Existe-t-il entre « exigeants » un possible terrain d’entente ?

Publié le par Michel Durand

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L'enseignement social de l'Eglise et l'économie de marché,
Parole et Silence, 2007


Je suis encore dans ma méditation pour essayer de trouver le chemin possible et efficace d’un dialogue avec le monde.

Par monde, j’entends toutes personnes rencontrées, mais plus spécialement ceux et celles qui, attachés à la modernité, donnent toute leur confiance en ce qui vient d’eux-mêmes et affirment une grande défiance vis-à-vis d’une vérité supposée transcendante. Un certain monde moderne refuse une forme de pensée métaphysique. Il n’y aurait de valeurs que ce qui émane de la pensée individuelle.

De plus en plus ces dernières années, me semble-t-il, on souligne la rivalité qu’il y aurait entre chrétiens et libéraux. Bernard Laurent (économiste EM Lyon), par exemple, indique que la doctrine sociale de l’Eglise exprimée par les papes a toujours gardé une ligne intransigeante qui s’oppose radicalement aux « Lumières ». Selon lui, « Jean-Paul II adopta dans Laborem exercens une position critique vis-à-vis de l’idéologie libérale plus argumentée sur le plan idéologique que ches ses prédécesseurs conciliaires … Il accorde une grande importance au contexte idéologique pour traiter des questions politiques, économiques et sociales… Le pape n’oublie pas de replacer ses propos sur l’entreprise ou le marché dans leur contexte idéologique ce qui lui permet de rejeter la vision libérale d’un marché concurrentiel assurant l’autorégulation de la société. Face aux interprétations libérales de Centesimus annus, une lecture intransigeante s’impose ».
Cette intransigeance porte sur la réaffirmation nécessaire d’une ligne dogmatique propre à l’Eglise qui imposerait des modes de vie spécifiques. « Jean-Paul II tire prétexte de la crise dans les pays développés et du renouveau de l’idéologie libérale dans ses dimensions économiques et politiques, pour rappeler l’importance des valeurs spirituelles dans la conduite d’une réflexion sur l’homme et la société et réhabiliter la place de l’Eglise dans le jeu temporel, dût-elle n’être qu’indirecte ».
Par moment je me demande si Bernard Laurent, tout en ayant une approche universitaire, ne tente pas, tel un militant, de donner les bases intellectuelles d’un engagement politique type démocratie chrétienne. Il ne se prononce pas sur ce sujet qui, du reste, s’éloigne de ma réflexion.
C’est l’intransigeance dont il parle dans la volonté d’appliquer à la vie politique, sociale, économique le respect des valeurs qui retient mon attention. Comme vous le savez, depuis quelques mois (et j’ai pleinement conscience que je risque de vous fatiguer avec cela – ce ne sera pas fini), je regarde de près les faits, gestes et paroles des objecteurs de croissance. Leur intransigeance mérite d’être comparée à d’autres intransigeances. Existe-t-il entre « exigeants » un possible terrain d’entente ? Je n’oublie pas que je pose cette question dans un contexte de modernité où les positions idéologiques crédibles se trouvent du côté des libéraux alors que les autres, chrétiens, gens d’Eglise n’ont aucune audience effective. La guerre des « Lumières » face aux Chrétiens, et réciproquement, ne s’est jamais éteinte, semble-t-il. Me voici au centre de la problématique telle que je le perçois.

Droits de l’Homme et droits de la Nature sont-ils vraiment opposés ?

On désigne par droit de la Nature la reconnaissance qu’il existe des valeurs transcendantes à l’homme. Celui-ci doit les respecter, les mettre en œuvre dans son quotidien pour obtenir sa plénitude. Autrement dit, créer à l’image de Dieu, l’homme, spirituel, doit adhérer aux vues de Dieu afin d’obtenir joie, bonheur, vérité, justice… Son accomplissement ne peut se réaliser hors de Dieu. La « nature » étant ainsi conçue elle s’impose, universellement, à tout humain qu’il soit ou nom croyant en un créateur. Pour avoir plus d’information sur ce point, ou alors pour contester le résumé que j’en fais, il est préférable de se tourner vers les textes de Saint Thomas qui modèlent encore, même inconsciemment, la pensée des chrétiens. Chez Thomas d’Aquin*, la loi naturelle n’est jamais pensée indépendamment de la loi divine.
Les droits de l’Homme se sont imposés à partir des « Lumières ». Les philosophes du XVIIIe siècle ont voulu se démarquer de l’influence de l’Eglise et ont donné les outils pour que l’homme, dans son individualité, passe d’obéissant à une loi transcendante à agissant, auteur de sa propre destinée. Il s’affranchit de toutes les tutelles et devient libre. La liberté semble être la plus importante des revendications. Libre de construire sa vie, libre de ses choix, de ses engagements. L’accomplissement humain ne passera plus par l’obéissance à une loi extérieure mais par l’acte de forger ses propres règles. « L’individu est autonome, il se pense lui-même indépendamment de toute référence transcendante », explique Bernard Laurent.

Ce que l’homme découvre par lui-même ne peut s’opposer à ce que Dieu dit de l’homme.

Dans la suite de ma méditation, je n’engage que ma seule responsabilité. Responsabilité partagée, certes, avec les membres de « Confluences » où l’adage « se construire par la beauté » et la formule « ce que l’homme découvre par lui-même… » ont trouvé leur élaboration.
Je n’ai pas de preuve à apporter à cette conviction, mais l’intime conviction de sa vérité. Je me suis déjà exprimé sur ce sujet. Je crois qu’il ne peut pas y avoir d’opposition entre ce que la raison humaine intelligente découvre et ce que la révélation divine dévoile. En effet, s’il y avait deux domaines distincts, opposés, inconciliables, l’incarnation du Verbe éternel en Jésus Christ, alors une supercherie, serait impossible.
Droit de la Nature et droit de l’Homme ne sont que deux facettes distinctes mais non séparables d’une même réalité : l’homme, qui est autant individuel qu’universel. Que l’on croit ou non en un Créateur ne change pas la « matière » sur laquelle nous sommes tous invité à réfléchir. J’appelle conscience cette matière. On peut en parler à la façon des libéraux, des libertaires ou des chrétiens, la conscience s’exprimera toujours au plus profond de l’homme.
« La raison et le libre arbitre apparaissent comme les “principes intérieurs de la moralité des actes humains”. Mais ces derniers sont aussi régis par des “principes extérieurs” », écrit Bernard Laurent.
Les convictions de foi étant clairement posées –croire qu’il n’y a que l’homme ; croire qu’il y a aussi un créateur- ne sont que des actes de foi ; et il est possible et urgent de travailler ensemble sur cette « matière » qui anime l’homme. En conscience, où plaçons-nous les valeurs pour que tout homme obtienne l’accomplissement de son bonheur. Sa béatitude. Croyant ou non croyant, voulons-nous, pour notre quotidien, autre chose que le bonheur ?

Il me faut encore ajouter un point à ma méditation.
Un appel à plus de concret.


Les emplois des mots “droit de l’Homme”, “droit de la Nature” appartiennent au domaine des réflexions philosophiques abstraites.
Peut-on mettre les pensées des penseurs sur un terrain concret plus propice au dialogue ?
N’y aurait-il que le domaine des idéologies ? Non !
La façon dont Jésus s’exprime dans les Evangiles me semble plus adéquate à une bonne réflexion. Personne n’est obligé de croire en la résurrection pour saisir comment Jésus envisage l’existence. Ses disciples donnent des éléments pour construire une existence sociale, fraternelle, respectueuse des différences. Et, avant eux, il y a les prophètes.
Sans nier l’utile apport abstrait des philosophes, je pense qu’une rencontre à propos de la conscience, dont tout un chacun a des valeurs, est possible avec les récits banalement quotidien des Evangiles.

Qu’auraient à en dire les « objecteurs de croissance » ?
Je parle des Evangiles. Mais, chacun selon nos connaissances et compétences, et dans le respect des diverses expressions de foi, nous pourrions aborder tout autre texte religieux. L’axe à ne pas perdre de vue serait celui-ci : le néo-libéralisme économique posant plus de problèmes mondiaux qu’il n’en résout, comment se situer ? Quelle alternative lui apporter pour le bien de l’homme et l’édification de la fraternité.  

*Chez Thomas d'Aquin la loi naturelle n'est jamais pensée indépenfamment de la loi divine.

Publié dans Anthropologie

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