Ça bouge dans le monde des Alters

Publié le par Michel Durand

Alternatives non-violentes. Décembre 2007.Logo_MAN_der.jpg



De nouveaux modes d’entrepreneuriat  et d’action

Etienne Godinot me communique cet article, un vrai dictionnaire de tout ce qui se fait. Une bonne lecture qui donne envie d'aller voir de plus près ce que chacun accomplit.


Suite à un appel intérieur et souvent dans des circonstances fortuites, des personnes qui ont une  épaisseur humaine et des préoccupations sociales et environnementales fortes créent des entreprises différentes et néanmoins très performantes.
Des associations et mouvements inventent de nouveaux modes d’action et se fédèrent pour unir leurs forces.
Ne perdons pas espoir, ça bouge, ça bouge même très fort dans le sens de l’ « altercroissance », de l’ « alterentrepreneuriat » et de l’ « altermilitantisme » !
 


Deux jeunes français ont été marqués par l’ouvrage de Mohammad Yunus, le professeur bangladais fondateur du micro-crédit  et de la Grameen Bank, une banque parfaitement rentable qui permet à ses clients, 96 % de femmes, de se sortir d’une situation d’extrême pauvreté. Ils ont décidé de faire ensemble le tour du monde pour rencontrer des personnalités qui sont allées jusqu’au bout de leur rêve. Leur premier pari était de croire qu’il existe sur notre planète des centaines de Muhammad Yunus. Leur livre(1) recense 80 initiatives porteuses de sens, conduites par des « alter-entrepreneurs » chercheurs, obstinés, créatifs et engagés qui, face aux grands défis de notre monde, inventent des solutions concrètes, pérennes et duplicables.

Des entreprises alternatives et rentables


En Belgique, l’entreprise Ecover vend des détergents et produits d’entretien efficaces et respectueux de l’environnement à partir d’enzymes naturelles, et communique à ses clients et concurrents la formule et la composition de ses produits pour tirer tout le secteur des détergents vers de meilleurs pratiques écologiques. A Atlanta, Interface propose à ses clients des moquettes en location intégralement recyclées. Pour protéger les végétaux contre les parasites, l’entreprise néerlandaise Koopert commercialise 18 types de prédateurs naturels. Au Japon, l’entreprise Duck Rice réintroduit les canards et cesse l’utilisation de produits chimiques dans les rizières dont la productivité augmente de 30 %.  Le parc de Kalundborg, une des principales zones industrielles du Danemark, développe des projets d’échange d’eau, de déchets et d’énergie entre les sites de production, de sorte que le déchet d’une usine devient la ressource d’une autre.

Autres exemples ? Waste Concern au Bangladesh met en place un réseau décentralisé de collecte qui récupère la matière première organique des déchets pour fabriquer du compost dans 38 usines. Aux Etats-Unis, les voitures en partage mises à disposition par Flexcar, dont la moitié à motorisation hybride essence-électricité, remplacent 6 fois plus de véhicules individuels. Au Brésil, l’entreprise IDEAAS loue des panneaux solaires en zone rurale. Un pionnier de l’architecture bioclimatique crée des immeubles qui ne nécessitent aucun système de chauffage ou d’air conditionné et produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Métabolix aux Etats-Unis commercialise des plastiques non polluants et biodégradables produits par des bactéries. Approtec au Kenya fabrique des pompes et du matériel agricole, de construction et de transport adaptés aux petites exploitations. Fondée par Jacques Baratier, l’association de solidarité internationale Agrisud lutte pour l’émergence d’entrepreneurs locaux et a créé 12 000 petites entreprises agricoles ou artisanales dans 7 pays d’Afrique et d’Asie. Le réseau Ashoka, implanté dans 53 pays, soutient les entrepreneurs sociaux en fonction de la personnalité des porteurs de projet et de la pertinence de leurs idées. Domini Social Index, un fonds qui gère un milliard de dollars, regroupe 400 multinationales américaines sélectionnées d’après des critères éthiques qui permettent de noter les entreprises d’après leur politique sociale et environnementale.

Des initiatives au plan culturel, sanitaire et politique


Les auteurs ne font aucune analyse politique du néolibéralisme prédateur et critiquent les dénonciations de José Bové en oubliant ses propositions. Mais parmi leurs récits, certains abordent davantage les aspects sociétaux, culturels, sanitaires et politiques. La kenyane Wangari Maathaï a organisé la plantation de plus de 35 millions d’arbres en trois décennies. CDI est un réseau de centres d’apprentissage de l’informatique dans les bidonvilles d’Amérique latine. Le groupe Aravind à Madurai compte 5 hôpitaux où 1,8 million de personnes ont été opérées de la cataracte, les patients les plus aisés finançant les soins gratuits des plus pauvres. Soul City à Johannesbourg produit des programmes de sensibilisation aux enjeux sanitaires et touche plus de 80 % de la population sud-africaine.

Le maire de Curitiba au Brésil, avec une forte volonté politique, beaucoup de créativité et un bon sens de la communication, a développé les transports collectifs, le tri sélectif des déchets, les parcs, les zones piétonnières,  360 crèches, 120 hôpitaux, 50 bibliothèques de rue. Eric Julien , sauvé d’un œdème pulmonaire par une tribu d’Indiens de Colombie, les Kogis, les aide à retrouver leurs terres et à racheter plus de 1 200 ha en 5 ans. L’économiste Hernando de Soto montre que les plus pauvres sont exclus du système économique parce que leur petit capital n’est garanti par aucun titre de propriété et parce que l’administration est inadaptée : son institut travaille désormais avec 35 pays. L’ONG Transparency International a ouvert des bureaux dans plus de 110 pays et publie chaque année un indice de perception de la corruption qui brise la loi du silence.

Le plus intéressant du livre est la démarche de ces porteurs de projet : Quel a été leur cheminement intérieur ? Par qui ont-ils été marqués ? Quel déclic les a décidés à agir ? Quels ont été leurs difficultés et leurs premiers succès ?

Des mouvements qui agissent et qui proposent


Des mouvements comme ATTAC, Agir ici, Agir pour l’environnement, le Comité Pauvreté-Politique, Paysages de France, ATD-Quart Monde, agissent chacun dans leur domaine par des manifestations, publications, actions en justice, rassemblements, campagnes de pétitions.
Les Amis de la Terre et une trentaine d’organisations ont lancé une campagne demandant aux banques d’améliorer la traçabilité de l’argent déposé chez elles par les clients en détaillant dans quel secteur il est investi et sur la base de quels critères économiques et sociaux.

Bien que l’un ou l’autre risque de servir d’alibi ou d’être instrumentalisé, des représentants de mouvements de solidarité sont identifiés pour leur connaissance des réalités et appelés à des responsabilités politiques. Martin Hirsch, Président d’Emmaüs France, devient Haut Commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté. Fadela Amara, Présidente de l’association Ni putes ni soumises, devient Secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la ville. Rama Yade, vice-présidente du club XXIème  siècle qui milite en faveur de la diversité, devient Secrétaire d’Etat chargée des Affaires étrangères et des Droits de l’homme.

La SARL Utopies et l’agence Graines de changement fournissent informations positives, idées, outils et modèles afin que particuliers, collectivités et entreprises puissent prendre en compte des valeurs respectueuses de l’homme et de la nature. L’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire travaille à l’émergence d’une communauté mondiale et à de nouveaux types de gouvernance, avec un agenda et une charte éthique commune. Des associations ou structures telles que La Vie Nouvelle, Démocratie et Spiritualité, l’Alliance pour une Europe des consciences,  l’Université Terre du Ciel des savoirs et sagesses du monde, réfléchissent à ce que la quête de sens et la spiritualité peuvent apporter dans la réflexion et l’action pour changer la société.

Des mouvements passent à la désobéissance civile non-violente et ouverte au service du droit. Les Faucheurs volontaires arrachent des plants de cultures transgéniques qui ont été semés en plein champ au mépris du principe de précaution. Face à l’inertie des pouvoirs publics pour faire respecter la loi en matière d’implantation des panneaux publicitaires, et pour demander une nouvelle législation plus protectrice de l’espace public, les Déboulonneurs de publicité peignent sur les panneaux des inscriptions facilement effaçables qui leur valent des procès en justice et donc des tribunes politiques, et des condamnations la plupart du temps légères ou symboliques. Face aux expulsions de jeunes scolarisés sans papiers vers des pays qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne parlent pas (ou plus) la langue, les militants du  Réseau Education sans Frontières s’engagent malgré les risques à protéger et à héberger ces jeunes.

L’Alliance pour la planète rassemble depuis 2006 une centaine d’ONG, aussi différentes que le WWF qui a mis en place des partenariats d’entreprise, et Greenpeace qui pratique des actions « commando ». Elles déterminent  ensemble sur quelles initiatives concrètes elles peuvent unir leurs énergies : diffusion sur tous les sites Internet de la carte IGN des sites de cultures OGM en plein champ qui a valu à Greenpeace des poursuites judiciaires, notation des candidats à l’élection présidentielle sur des critères écologiques, etc.

Dans le domaine des relations internationales et de la gestion non-violente des conflits, on citera comme exemples d’initiatives nouvelles la Communauté de San Egidio, la Fondation Hommes de Parole créée par Alain Michel pour renouer le dialogue entre judaïsme et islam,  ou le West-Eastern Divan Orchestra israélo-palestinien de Daniel Barenboïm, mais aussi les organisations qui veulent promouvoir les stratégies de défense civile non-violente contre l’agression, ou d’intervention civile de paix entre des belligérants. La Coordination française pour la décennie, dans le cadre de la « décennie internationale de promotion d’une culture de non-violence et de paix au profit des enfants du monde », tente de coordonner ces mouvements qui veulent promouvoir une culture de non-violence.

La coordination de ces mouvements se met peu à peu en place également au plan international. Le Forum Social Mondial, réuni pour la première fois à Porto Alegre en janvier 2001, est devenu un processus permanent de recherche et d’élaboration d’alternatives. Des Forums polycentriques se réunissent aujourd’hui de façon décentralisée et simultanée dans plusieurs endroits du monde.

« Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde. C’est même la seule chose qui se soit jamais produite », disait Margareth Mead, une des anthropologues les plus célèbres du XXème siècle (2).  

A quand le prochain livre sur 80 chercheurs et militants de la non-violence qui à travers le monde inventent une nouvelle culture et de nouveaux modes de résolution des conflits ?

(1) Sylvain Darnil et Mathieu Le Roux, 80 hommes pour changer le monde  – Entreprendre pour la planète, éd. Le Livre de Poche, 2006, 318 p., 6,50 €   -   www.80hommes.com
« La vie n’est qu’une succession de rencontres qui nous font évoluer, avancer et imaginer ensemble les projets les plus fous ». Les deux jeunes français diplômés d’écoles de commerce, expatriés au Brésil pour une coopération de 18 mois, ont décidé leur tour du monde lors d’un repas au restaurant un soir d’octobre 2001 après la lecture de l’autobiographie de Mohammad Yunus. Entre juin 2003 et septembre 2004, ils ont parcouru 38 pays sur 4 continents, étudié sur le terrain 113 initiatives, en retenu les 80 les plus porteuses de sens. Par choix éditorial, leur livre développe 32 « coups de cœur » significatifs. Précisons que, pour compenser l’empreinte climatique de leur voyage, 11 tonnes de C0², les auteurs financent une plantation d’ébènes en Tanzanie.

(2) Citée dans le livre de Sylvain Darnil et Mathieu le Roux




Etienne Godinot, Membre du MAN, de l’IRNC,
et du Comité d’orientation de la revue Alternatives non-violentes

Publié dans Politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article