainsi. Mais, il faudrait que je retrouve cette étude pour parler sérieusement. Les pauvres, dit-on, sont responsables de leur sort. Ça, je l’ai entendu.
dumont.jpgSi les pseudos donneurs de leçons agissaient avec réalisme, ils seraient plus utiles à la société en étant, justement, réalistes. Ils verraient, au lieu de crier leur état d’âme utopique dans de vains discours incantatoires, que la seule tâche utile à accomplir consiste à accepter l’impératif économique et à travailler concrètement pour améliorer l’existence à partir de ce qui existe. Le capital, la richesse, le progrès ne sont pas mauvais en soi, c’est l’usage que nous en faisons. Ellul se trompe quand il voit dans l’argent, Mammon, la marque de Satan.
Rien ne sert de crier son utopie. Mieux vaut construire humblement en tenant compte de la réalité. Ceux qui disent « qu’en continuant à vivre comme on vit », surtout depuis que la Chine et l’Inde embrayent le même chemin, « on va droit dans le mur », feraient mieux de faire confiance à l’intelligence humaine (au développement, à la croissance économique), qui, dans ses actes libres, trouvent toujours une solution aux problèmes posés.
Autrement dit, il suffit d’être réaliste en acceptant les inéluctables lois économiques* tout en palliant les méfaits sociaux et humains du progrès par des actions caritatives selon les valeurs fondamentales d’humanité ; celles qui sont exprimées dans les évangiles complètent les chrétiens.
Ce réalisme est fréquent, me semble-t-il, Il imprègne de nombreux comportements. Mieux vaut essayer d’améliorer la société en partant des réalités économiques existantes que d’imaginer un monde tout autre. L’utopie d’un monde meilleur !

Évolution contre révolution ? La question est ancienne.
Le concept de révolution ne me convient pas. Peut-être est-il trop chargé d’histoire négative, de pouvoir dictatorial qui a suivi l’acte révolutionnaire pour maintenir le pouvoir acquis.
Pourtant, si je me place dans la ligne de Jean-Baptiste (ne sommes-nous pas en période de l’Avent ?) ne dois-je pas percevoir l’invitation à une révolution ? Convertissez-vous ! Metanoeite, invitation à changer de mentalité, de mode de vie, un changement de direction à 180°.
Une révolution ou une création.
Au mot « révolution », je préfère celui de « création ». Car créer place dans une nouveauté radicale. Certes cette idée de création radicale a son danger. Celui de se prendre pour un démiurge. Un dieu capable de création à partir de rien. Un démon pouvant imaginer donner la vie à une œuvre, à une situation totalement originale. Pourtant, je pense que le mot « créer » est celui qui convient le mieux pour désigner l’action sociétale nécessaire.
Dans la mesure où l’on ignore tout de ce que sera le futur, dans la mesure où l’on expérimente depuis plusieurs siècles les impasses de l’économisme, du néo-libéralisme économique, il ne reste plus qu’à concentrer ses forces pour imaginer un monde autre, non orienté par un productivisme matérialiste. C’est une création à partir du peu de matière qui est à notre disposition. Imagination et création d’une radicale nouveauté.
Il me semble que les chercheurs d’une issue à l’économisme productiviste, les objecteurs de croissance, les fidèles au message évangélique ne peuvent qu’être invité à faire le pas dans l’obscure inconnue d’une morale qui se reconstruit en créant tout presque à partir de rien.


*"Décroître", voilà le mot qui fait peur, et pas seulement aux tenants de l’économie de marché libre et non-faussée. En effet, notre imaginaire culturel est contaminé non seulement par l’impression que c’est la quantité (et non la qualité) de biens matériels que nous possédons qui fait notre bonheur, mais aussi par l’idée que notre capacité (nos emplois) à en acquérir plus dépend de ce rapport surproduction/surconsommation.

Publié dans Anthropologie

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